DIEU CONSOLATEUR
n'osez pas me répondre, ajouta-t-elle, parce que vous n'avez rien de consolant à me dire. Mon pauvre garçon! je ne le verrai plus ; cela est certain. Dieu est donc aussi cruel que ses créatures ? Pourquoi m'a-t-il donné cet enfant , s'il devait me le reprendre? C'est mal , c'est mal, ce que Dieu a fait là ! »
Et de grosses larmes lui vinrent aux yeux.
— « Excusez-moi, Madame, lui dis-je, et ne cherchez la cause de mon silence que dans la surprise que votre question m'a causée. Je crois fermement à une autre vie. — C'est bien vrai, ce que vous me dites là? — Je vous le jure. Cette seconde existence n'a de raison d'être que si elle est supérieure à la première. La mort est un crible au travers duquel passent seules, pour renaître, les belles, honnêtes et douces choses que nous avons aimées dans ce monde préparatoire. »
Le visage de la bonne dame s'éclaira quelque peu.
— « Ce n'est pas par pitié que vous me répondez cela? C'est bien votre manière de voir? — C'est ma plus ferme croyance. Madame, c'est mon meilleur espoir. — Si vous dites vrai, personne n'est plus heureux que vous. Combien je vous porte envie ! J'avais un fils , Monsieur, un grand lier garçon. Jamais il ne m'avait donné que de la joie. Le voyant si beau, si brave, si honnête, si charmant, si instruit, si aimant, je ne dormais pas toutes les nuits : j'avais comme un pressentiment que le paradis se lasserait vite de l'attendre. Il était facile de voir que Dieu s'était trompé en me l'envoyant. Tout en lui était parfait. J'ai lair d'exagérer ses mérites , et vous vous dites , bien certainement : Ces mères sont toutes les mêmes ! Je ne puis plus , pour mon malheur, vous prouver que j'ai raison.
» Un jour est venu où l'on s'est mis à parler de guerre, à propos d'un Allemand qui voulait régner par là-bas, en Espagne. Je vous demande un peu ce que cela peut faire aux mères, ces choses-là, qu'un Prussien plutôt qu'un Suédois ou un Andais çrouverne tels ou tels hommes I On
s'est disputé longtemps ; et puis, un matin que les affaires étaient arrangées, on a décidé de se battre, de tuer de braves gens qui ne savaient pas de quoi il s'agissait, de détruire les récoltes que Dieu a pris la peine de faire germer, de piller tous ces chers souvenirs qui sont l'àme des maisons. On parlait de cela gaîment, comme d'une fête. On chantait dans les rues ; on décidait que ceux-ci iraient mourir à droite et ceux-là à gauche, qu'on incendierait ceci d"abord, puis cela ensuite.
» On a mis les uns devant les autres des gens qui ne se connaissaient pas , et qui eussent été de bons amis si on leur avait dit qu'ils étaient frères , au lieu de leur dire qu'ils se haïssaient. Quelques jours après, la terre était rouge du côté de l'Allemagne , comme une éponge qui a bu du sang. La tache a grandi du Rhin jusqu'à la Saône, jusqu'à la Loire. Et je n'ai plus d'enfant: et de tous les côtés il y a des mères, des veuves, de pamTes petits qui se désolent, et, ce qui est pire, de pauvres morts auxquels personne ne pense plus. Quand je l'ai vu partir, mon grand garçon, vaillant, confiant comme les autres, moi j'ai senti que j'allais être... que j'allais être... comment dire cela? Il y a un mot pour désigner les enfants qui n'ont plus de mère : ce sont des orphelins ; pourquoi n'y en a-t-il pas un pour désigner les mères qui n'ont plus d'enfant ? Gela ne vaut donc pas la peine qu'on en parle?
» Mon fils est mort dans les tout premiers jours. Une balle lui a troué la gorge. Et je ne puis même pas maudire celui qui a fait cette horrible chose-là : il a accompli son d^^voir ! . . . C'était le devoir de quelqu'un de tuer mon fils. . . : un pauvre enfant qui n'avait fait que du bien !
n Moi, depuis ce temps-là. Monsieur, je suis prisonnière dans ce monde. Naturellement, ma première idée a été de me tuer pour aller retrouver l'enfant. Les prêtres m'ont dit : " N'en faites rien! vous seriez maudite et séparée de
lui dans l'autre vie. » Je me suis dit : X attendrai. Alors j'ai consulté des savants, des médecins. Ceux-là m'ont as-