‹ Les douleurs de la vieChapitre 39 sur 292 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les exemples des saints dans leurs deuils (suite).

Après S. Augustin et S. Ambroise , voici S. Grégoire de Nysse, la gloire de l'Église orientale au quatrième siècle. On lui doit un discours sur la douleur que nous cause la perte de nos parents et de nos amis , douleur qu'il avait éprouvée comme tout homme sur la terre , et dont il cherchait en Dieu la consolation. — Rien de ce qui est sujfvt à changement, dit-il, ne saurait être considéré comme un véritable bien. Qu'est-ce que la beauté sitôt fanée, la richesse si aisément perdue , les honneurs si vite évaporés , la force si promptement abattue par la maladie? Élevons donc toujours, poursuit-il, notre esprit à la contemplation de la vie future , solide et permanente celle-là , heureuse sans aucun nuage. — « Or, dites-moi , ne traiteriez-vous pas d'insensé celui qui adresserait ses condoléances au prisonnier délivré de ses chaînes et rendu à la liberté? Ah! bienheureux celui qui, par la mort, a conquis sa liberté et en jouit au séjour éternel ! Heureux l'homme admis dans l'assemblée des élus, au royaume divin, et pour jamais introduit parmi les chœurs angéliques !... 0 homme, ouvre les yeux, tourne sur toi-même tes regards, vois à qui définitivement tu appartiens. Écoute S. Paul, ce vase élu du Seigneur : il t'apprendra à distinguer les deux hommes qui sont en toi , Thomme intérieur et l'homme extérieur, l'homme qui doit mourir et celui qui ne connaîtra point la mort, Thomme corruptible et celui que la destruction ne peut atteindre. Souviens-toi que ton âme ne saurait mourir, et qu'elle entraînera dans son immortalité cette partie de toi-même qui est destinée à se décomposer une fois. Et, de même qu'il faut à l'œil un miroir pour se voir lui-même, ainsi l'esprit, s'il veut se connaître, doit réfléchir l'exemplaire sublime sur lequel il fut formé. » — Et

il termine par ceci : (< Autre est la douleur de Tincrédule, qui borne ses espérances à la vie présente, autre celle du juste , qui a fixé son esprit et ses pensées sur la demeure éternelle des saints. L'un perd courage, s'abandonne au désespoir: l'autre éprouve une intime et durable suavité de cœur, qui le soutient et l'affermit dans toutes les peines de la vie. Nos soupirs et nos larmes seront détruits par Celui de qui la mort a détruit pour nous la loi du trépas, et dont la résurrection nous est le gage d'une seconde vie'. »

S. Jérôme nous a laissé de belles lettres de consolation en circonstances pareilles. Il écrit à Paula sur la mort de sa fille Blésilla : — « Qui donnera de Veau à ma iêle, et à mes yeux une source de larmes? Et je pleurerai ^ noft pas, comme Jérémie -, sur les blessés de mon peuple, ni, comme le Sauveur, sur linfortunée Jérusalem; mais je pleurerai la sainteté, la charité, l'innocence, la chasteté, toutes les vertus emportées avec Blésilla dans la tombe. Ce n'est point cependant celle qui nous a quittés , non , ce n'est point elle qu'il faut plaindre, mais nous qui ne la verrons plus... Oui, je l'avoue, j'écris ces pages avec mes larmes. Ah! Jésus lui-même a pleuré Lazare, parce qu'il l'aimait. Pauvre consolateur cependant que celui qui ne sait pas dominer sa douleur, et qui ne trouve dans son cœur brisé, au lieu de paroles, que des gémissements... Paula, Dieu est bon, et tout ce que fait un Dieu bon nécessairement est bon aussi. Il envoie le veuvage : pleurons ce malheur; mais, puisque telle est la volonté de Dieu, portons-le avec résignation. Un fils unique nous est enlevé : quelle cruelle épreuve! mais enfin celui qui le reprend est celui qui l'avait donné. Je perds la vue : il me reste la consolation

1. Y. Les Larmes des SahUs dans la perte de leurs proches, par le P. Ant. Augelini, S. J. ; Iraduct. Y. Postel, p. 42.

2. Quis dabifcapUi meoaquam, et oculis meis fontem lacrymarum? Et plorabo die ac nocte interfectos filiœ populi Jiiei. Jérémie, ix, I.

dïine parole amie. Mais quoi! je suis sourd, mes oreilles Ji'entendent plus : eh bien , ce malheur me met à l'abri du vice, et à Dieu seul sera toute ma pensée. Voici venir la plus dure pauvreté, le froid, la nudité, la maladie : eh bien^ j'ai une espérance, la mort, qui bientôt fera succéder à des maux de très courte durée une éternité de bonheur... Nous disons que nous croyons en Jésus-Christ : ne faut-il pas dès lors que nous mettions notre joie dans tout ce que veut Jésus-Christ?... Pourquoi trouver si dur ce qu'il faudra bien souffrir un jour? Nous pleurons nos morts : sommesnous donc nés pour ne mourir jamais? Abraham, Moïse, Isaïe, ces grands prophètes; Pierre, Jacques et Jean, ces illustres apôtres; Paul, ce vase d'élection; enfin, et par-dessus tout, le Fils de Dieu lui-même est mort : et nous nous indignons lorsque nous voyons sortir de cette enveloppe mortelle l'un de nous ! Et peut-être cependant a-t-il été ôté de ce monde pour que le mal ne vînt pas changer son âme. car son âme était agréable à Dieu, et Dieu s'est hâté de le retirer du milieu de l'iniquité ' , de peur que, au long voyage de la vie, il ne s'égarât dans les sentiers perdus. — Pleurons les morts, mais ceux que l'abîme reçoit dans ses feux pour jamais. Nous, fidèles, que la troupe des anges environne au sortir de ce monde et au-devant de qui vient Jésus, affligeons-nous d'habiter si longtemps dans ces tabernacles de mort. Car, tant que nous restons ici-bas, nous sommes exilés loin du Seigneur. Désirons, désirons d'aller à lui; écrions-nous : Oh! que mon exil dure longtemps! fai habité avec les habitants de Cédar : combien mon ô.me s y trouvait étrangère^ ! Car si Cédar veut dire ténèbres, et à cause de cela désigne le monde , dont il est dit que la lumière luit dans les ténèbres, et que les ténèbres ne l'ont point

1. fiaptus est ne malUia mutaret intellectum eius, aut ne fidio deciperet animam illius. Sagesse, iv, 11.

2. Heu mthi quia incolalus meus prolongatus est! Habitavi cum habitantibus Cedar; muliùm incola fuit anima meaîVi. cxix, 5.

reçue \ félicitons notre chère Blésilla qui a passé des ténèbres à la lumière , et qui , commençant à peine , prise au milieu de l'ardeur de sa piété naissante , a mérité la couronne d'une vertu consommée ^. )>

A un ami il écrit sur la mort du saint prêtre Népotien : — « Malgré moi, les larmes inondent mon visage, et ni les vertus chrétiennes du cher mort ni l'espérance de la résurrection n'empêchent mon cœur d'être brisé. 0 Mort, dure et cruelle Mort, qui sépares ainsi les frères, les amis ! Voici que le Seigneur a fait monter du désert un vent violent qui a desséché tes veines, tari ta source! 0 Mort y a dit le Seigneur, je serai moi-même ta mort! o tombeau, je serai ta blessure ^! Par la mort de ce Sauveur, en effet, tu es morte , ô Mort , et nous , nous vivons. Grâces donc à vous, ô Christ rédempteur! A^otre créature vous bénit d'avoir vaincu , en tombant sous ses coups , notre puissant adversaire. Oui, nous le savons, notre cher Népotien est avec Jésus-Christ, il est mêlé aux chœurs des anges, et, contemplant de près ces biens immortels qu'ici-bas, avec nous, il n'entrevoyait que de loin et dans les ombres de la foi, il s'écrie maintenant : Ce quon iious a annoncé , je le vois de ?nes yeux dans la cité du Seigneur des vertus , dans la cité de notre Dieu ^. Mais nous, nous ne pouvons supporter le regret de son absence , et ce n'est pas sur lui , c'est sur nous que nous pleurons. Plus son bonheur est grand, plus grande est notre douleur d'avoir perdu un tel ami. Les sœurs de Lazare savaient bien que leur frère ressusciterait un jour; elles le pleuraient cependant; et le Sauveur luimême, pour montrer qu'il avait bien un cœur d'homme,

1. Lux in ienehris lucet, et ienehrœ eam non cohiprehenderunt. Joann. i, 5.

2. Lettres choisies de S. Jérôme, traduct. de M. l'abbé F. Lagrange. 2* édil., p. 109.

3. Ero mors tua, ô Mors! morsus iuus ero, Inferne! Osée, xiii, 14.

4. Sicut audirimus, sic vldimus in civitate Domini lirUitum, in civitate Dei 7ws(ri. Ps. xlyii, 9.

pleura celui qu'il allait rappeler des morts. Combien donc votre cœur doit-il être déchiré ! Mettez pourtant des bornes à votre douleur. Point d'excès; arrêtez un moment vos larmes ; et, au lieu de tant pleurer cette perte, bénissez Dieu du bonheur d'avoir possédé un tel ami. ^ »

A la vierge Eustochium , qui pleurait sa mère S*^ Paule , il dit encore : « Soyez en paix, Eustochium : vous avez un riche héritage. Le Seigneur est votre partage, et, ce qui vous doit encore causer plus de joie, votre mère a été couronnée de son long martyre. Ce n'est pas seulement le sang que l'on verse pour la foi qui fait les martyrs : la vie immaculée d'une âme qui sert Dieu avec amour est ellemême une martyre, et de chaque jour. La couronne de ceux-là est composée de roses et de violettes, la couronne de ceux-ci est faite de lis. Voilà pourquoi le Cantique des Cantiques dit : Mon bien-aimé est blanc et vermeil - : attribuant ainsi à ceux qui sont vainqueurs pendant la paix les mêmes récompenses qu'à ceux qui le sont pendant la guerre ^. »

S. Cyprien, évêque de Carthage, écrivit aussi un traité de la Mortalité pour consoler les fidèles et les animer au mépris de la mort. « Quelques-uns , dit-il , sont touchés de ce que la peste qui sévit en ce moment attaque les nôtres aussi bien que les infidèles : comme si le chrétien n'avait embrassé la foi qu'afin d'être exempt de maux et de jouir heureusement de ce monde , et comme si , en souffrant toutes les adversités temporelles , il n'était pas réservé aux délices de la vie future. Si un chrétien comprend à quelles conditions il est entré dans l'ÉgHse, il saura qu'il doit souffrir en ce siècle plus que les autres, ayant à affronter de plus grands combats contre le démon. » Et un peu plus loin : — « Un des évêques nos confrères ,

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