‹ Les douleurs de la vieChapitre 41 sur 292 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Suite du même sujet.

S. Paulin de Noie , contemporain de S. Jérôme , nous a laissé une lettre de consolation à son ami Pneumatius, qui venait de perdre un jeune enfant de huit ans , Tespérance et déjà rhonneur de sa famille. Le père et la mère étaient tombés dans le plus douloureux abattement ; on les entendait, jour et nuit, appeler à cris étouffés leur cher petit Gelse , qu'ils ne devaient plus revoir sur la terre. Le saint évêque, ému d'une telle souffrance, cherche à Tadoucir par tous les sentiments , toutes les lumières de la foi.

Paulin se demande s'il convient de se lamenter ainsi d'avoir perdu l'ange de la maison , ou si l'on ne doit pas se réjouir de le voir introduit parmi les chœurs célestes, que son innocence le rendait digne de rejoindre. Oui, il faut rendre grâces au Seigneur d'avoir accordé à cet enfant un bien auprès duquel tous les autres biens ne sont que fumée. Nos larmes ne doivent point tomber sur le sort de ceux qui sont appelés à ceindre l'éternelle couronne, citoyens de la cité qui ne périt pas, mais sur nous-mêmes, exilés encore, et sur tant de malheureux qui suivent le sentier du vice et ferment les yeux à la bienfaisante lumière de la grâce. Tout ce qui nous environne parle de la résurrection à une seconde vie, celle qu'annonce si clairement la foi : le jour qui naît, s'éteint et puis renaît; l'herbe des prairies, un moment ensevelie sous la neige et les frimas; la feuille des arbres reparaissant à chaque printemps ; le sommeil des hommes et des animaux, d'où ils sortent comme rendus à l'existence.

— « Ne savez-vous pas qu'il n'y a de riche moisson qu'à la condition de confier le grain aux sillons, de le couvrir de terre, et de l'y laisser périr et se décomposer? Ah! que petite et languissante est notre foi ! Nous n'admettons

pas le moindre doute sur la fidélité de la terre à nous rendre au centuple , au moment opportun , ce que nous lui avons confié : comment donc douter que le Dieu qui nous tira du néant, et nous donna la vie que nous possédons, ait le pouvoir de la rétablir après que la mort s'en est emparée ?

» Û mon maître et seigneur Jésus-Christ, source vive de la miséricorde, amollissez la dureté de mon cœur; faites-en couler un ruisseau de larmes. Ces larmes seront plus douces que toutes les joies que peut assurer le monde à ses infortunés partisans. Ohl combien m"est cher ce deuil I Je le préfère aux coupables enivTements du monde. . . Vous, mes amis, si vous voulez être réunis un jour à votre Celse , jouir de sa présence , et pour l'éternité, au sein de Dieu, établissez-vous dans l'étroite et difficile voie qui mène au ciel ; reproduisez par votre conduite les exemples et la vie du Seigneur.

» Toi aussi, Celse chéri , Celse qui habites en nouveauvenu les parvis éternels, Celse objet de tant de larmes, mais en même temps la joie et la gloire de tes parents , Celse la lumière de nos yeux , notre cœur, notre bie-n , vis devant Dieu en te souvenant de nous. Ta vie fut ici-bas courte et belle comme celle d'une fleur, et la miséricorde n'a pas compté les années pour te donner l'immortelle récompense. Vis dans la troupe de ces innocents que moissonna le fer d'Hérode. Tous vous vous réjouissez autour de l'Ag-neau, en lui présentant, de vos petites mains, des palmes , des couronnes et des fleurs ^ »

Un modèle parfait de cette soumission consolée fut S''^ Elisabeth de Thuringe lorsqu'elle apprit la mort prématurée de son époux. Après un premier tribut aux émotions de la nature, l'admirable princesse, levant les yeux au ciel, fit cette prière : — « Je vous rends grâces , ô mon Dieu,

d'avoir prêté l'oreille à mes prières et exaucé le dernier désir qui me restait, celui de voir la dépouille mortelle de mon bien-aimé Louis, qui fut aussi votre serviteur. Je vous remercie surtout de ce que, dans votre immense amour et libéralité, vous avez soutenu mon âme au milieu de ses amertumes et de sa douleur. Il vous avait eng-agé sa foi pour délivrer la Terre-Sainte du joug des infidèles , et j'ai donné de bon cœur consentement à ce sacrifice. Seigneur, je ne regrette pas qu'il ait tenu son vœu, quelque douloureuse qu'en ait été la fin. Vous savez, ô mon Dieu, à quel point j'étais attachée à cet époux, qui lui-même vous aimait tant; j'eusse préféré à toutes les joies de la terre le bonheur de vivre avec lui : mais, puisqu'il a plu autrement à votre bonté, je me soumets absolument à ce qu'elle décrète; je ne veux rien de plus, et, quand même je le pourrais, je ne donnerais pas un cheveu de ma tête pour retrouver ce cher mari si cela était contraire à votre volonté. » — Voilà la vraie vertu , la vraie sagesse , la vraie soumission.

Tel fut également le roi S. Louis, quand on lui annonça la mort de sa mère Blanche de Castille. Il laissa échapper un cri, fondit en larmes, se jeta à genoux, et, joignant les mains , s'écria : « 0 Dieu mon Seigneur, grâces vous soient rendues pour m'avoir gardé, aussi longtemps qu'il a plu à votre bonté, ma très aimée mère et souveraine. Maintenant vous l'avez appelée à vous, selon votre bon plaisir ! Vous savez. Seigneur, comment j'avais mis en elle, qui le méritait par sa vertu, une affection plus grande que pour aucune autre personne; mais, puisqu'il vous a plu de me la retirer, qu'en tout votre saint nom soit béni , maintenant et toujours ! »

S. Bernard n'est pas moins édifiant dans les cris de douleur que lui arrache la mort de son frère Gérard ; c'est une des plus éloquentes pages de ses discours, — « Pourquoi

le dissimuler? dit-il ^ : une pointe aiguë me traverse le cœur, d'autant plus cruelle que nul ne la voit. Qu"ai-je à faire de cantiques , moi qui suis enfoncé dans la douleur et le deuil? Laffliction a brisé mon âme , accablée, broyée sous la main du Seigneur. En voyant mourir celui dont la présence assurait la paix de mes travaux , c'est mon cœur que je sens expirer. Jusqu'à cette heure j'ai dompté mon chagrin, je l'ai comprimé, je l'ai caché... J'ai enchaîné par la foi mes sentiments. Je remettais devant mes yeux la caducité de la chair, la dette de la nature , la loi imposée à tout homme, la disposition du Juste, du Puissant, du Terrible , du Maître souverain ; je ne voulais point céder aux pleurs, à l'amertume du regret. Ah! les larmes, j'ai pu les retenir, mais non cette amertume... La douleur contenue s'est enfoncée plus profonde , elle est devenue plus pressante par cela même que je lui refusais une issue. Et maintenant je me confesse vaincu!... Ah! pourquoi m'as-tu été enlevé, frère chéri? Pourquoi as-tu été arraché de mes bras, toi qui fus tout selon mon cœur? Nous nous aimions vivant ensemble : comment la mort peut-elle nous séparer? Coup affreux , dune seule fois tu frappes deux âmes! Je vis, il est vrai, mais c'est une mort que ma vie... Fondez-vous en larmes , ô mes yeux ! mes pleurs , coulez en liberté, je ne puis plus vous retenir; je vous ouvre la porte toute grande : coulez donc à flots , mais pour laver mes péchés , qui ont fait peser sur moi la colère du Seigneur... Pardonnez, ô mes fils, ces paroles à mon affliction; et , puisque vous êtes mes enfants ^ , prenez part à ce qui m'attriste si profondément. J'espère trouver en vous compassion et pardon , en vous qui comprenez mes angoisses. Le Seigneur m'a touché de la verge de son indignation : je le méritais, mais pour ma faiblesse le poids est accablant. »

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