Le saint abbé s'adresse à ses reliuieiix de Clairvaux
Bientôt, après ces accents émus, ces plaintes, ces cris d'un cœur ulcéré, Bernard, comme nous le devons tous faire, revient à la pleine soumission, à la résignation chrétienne, aux consolations puissantes de la foi. — « Je pleure sur toi , ô mon bien-aimé Gérard , non parce que ton sort est digne de larmes, mais parce que je reste privé de toi. Et, à cause de cela peut-être, je devrais pleurer d'abord sur moi-même, sur moi qui me désaltère au calice de la douleur, et qui porte seule l'affliction de deux amis séparés. Fasse le Ciel que je ne t'aie pas perdu, mais envoyé en avant, et qu'à la fin je te rejoigne là où tu es allé 1 Je ne doute point que tu ne sois entré dans cette troupe triomphante qu'au milieu de ta dernière nuit tu invitais à louer le Seigneur, lorsque, le visage rayonnant et le sourire aux lèvres , tu remplissais d'admiration tous ceux qui étaient présents en chantant : Laudate Dominnm de cœlh , laudate eum in excelsis! Dans la profondeur de cette nuit se découvrait à toi le jour éternel, et une lumière très vive de suavité et de joie illuminait ces tristes ténèbres. Où est donc, ô Mort, ton triomphe? où est ton aiguillon? Le mourant ne te craint pas , il est dans la joie ; voici un homme qui sort de la vie en chantant; ses dernières paroles sont un hymne !... Ah! si je gémis sous la verge qui me frappe, je ne me révolterai point contre la main qui la tient. Je veux implorer sa tendresse , adoucir sa rigueur. Mon Dieu est rempli de douceur et d'équité. Aussi je veux louer toujours sa miséricorde comme sa justice : la miséricorde dont il a usé envers mon bien-aimé frère Gérard, la justice dont il me fait porter le poids. Vous êtes Juste , ô Seigneur, et votre jugement est équitable ^ Vous m'aviez donné ce frère , vous le reprenez ; si mon âme éprouve de la douleur de l'avoir perdu, je n'oublie pas que je le tenais de vous seul. Je vous bénis de m'avoir accordé un si
1. Justus es. Domine, et rectum judkium tuum. Psaumes cxviii,
précieux don, dans toute mon affliction de ne le plus posséder... Que dirai-je de plus? vous avez redemandé un dépôt, vous avez repris ce qui vous appartenait. La douleur arrête ces mots sur mes lèvres. Mettez, Seigneur, mettez vous-même des limites et un terme à ces larmes! »
Xon , les saints n'ont point été insensibles aux séparations dernières ; la piété ne fait qu'agrandir les cœurs ; mais, se réfugiant en Dieu , l'auteur de la vie et de la mort , ils ont adoré ses décrets, soumis leur volonté à la sienne, élevé leurs pensées aux choses qui ne finissent point : là est la paix. Sachons toujours chercher la consolation où l'ont trouvée les saints. Lorsque le vénérable Guillaume, abbé de Saint-Bénigne de Dijon, au x^ siècle, apprit la mort de sa pieuse mère . il éprouva d'abord une émotion qui le fit comme chanceler. Puis, se tournant vers Dieu, il offrit son sacrifice en toute humilité de soumission. On a conservé la lettre d'encouragement chrétien qu'il adressa aussitôt à son père.
<( 11 faut que la mort succède à la vie , mon père bienaimé : il faut subir cette loi de notre malheureuse condition d'ici-bas. La grâce seule peut nous aider à mourir dans la paix du Seigneur. Celui de qui la vie fut sainte et pieuse trouve dans la mort le terme de ses maux. Tout homme entre dans la vie en gémissant , mais le juste en sort avec joie et allégresse. Périnza. votre épouse chérie, n'est plus de ce monde. Fille d'Adam, elle a subi sa peine. Riche de vertus et de mérites, elle n'a quitté la terre que pour posséder le ciel. Qu'un amour trop humain, mon cher père, ne vous égare point : que votre douleur et votre deuil n'aient rien d'exagéré ; modérez ce chagrin, cette tristesse du cœur. Si Périnza ma mère est parmi les bienheureux, qu'a-t-elle nesoin de vos larmes?... Ah! réjouissons-nous plutôt de cette mort. Périnza a quitté sans regret la terre pour s'envoler au ciel , d'où elle nous tend les bras. Tous savez en quels termes l'Écriture parle de la mort des saints. Elle