‹ Les douleurs de la vieChapitre 51 sur 292 · Livre de Y Ecclésiastique, ch. xl · texte numérisé non relu

Livre de Y Ecclésiastique, ch. xl

de plus agréable et de plus doux , à la suite de la vertu , que d'en goûter tous les plaisirs et d'en remporter toutes les récompenses dans le temps, pour les posséder dans Féternité. C'est, dit un vieux moraliste, le destin de rhomme juste. Gomme le bien est son objet et le mal son aversion , son âme jouit de la tranquillité qu'elle-même se donne , sans connaître les passions autrement que par la victoire qu'il remporte sur elles. Ce n'est pas qu'il ne soit sensible aux atteintes de la douleur, mais il est sourd aux persuasions de la volupté. Tout rit à ses désirs, parce qu'il ne désire rien qui ne soit juste ; tout succède à ses vœux , parce qu'il n'en fait point qui ne soient raisonnables , et le succès en cela suit toujours son attente, puisque la soumission qui le devance le lui rend favorable. Le temps a beau changer de visage , tous ceux qu'il prend lui sont agréables ; il les regarde avec des yeux qui n'en sauraient marquer la différence. Il trouve dans la maladie le même appât que dans la santé parce qu'il en fait l'utile instrument de sa patience, de quelque nouvelle affliction qu'il se trouve atteint, soit par la perte de ses biens, soit par celle de ses proches, après qu'il s'est signifié à lui-même l'arrêt que la Providence en a prononcé. En quelque condition qu'il se trouve, il ne s'étudie qu'à en remplir les conditions pour y mettre son repos. Comme il n'a pour objet que le bien, lui seul est sa récompense en ce monde, en attendant la couronne qu'il se sera préparée dans l'autre. « Je me confierai à Dieu dans mon désespoir même », disait Job parmi les reproches dont on fatiguait sa patience : l'homme juste tient le même langage, et ses épreuves lui sont un chemin plus sûr pour s'approcher du Maître divin. Quelque sombre que soit l'avenir, il en perce l'obscurité à la lumière de sa foi , et d'avance il jouit des félicités qu'il attend, et qui, il le sait bien, sont infaillibles. Dans cette pieuse et sage manière de vivre, il vieillit paisiblement, comptant ses heures sans trouble, attendant sans impatience celle du départ; et comme il prend congé du monde

à tout moment en rompant les liens qui pourraient y fixer sa volonté ou sa pensée, il découvre peu à peu ce doux port où le temps le fera arriver pour le livrer à Féternité. — Là est donc le vrai, mais le seul adoucissement aux maux de la vie ; là est le secret de ne point s'attacher à elle outre mesure. Alors l'àme sait bien, et efficacement , que rien ici-bas ne mérite que nous nous y arrêtions.

f Les modèles de cette sérénité, de cette vue saine des choses, ne manquent point dans les vies des saints. Tous ont envisagé ainsi la terre. Le poids des afflictions de ce monde les soulevait vers le ciel , au lieu de les précipiter en bas : c'est comme un admirable et divin mécanisme.

Le 31 décembre 1839, mourait en paix l'illustre et saint archevêque de Paris M°=" de Quélen. Pour lui la fin de la vie était le terme du combat, et le combat lui avait appris à envisager paisiblement ce terme. Les chanoines de la cathédrale étant venus le saluer une dernière fois , il leur tint avec calme ce beau langage : « J'ai parcouru une mer orageuse; si je puis, comme je l'espère par la grâce de Notre-Seigneur et sous les auspices de l'Étoile de la mer, arriver au port, je serai toujours sur le rivage de l'éternité, où vous viendrez tous aborder, pour vous attendre, vous recevoir et vous donner le baiser de paix fraternel et éternel. C'est là qu'il sera heureux de dire : Combien il est doux, combien il est agréable à des frères de ne plus se séparer * ! »

Pourquoi ne citerions-nous pas aussi ce jeune séminariste massacré , à vingt-et-un ans , par les assassins de la Commune, en 1871;? Détaché de la vie presque avant de la connaître, depuis que son esprit s'était porté vers les biens

1. Ecce quàm bonum et quàm jucundum hahitare fratres in unum! Ps. 132, 1.

éternels, il parlait de la mort comme de la délivrance aimée; le désir du martyre, du martyre prochain, était vivant en lui, même avant qu'il fût tombé entre les mains des bandits. Dans ses papiers on a trouvé , sous la date du 31 mai 1870, un an presque jour pour jour avant son supplice, ces lignes dictées par la fin des exercices du Mois de Marie : — « Le jour présent , quelque tranquille qu'il soit, n'assure point le lendemain, et la mort souvent surprend après une fête : la mort, chose qui effraie la nature, et pourtant si douce en elle-même, Vembrassement de Dieu dans réternitél Ce soir, les voix pures des jeunes filles se donnaient rendez-vous aux pieds de Marie pour l'an prochain : combien, parmi elles et dans l'assistance, pourront manquer à l'appel ! Peut-être moi , mon Dieu ! Cette idée m'attriste à la fois et in illumine de joie. Je soumets tout, avec l'abandon le plus complet, à la volonté divine; je ne me permets d'ajouter qu'un vœu humble et discret : celui de mourir plutôt que de mener une vie inutile'. » Et quelques lignes plus bas : — « L'état où je suis (il souffrait de la poitrine) me sert à ne perdre jamais de vue l'éternité , sauvegarde et noblesse de l'homme icibas. Loin d'attrister sa vie, elle l'embellit d'un éclat supérieur à tout autre, et lui fait une inépuisable ressource de consolation et de force. Marcher toujours l'œil fixé en haut, et ne se mêler des choses de ce monde que pour rendre, en son possible, les autres heureux, sans s'y rechercher soi-même , voilà mon programme , celui de tout vrai chrétien, que je réalise, hélas! si mal, mais qui m'attire toujours par sa simple et surnaturelle beauté... » — Lorsque, prisonnier des hommes sanguinaires qui tyrannisaient la capitale , il apprend qu'on songe au massacre des captifs : « La Commune, écrit-il, sans qu'elle s'en doute, nous a fait tressaillir d'espérance, avec ses mena-

1. Paul Seigneret, séminariste de Saint-Sulpice, par un directeur 'lu séminaire; 2« édit., p. 202.

ces. Serait-il donc possible qu'au commencement seulement de notre vie Dieu nous tint quittes du reste, et que nous fussions jugés dignes de lui rendre ce témoignage du sang, plus fécond que l'emploi de mille vies! Heureux le jour où nous verrons ces choses , si jamais elles nous arrivent I Je n'y puis penser sans larmes dans les yeux... '' ! » Les larmes de l'allégresse en face de la mort !

ÉiéTation. — Que me sert-il de vivre, ô mon Dieu, si ce n'est exclusivement pour accomplir votre volonté et conquérir la \Taie vie qui m'attend au-delà du tombeau? Ah ! que grandes sont les amertumes de cette terre 1 et, en y pensant . comment redouterais-je de les voir cesser par la mort ! C'est justement dans la vue de cette résignation nécessaire que vous avez, Seigneur, semé notre voie de contradictions et de souffrances, afin que nous apprenions à ne point aimer comme but ce qui n'est que moyen, ce qui doit si peu durer. La navigation est courte, le port durera toujours : que les tempêtes m'apprennent à soupirer après ce port bienheureux; et puissé-je y entrer triomphant, sans avoir été détourné ni arrêté par une seule illusion !

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