‹ Les douleurs de la vieChapitre 56 sur 292 · L AME IMMORTELLE · texte numérisé non relu

L AME IMMORTELLE

pour le temps, rien ne doit être incompréhensible pour lui que la seule idée dimmortalité. Des machines pétries de boue, qui ne devraient vivre et n'avoir pour objet qu'une félicité sensuelle, auraient-elles jamais pu ou se donner ou trouver en elles-mêmes de si nobles sentiments et des idées si sublimes ?

» Cependant, cette idée si extraordinaire est devenue l'idée de tous les hommes ; cette idée si opposée même aux sens, puisque l'homme comme la bête meurt tout entier à nos yeux, s'est établie sur la terre ; ce sentiment, qui n'aurait pas dû même trouver un inventeur dans l'univers, a trouvé une docilité universelle parmi tous les peuples, les plus sauvages comme les plus cultivés, les plus polis comme les plus grossiers, les plus infidèles comme les plus soumis à la foi.

» La société universelle des hommes , les lois qui nous unissent les uns aux autres, les devoirs les plus sacrés et les plus inviolables de la vie civile , tout cela n'est fondé que sur la certitude d'un avenir. » — Cette considération est d'un très grand poids, et Massillon va la développer avec la même force et la même clarté.

« Si tout meurt avec le corps , continue-t-il , il faut que l'univers prenne d'autres lois, d'autres mœurs, d'autres usages, et que tout change de face sur la terre. Les maximes de l'équité, de l'amitié, de l'honneur, de la bonne foi, de la reconnaissance, ne sont plus que des erreurs populaires, puisque nous ne devons rien à des hommes qui ne nous sont rien, auxquels aucun nœud commun de culte et d'espérance ne nous lie, qui vont demain retomber dans le néant, et qui ne sont déjà plus. Les doux noms d'enfant, de père, d'ami, d'époux, sont donc des noms de théâtre, et de vains titres qui nous abusent, puisque l'amitié, celle même qui vient de la vertu, n'est plus un lien durable ; que nos pères qui nous ont précédés ne sont plus, que nos enfants ne seront point nos successeurs (car le néant, tel que nous devons être un jour, [n'a point de suite) ; que la

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société sacrée des noces n'est plus qu'une union brutale d'où, par un assemblage bizarre et fortuit, sortent des êtres qui nous ressemblent, mais qui n'ont de commun avec nous que le néant. »

Allons plus loin, et voyons l'impossibilité absolue de l'erreur en une telle matière.

« D'où vient que des hommes si différents d'humeur, de culte, de pays, de sentiments, d'intérêts, de figure même , et qui à peine paraissent entre eux de même espèce, conviennent tous pourtant de l'immortalité de Tâme, et veulent tous être immortels? Ce n'est pas ici une collusion : car comment ferez-vous convenir ensemble les hommes de tous les pays et de tous les siècles? Ce n'est pas un préjugé de l'éducation : caries mœurs, les usages, le culte, qui d'ordinaire sont la suite des préjugés, ne sont pas les mêmes parmi tous les peuples : le sentiment de l'immortalité leur est commun à tous. Ce n'est pas une secte : car, outre que c'est la religion universelle du monde, ce dogme n'a point eu de chef et de protecteur; les hommes se le sont persuadé eux-mêmes; ou plutôt, la nature le leur a appris sans le secours des maîtres, et seul, depuis le commencement des choses , il a passé des pères aux enfants, et s'est toujours maintenu sur la terre. »

Achevons cette démonstration, qui, à vrai dire, n'est point nécessaire pour l'homme en possession de sa raison et qui sait que l'âme, étant spirituelle, ne peut se décomposer, ni par conséquent périr: mais démonstration où l'on parcourt avec bonheur les titres de notre dignité et de notre grandeur solide. Là est surtout la consolation dans les cruelles souffrances de la vie. Oh! qu'il fait bon se sentir immortel !

Si nous ne l'étions pas, poursuit Massillon, « les annales domestiques et la suite de nos ancêtres ne sont donc pluqu'une suite de chimères , puisque nous n'avons plu • d'aïeux et que nous n'aurons plus de neveux ! Les soins du nom et de la postérité sont donc frivoles; l'honneur qu'oii

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rend à la mémoire des hommes illustres une erreur puérile, puisqu'il est ridicule d'honorer ce qui n'est plus; la religion des tombeaux une illusion vulgaire ; les cendres de nos pères et de nos amis une vile poussière qu'il faut jeter au vent, et qui n'appartient à personne ; les dernières intentions d'un mourant, si sacrées parmi les peuples les plus barbares, le dernier son d'une machine qui se dissout. Et, pour tout dire en un mot, les lois sont donc une servitude insensée! «

Mais Dieu , qui aurait ainsi fait les choses , ce Dieu qui nous apparaît si bon que nous le nommons instinctivement le Bon-Dieu , ce Dieu dont la seule pensée nous réjouit, que nous nous plaisons à adorer et dont l'amour est nos délices, que serait-il donc?

« Quel monstre de Divinité si tout finit avec l'homme, et s'il n'y a pas d'autres maux et d'autres biens à espérer que ceux de cette vie! Est-elle donc la protectrice des adultères, des sacrilèges, des crimes les plus affreux, la persécutrice de l'innocence, de la pudeur, de la piété, des vertus les plus pures? Ses faveurs sont donc le prix du crime, et ses châtiments la seule récompense de la vertu? — Quel dieu de ténèbres, de faiblesse, de confusion et d'iniquité, se forme l'impie ! Quoi 1 il serait de sa grandeur de laisser le monde, qu'il a créé, dans un désordre universel! de voir l'impie prévaloir presque toujours sur le juste , l'innocent détrôné par l'usurpateur, le père devenu la victime de l'ambition d'un fils dénaturé, l'époux expirant sous les coups d'une épouse barbare et infidèle! Du haut de sa grandeur, Dieu se ferait un délassement bizarre de ces tristes événements , sans y prendre part ! Parce qu'il est grand, il serait ou faible, ou injuste, ou barbare! Parce que les hommes sont petits, il leur serait permis d'èlre ou dissolus sans crime, ou vertueux sans mérite!... Le genre humain n'est plus qu'un assemblage d'insensés, de barbares, d'impudiques, de furieux, de fourbes, de dénaturés, qui n'ont plus dautrc loi que la force , plus d'autre frein

que leurs passions ou la crainte de l'autorité, plus d'autre bien que l'irréligion et l'indépendance, plus d'autre dieu qu'eux-mêmes... Yoilà le monde des impies; et si ce plan affreux de république plaît à quelqu'un, il est bien digne d'y occuper une place... ^ »

Eh quoi! entre Jésus crucifié et ses bourreaux il n'y aurait d'autre terme que la croix elle-même où expire le Juste ! entre l'assassin et sa victime l'immolation seule de l'innocent aurait le dernier mot! Le sort final serait le même pour la Sœur de Charité, la Petite-Sœur-des-Pauvres, saint Vincent de Paul, et les brigands qui infestent les routes ou qui massacrent les otages de la Commune! Robespierre et Trauppmann jouiraient de la même paix du néant, sans que la justice du Créateur de tous les êtres s'émût un instant! L'immortalité peut-être aurait contre elle quelque chose si la récompense du bien et le triomphe de la vertu étaient de ce monde ; mais, dans l'état où l'humanité s'agite ici-bas , la réparation suprême est immanquable, et c'est l'âme immortelle qui en doit porter làhaut le poids ou le bonheur.

-j- La pieuse Eugénie de Guérin écrit, le 30 novembre 1834 : — « On m'a raconté d'une malade d'Andillac- une chose frappante. Après être tombée en faiblesse et demeurée comme morte pendant seize heures, cette malade a tout à coup ouvert les yeux et s'est mise à dire : « Qui m'a retirée de l'autre monde? J'y étais, entre le ciel et l'enfer, les anges me tirant d'un côté et les démons de l'autre. Dieu! que j'ai souffert, et que la vue de l'abîme est effrayante! » Et, se retournant, elle récitait d'une voix suppliante des litanies de la miséricorde divine qu'on n'a jamais vues nulle part; puis, se remettait à parler de l'enfer, qu'elle a vu et dont elle était tout près pendant sa

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