MÉDITATION
compare les âmes à des pierres précieuses qui demeureraient ternes et sans le moindre éclat si elles n'étaient taillées, coupées, ciselées. Un jour qu elle souffrait plus que de coutume, sa sœur l'embrassait les larmes aux yeux et lui disait ; « 0 pauvre enfant, comme tu souffres! » Elle répondit, en s'efforçant de sourire : « Que veux-tu? il faut bien se laisser ciseler, n'est-ce pas? » Un autre jour, elle disait : « Je n'aime pas la souffrance, mais je comprends qu'il faut souffrir. Quand la tête a mal , tout le corps souffre : Jésus crucifié est notre tête. » Elle reçut les derniers sacrements avec une entière soumission à la volonté de Dieu. Puis, après un sommeil de quelques ins- .tants : « Si tu savais, dit-elle à sa sœur, comme c'est doux , en se réveillant , de se dire qu'on est dans l'état où on était le jour de son baptême ! » Chaque matin elle communiait avec la ferveur d'un chérubin. Elle disait encore, en parlant de ses douleurs : « Oh! souffrir c'est \a-h-c de la vie chrétienne ». Pendant qu'on récitait les prières des agonisants, elle croisa les bras, disant d'une voix basse et fervente : « Je crois, j'aime, j'espère, je me repens ! « Et ces expressions touchantes , elle les renouvelait de temps en temps , et la mort les surprit sur ses lèvres. — « Je crois, j'aime, j'espère, je me repens! » où trouver des sentiments plus fervents et plus aimables? Heureux qui meurt ainsi ^ I
Maintenant, les saintes émotions près d'un tombeau.
« Quand, vers la fin des vacances de 1853, je revins à Paris prendre l'habit ecclésiastique, a écrit Henry PerrejTe, et quitter la maison de mon père pour celle de Dieu, j'avais besoin, en ce moment de trouble, d'une main forte qui m'aidât à laisser le monde, et me transportât dans une autre sphère d'idées , dans une vie nouvelle.
Récit d'une Sœur, par M«i« A. Craven, 4« édit., t. II, p. 339.
Cette main fut celle de ce cher mort Frédéric Ozanam). La première fois que je vis son cercueil, il était déposé dans une chapelle souterraine de l'église Saint-Sulpice. Dans cette chapelle j "avais passé les meilleurs moments de mon enfance : c'est là que , pendant trois années , je m'étais préparé à ma première-communion; c'est là que j'avais fait mes premières promesses d'appartenance à Notre-Seigneur. Je n'étais point rentré, depuis ce temps, dans ce lieu béni. J'y revenais à dix années d'intervalle, à la veille d'accomplir mes promesses , et conduit là pour recevoir un enseignement plus sévère, plus viril : l'enseignement de la mort, au pied du cercueil d'un maître et d'un ami. — Je priai et je méditai longtemps. — Peu de jours après, le cercueil fut transporté aux Carmes, dans un caveau souterrain de cette église : c'est là que j'allai souvent le visiter. Les idées de renoncement, d'oubli du monde, d'abandon à Dieu, oii j'étais alors plongé, me faisaient trouver à la fréquentation du cercueil un charme inexprimable... J'ouvrais la porte du caveau comme celle d'un ami avec lequel on a fixé l'heure du rendez-vous. Je m'acheminais sous les voûtes jusqu'au souterrain; je déposais ma lumière; je mettais les fleurs en ordre; j'essuyais le cercueil que l'humidité pénétrait, et, ces premiers soins rendus, je m'agenouillais, la tête appuyée sur le bois.
« Là, j'étais aussitôt comme saisi. Des mouvements de joie et d'abandon faisaient bondir mon cœur. Je me sentais prêt à mourir pour Dieu, pour le service de la vérité. Je comprenais là le mot de l'Évangile : Si le grain de froment mis en terre ne meurt point, il demeure seul. Là, j'acceptais la mort. Je serrais ce cercueil entre mes bras, j'y appliquais mes lèvres: je respirais sans frayeur, et avec une sorte de joie enivrée dont je m'étonne presque aujourd'hui, l'odeur humide et moite de ce bois fatal : je croyais tenir la croix de Jésus entre mes bras , cette croix à laquelle il allait m'attacher, force d'amour que je n'ai
point retrouvée depuis. — J'ai passé là des heures extraordinaires ^ »
ÉléTation. — L'affair-e capitale de cette vie, je le sais, ô mon Dieu, est de bien mourir, c'est de paraître devant vous purifié des souillures de ce monde et rendu à l'innocence. Succès, richesses, santé, charmes de la famille, affection autour de moi , ne sont que bagatelles en comparaison de ce suprême intérêt. Et la mort, certainement, viendra plus tôt que je n'aurai pensé. Pour m'assurer ce passage heureux, je le sais encore, la condition est de bien vivre, de vivre chrétiennement, dans la réflexion et la piété. Oh! que j'en ai bonne résolution! et que je ferai pour cela d'efforts! Mais, Seigneur, doux protecteur des âmes , daignez me retenir à vous par une assistance continuelle ; ne me refusez pas , sur toutes mes actions , votre protection vigilante : et avec elle je m'assurerai la couronne de persévérance.