MÉDITATION
tombe en deux jours , un accident m'y peut mettre en moins de dix minutes ; les morts subites sont si fréquentes ! Voilà qui est sûr; le reste, non. On calcule qu'il meurt environ quatre-vingt-quatre à quatre-vingt-cinq mille personnes par jour : aujourd'hui donc il y aura ce nombre effrayant dhommes qui paraîtront devant Dieu. Combien ont les mêmes forces, le même âge, les mêmes espérances de vie que moi , et qui ne s'attendaient aucunement à un terme si prochain! Or, quelle folie, devant ces pensées, d'écarter le souvenir de la mort pour suivre plus gaiement un genre de vie qui conduit peut-être à la damnation! — Je ne sais pas davantage comment je mourrai. Sera-ce à l'église, comme S. André Avellino et le pieux marchand Homobon? Sera-ce dans un festin, comme Balthasar, ou dans un lit comme Holopherne, ou par un accident comme tant d'autres chaque jour? Qui me le dira? Serai-je en état de grâce ou en état de péché à ce moment-là ? Épouvantable mais instructive obscurité ! — 0 folie brutale, cruelle, inexplicable, de se distraire systématiquement de ce qui devrait faire le sujet perpétuel de nos méditations ! C'est bien de nous qu'il s'agit ici, de nous en personne, de nous positivement , exclusivement. Car enfin , que je m'étourdisse tant que je voudrai, je porte la mort dans mon sein; elle me porte elle-même dans le sien, puisqu'en moi et autour de moi je reconnais mille causes de mort. Non, elle ne tardera point à venir' ; je ne suis séparé d'elle que par une ligne. J'ai beau faire; je meurs peu à peu tous les jours, et à chaque instant du jour; pas un battement de mon cœur qui ne soit une brèche faite à ma vie , et qui ne m'approche du tombeau. Et lorsque je serai mort , ce sera pour l'éternité^ du moins quant à la sentence qui aura été prononcée. — Ah! il n'est pas question de s'effrayer à
1. Memor esto quoniam mors non tardât. Eccli. xiv, 12. — Vno tanfiim gradu ego morsqiie dividiimir. I Reg. xx, 3.
l'image de cette séparation , mais de s'y préparer. Le faisons-nous ^ ?
7 Les exemples abondent dans les vies des saints. Ces hommes sages ont tout disposé pour un tel moment, et quand l'heure a sonné, c'était pour eux celle de la récompense. Citons pour modèle de mort chrétienne celle d'une jeune fille de la haute société, à qui tout souriait sur la terre, et qui se vit tout à coup arrachée aux tendresses de la famille et aux espérances terrestres, Olga de la Ferronnays. Cette âme d'élite, sous la pression de la souffrance, semblait dans ses discours exhaler des parfums plus doux. Elle craignait de ressentir ou de témoigner la moindre impatience, et elle obtint de croître en douceur avec chacun des jours qui l'approchaient du terme. Elle disait qu'elle souffrait moins lorsqu'elle avait la tête appuyée sur Tépaule de sa mère ; elle ne lisait et ne se faisait lire que ce qui pouvait l'aider à aimer Dieu davantage, et sa belle mémoire lui rendait présentes toutes les paroles qu'elle pouvait s'appliquer. Elle avait lu ainsi que S. Bernard
1. 0 L'on n"a jamais su. et Ion ne pourra jamais savoir, quelle est l'impression de l'âuip lors([u'tlle se sépare du corps. Toutefois, selon l'ordre des choses, il est fort probable qu'il doit y avoir du plaisir à mourir, comme il y en a à vivre, comme il y en a dans la satisfaction de toutes les exigences de la vie. comme il y en a à s'éveiller d'un rêve pénible. La nature, ou plutôt la Providence divine, qui s'est montrée si prévoyante et si bien d'accord avec elle-même en toutes choses, n'a pas pu faillir dans le dernier acte de la vie humaine, après l'avoir conduite jusqu'au bout avec tant d'intelligence et d'unité : le dénouement doit être aussi bien ordonné que le reste.
» Lorsque nous parlons de quelqu'un que Dieu a retiré de ce monde, il nous arrive assez souvent de dire de lui : Ce pauvre un tel! De quel droit le plaignons-nous? Si. en effet, nous voyageons avec quelques amis dans une diligence incommode, nous ne disons pas de celui qui en descend avant nous : Ce pauvre un tel! Au contraire, c'est lui qui nous plaint, et qui se dit en nous quittant : Ces pauvres gens ne sont pas arrivés, comme moi. au terme de leur pénible voyage ! Ils ont encore bien du chemin à faire, et bien à souffrir! »
{Pensées sur Dieu, par J.-B. Thibault (1875;, p. 181).