Les douze dames de rhétorique
rfif i- n’est guère dans notre Histoire de spectacle | plus grand et plus curieux que celui que |p|nous présente la France au quinzième siècle. Si, d’un côté, l’on voit les lueurs :m. expirantes de la Société féodale et religieuse ’lRp' du Moyen-Age, de l’autre, on assiste à l’aurore de la ; f Civilisation moderne. La France se réorganise pour devenir plus riche et plus puissante; sa nationalité, un moment en vf péril, s’établit sur une base immuable. Les Anglais, ennemis f q ^ c]e toute la Nation, sont chassés du Royaume sans aucune
espérance de retour; et les grands Vassaux, devenus avides et insolens , hostiles au Peuple et au Roi , commencent avec Louis XI à perdre leur haute fortune; et cette déchéance à laquelle est condamnée la Noblesse française , n’arrive souvent qu’à la suite des plus terribles événemens , et des vengeances les plus sanglantes. La Monarchie se fortifie donc pour resplendir bientôt du plus vif éclat. Le Peuple lui-même oublie les souffrances de son passé, dans la jouissance des droits qui lui sont départis. En même temps que les Papes perdent de cette immense influence morale qui faisait d’eux des princes si redoutables, quelques esprits fiers et audacieux sonnent le tocsin de la Réforme. C’est alors aussi que les Parlemens et les Etats- Généraux deviennent de véritables Puissances. La France marche évidemment à la conquête de son Indépendance et de sa Liberté.
Mais, ce n’est pas seulement la Société politique qui se transforme et qui se retrempe à des sources vivifiantes; de nouvelles voies , encore , sont ouvertes à l’Intelligence. Le Mysticisme catholique ne peut plus exister dans ce siècle d’examen et de littéralité : l’Art et la Poésie vont donc revêtir d’autres formes, plus belles et plus pures qu’au trefois. Voici d’ailleurs le Trône de Constantin qui s’écroule, l’Empire cl’Orient qui tombe au pouvoir des Barbares de l’Asie. Constantinople , qui a su conserver au milieu des ténèbres du Moyen-Age, le flambeau de la Tradition antique, subit le joug Mahométan. Les Artistes et les Poètes chrétiens de la Grèce n’avaient (pie faire au milieu de la Civilisation turque; il leur fallut donc dire adieu aux admirables monuments de l’Art de leurs Ancêtres, et chercher un refuge sous un Ciel ami , où ils pourraient transporter le feu sacré du Beau, qu’ils n’avaient jamais laissé s’éteindre. L’Italie et la France reçurent les pauvres exilés ; et ceux-ci , pleins de reconnaissance pour la douce hospitalité qui leur faisait oublier
la Patrie absente, leur ouvraient les trésors de la Science, et leur enseignaient à comprendre et à imiter les chefs-d’œuvre de la Grèce, oubliés et dédaignés trop long-temps. Colomb et Yasco, en annonçant les confins d’un nouveau monde , n’excitèrent ni un enthousiasme plus ardent, ni des admirations plus vives que les Grecs fugitifs, en dévoilant les mystères et les merveilles de la Civilisation payenne. La Philosophie , dès lors , se prosterna devant l’image d’Aristote, et tous les Poètes voulurent être frères de Virgile, le chantre immortel, de qui le Dante avait fait son compagnon pour parcourir les cercles infernaux , et auquel Pétrarque confiait les joies et les espérances de ses chastes amours. C’en est fait aussi de l’Art symbolique : les Types traditionnels s’effacent ou se métamorphosent; la Chair est réhabilitée et l’Olympe payen reparaît dans tout l’appareil de sa grandeur passée. Jupiter a rallumé sa foudre, Neptune a rassemblé ses troupeaux épars, Hercule a retrouvé sa massue, et Vénus est remontée sur son char traîné par de blanches colombes. Les sujets religieux , tirés de la Bible et de l’Évangile, changent complètement de physionomie. Toutes les scènes ne se passent plus que dans des Palais et des Temples copiés de ceux de Rome ou d’Athènes; les personnages revêtent la Tunique ou la Toge : on leur donne enfin à tous les attributs du Citoyen Romain.
Il est vrai que cette Révolution ne s’opère pas aussi promptement d’abord en France qu’en Italie; mais patience! elle sera bientôt consommée. Charles VIII a un Royaume à conquérir au delà des Alpes. Il part avec toute sa Noblesse. QuelbeauPays! quel Ciel pur! quelle Nature féconde se révéla tout à coup à ces hommes habitués à combattre dans les plaines de la Flandre, quand ils virent se déployer les magnifiques campagnes de la Lombardie! Comme les compagnons de Virgile , en apercevant les rivages Latins, ils durent s’écrier, transportés de joie et d’admiration:
Italiam: ! Italiam ! Mais bien d’autres merveilles les attendaient : laissez entrer l’Armée victorieuse dans Naples et dans la grande Cité Romaine, et alors ils répéteront avec plus d’enthousiasme encore : l’Italie ! c’est l’Italie ! Quels vastes Edifices ! quelles élégantes proportions , quelle rectitude dans ces lignes , quelle pureté dans ces galbes! Et ne voilà-t-il pas encore tout un peuple de Statues de marbre et de bronze, ensevelies sous terre, depuis des siècles, qui remontent sur leurs piédestaux, plus fières et plus triomphantes P Ajoutons qu’il n’était bruit dans le Monde entier que des portes du Baptistère de Florence, auxquelles Ghiberti venait de mettre la dernière main : Donatello avait sculpté sa Madelaine et la Succone , et Bruneleschi, suspendu sa Coupole au-dessus de la nef de Ste-Marie-aux-Fleurs. On ne se lassait pas d’admirer à Florence les immenses Fresques d’Andréa Orcagna , et à Rome , les formes angéliques des Vierges du Perrugin. La France n’avait encore que d’habiles ouvriers, quand 1 Italie se glorifiait déjà des chefs-d’œuvre des Pollaiuolo, des Jacopo délia Quercia, des Verrocliio, dont les noms étaient répétés par toutes les bouches.
Rentrés dans leurs foyers, tous ces hommes de l’expédition de Charles VIII ne rêvèrent plus que des merveilles qu’ils avaient vues, et ne regardèrent plus qu’avec dédain les ouvrages bizarres et les Caricatures grotesques du Moyen-Age. Ils allèrent, en conséquence, quérir des Artistes en Italie. Adieu donc les coupes gracieuses de 1 Ogive et les mille fantaisies de l’Art Gothique ! c’est en vain qu il s épanouit , qu’il déploie ses richesses et ses dessins al infini. Que les Sculpteurs se hâtent, qu’ils taillentleurs Pinacles, qu ds composent leurs Bas-Reliefs , qu’ils suspendent leurs Pendentifs, quils évident à jour leurs Dais, et lancent dans le ciel leurs Flèches aiguës: car voici, en effet, l'Italie qui envoie à la France quelques-uns de ses plus habiles Architectes, tout
posés à élever des Portiques et des Colonnades. Adieu les élégantes feuilles de choux frisés et les bouquets de chardon, car l’Acanthe revient sous notre ciel; pauvre plante ! qui aura bien à souffrir de nos brumes épaisses et de nos longs hivers. L’art Italien nous envahit; le frère Jean Joconde, appelé par le cardinal George d’Amboise, quitte Vérone et montre le chemin de la Cour de France «à tous ces illustres Artistes qui devaient venir, sous François Ier, bâtir et décorer tant de magnifiques résidences royales On exécute partout des travaux d’Art avec une étonnante activité. Le Château de Gaillon, bijou précieusement ouvré, commencé en i44o, sera achevé à la fin du quinzième Siècle, et offrira un type délicieux de l’architecture Gothique , dégénérée sous l’influence des nouvelles Idées. La Renaissance
sera bientôt un fait accompli.
Mais ce n’est pas seulement dans l’Architecture que s’opère une si éclatante révolution. La Littérature, qui est soumise aux mêmes influences que l’Art, qui se systématise dans les mêmes circonstances, s’est transformée aussi presque complètement au quinzième Siècle. Ainsi, de meme que nous avons assiste alors a l’agonie de l’art Chrétien, de même nous voyons la poésie Romane dépérir et bientôt tomber dans un profond oubli. Les Epopées chevaleresques du treizième Siècle, ces beaux livres d’une simplicité majestueuse , d’une naïveté souvent énergique , deviennent incompréhensibles, et les Savans de chaque génération sont obligés de les traduire dans le langage vulgaire de leur temps. Si les Artistes du règne de Charles VII et de Louis XI semblent avoir
perdu le secret des belles lignes , des galbes élégants et des types pleins d’élévation, qui se retrouvent dans les Cathédrales du siècle de St-Louis et de Philippe-le-Bel, les Poètes paraissent avoir ignoré l admirable langue que Ion parlait a lepoque où s eleverent les vastes nefs de Notre-Dame de Rheims et de Notre-Dame de Paris.
Robert de Luzarches , le savant Architecte de la Cathédrale d’Amiens, et Guillaume deLorris, l’ingénieux auteur du Roman de la Rose , sont de grands Génies , dont les ouvrages suffisent pour caractériser toute une Epoque. L’un représente l’art Gothique dans toute sa splendeur, comme l’autre, la langue Romane dans toute sa force. Les Architectes et les Poètes du Siècle suivant sont des élèves dégénérés de leur Ecole. Jean de Mehun, qui a terminé le Romande la Rose, est, certes, un délicieux Ecrivain; de même que le Prélat, qui a fourni les plans de St.-Ouen à Rouen, est un habile Artiste; mais ils sont loin dêtre de la trempe de leurs Maîtres. Au quatorzième Siècle, en effet, le style a déjà perdu de sa noble sévérité; au quinzième, il est en pleine décadence , il s’altère pour subir d’importantes modifications.
Le quinzième Siècle est donc pour la Poésie, comme pour la Politique, comme pour l’Art, une époque de lutte, où le Passé se débatavec l’Avenir. La Langue qui découle des Poèmes écrits sous Saint-Louis, Langue qui, sans trop s’éloigner de sou origine, s est individualisée en France, reçoit un nouveau Baptême, une nouvelle physionomie, en se retrempant à ses principales sources.
Cest alors, en effet, que l’on découvre et qu’on étudie les manuscrits des plus fameux Auteurs de l’Antiquité. On les lit avec enthousiasme , et l’admiration pour les beautés qu’ils renferment n a pas de bornes. Bientôt l’Imprimerie les reproduira et les popularisera dans le monde Savant. La plupart des Poètes s emparent de leurs fictions, s inspirent de leur Génie, essaient d inféoder à notre Littérature l’esprit de leurs Écrits, et fondent, pour ainsi dire, une nouvelle Langue, d’une pédanterie savante, dune étrangeté quelquefois incompréhensible. Non-seulement
on introduit dans notre Idiome des mots latins, mais on affecte encore de construire les phrases avec des inversions et des épithètes, comme les Ecrivains de l’ancienne Rome. Alors aussi les Poètes Italiens sont fort en faveur; on traduisait en français les trois Cantiques du Dante ; les Contes de Boccace étaient la lecture à la mode ; tout le monde récitait les Sonnets de Pétrarque.
Pendant que la Langue est soumise à cette pénible élaboration , la Poésie ne peut avoir cette élégance de formes , cette pureté de sons, ce choix heureux d’expressions, cette lucidité de sens , qui la caractérisent aux grandes Epoques littéraires , où l’Idiome a une individualité bien tranchée, une syntaxe immuable. Les Poètes cependant qui , comme le duc d’Orléans et Villon , ne sont pas pris de cette manie classique , font des Livres d’une grande naïveté, et qui seront toujours lus avec un charme infini. Ceux, au contraire, qui , un peu plus tard , comme Molinet et Jean Lemaire, visèrent à la Science, ne furent plus que d’habiles Versificateurs, mettant toute leur gloire à faire des tours de force , à surmonter les difficultés les plus graves et les plus frivoles à la fois. Pour augmenter ces difficultés , on remit en honneur les formes rythmiques les plus bizarres et les plus inusitées; on multiplia de mille manières les combinaisons de la Versification. La Poésie finit par netre plus qu’une œuvre de patience , plus ingénieuse que de bon goût. Au milieu de ces innovations , la Mythologie du Roman de la Rose prévalut encore; on ne crut pouvoir rien imaginer de mieux que les Allégories et les Personnifications poétiques du treizième Siècle. Les complimens d’amour , les fadeurs chevaleresques , furent encore de mode, mais ne furent plus écrits dans un style naïf et vigoureux. L’Expression, au lieu d’être juste, hardie, incisive, harmonieuse, allant droit au but, devint prolixe, obscure et
pleine d’affectation. Les poètes Galants ne firent pas plus de frais d’imagination que les poètes Historiens. Il n’y a peut-être que l’esprit Satyrique qui n’ait pas dégénéré, qui soit demeuré aussi âpre et aussi rude que par le passé. Il n’y a certainement 'pas moins de verve dans l’Avocat-Patelin que dans la Bible Guyot. La Satyre alors est impitoyable; elle n’épargne rien, ni les Hommes, ni les Choses, ni les Principes, ni les Idées. La Société entière lui sert de pâture ; elle s’attaque aussi courageusement à la Royauté qu’au Roi, à la Religion qu’au Pape, aux grands Seigneurs qu’aux Prélats, aux Philosophes qu’aux Savans. Dans ces sortes d’Ouvrages , la Langue n’a pas ces formes d’urbanité et de pudeur dont elle s’est revêtue plus tard. Tous les Poètes disent avec Jehan de Mehun :
Et encore ne fais-je péché,
Si je nomme les nobles choses Par plein texte , sans mettre gloses ,
Que mon père de Paradis Fit de ses propres mains jadis.
Rabelais , Marot , Brantôme, Régnier, qui ouvrent, pour ainsi dire, l’ère de la Littérature Moderne, ne parlent pas toujours un langage plus chaste et plus poli que les poètes du Moyen-Age. Quoiqu’il en soit, c’est à ces grands Ecrivains, que se termine la lutte qui s’est élevée au milieu du quinzième Siècle entre la littérature Romane et la littérature Classique. Sans puiser aux sources de l’Antiquité avec autant d’exagération que Ronsard, Baïf et Jodelle, ils savent se créer, avec les débris du passé et leur science présente, un idiome qui, après avoir subi des modifications successives, deviendra la Langue parlée par Corneille, Lafontaine, Bossuet et Molière.
Tel était le mouvement qui s’est opéré dans la Politique, les Arts et les Lettres, depuis le règne de Charles VII jusqu’à celui
de François Ier; telle est l’Epoque à laquelle se rattache le Livre que nous publions. Ce Livre nous semble présenter un triple intérêt : c’est d’abord un curieux Spécimen de la Littérature du quinzième Siècle; de plus, il nous fournit par les dessins dont il est illustré , des matériaux fort remarquables pour l’histoire de l’Art, et enfin il nous peint un côté assez plaisant des mœurs littéraires de ces temps-là.
Ce livre , en effet , se compose d’une correspondance entre quatre personnages, dont deux surtout, Georges Chastellain et Jean Bobertet, jouissent encore, comme écrivains, d’une certaine célébrité. Des deux autres, le premier, M. de la Rière, ne nous est connu que par sa qualité d’écuyer d’une duchesse de Bourbon; le second, M. de Montferrand, ne nous semble pas avoir eu d’autres titres que celui de gouverneur de Jacques de Bourbon , 6" fils de Charles Ier, duc de Bourbon, et d’Agnès de Bourgogne, sœur de Philippe-le-Bon. Ce jeune Prince fut élevé à la Cour de Bourgogne , et devint l’Ami et le Compagnon du Comte de Charollais ( Charles-le-Téméraire ). Il est probable que le Gouverneur que l’on donna à Jacques de Bourbon fut Antoine de Yergy, Seigneur de Montferrand, Fils de Charles de Vergy, Seigneur d’Autrey, et de Claude de la Trémouille , sa première femme. Cet Antoine fut marié en 1 4^4 ? à Bonne de Neufchâtel, fille de Thibaud, Seigneur de ÜNeufchâtel et de Châtel-sur- Moselle. «Ces nopces, dit Olivier de la Marche (i), furent moult plantureusement servies de vins et de viandes , et y furent toutes les Dames du Pays, et devez entendre que le Seigneur d’Autrey fut le plus large et abandonné de ses biens, qu’homme de son temps, et ne plaindoit nulle dépense. Les nopces durèrent quatre jours, et y estoit tout homme défroyé,
(i) Mémoires. L. i. Ch. 3i.