‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 2)Chapitre 12 sur 50 · SCENE VIII · texte numérisé non relu

SCENE VIII

DOROTHÉE, QUIJADA

DOROTHÉE, seule^ se composant une attitude de méditation rêveuse

Le regard dans l'espace...

Le front pensif., le geste las...

(£//(? laisse prendre la main qui tient un livre à demi ouvert.)

Parfait.

{Quijada passe dans le fond sans apercevoir la jeune fille. Désappointée., à part.)

Il passe !

{Haut) Vous vouliez vous asseoir, Senor ?

QUIJADA

Merci !

(// 'va continuer.)

DOROTHÉE

Du moins Écoutez-moi... — Ces lieux, tantôt, furent témoins D'une plaisanterie impertinente et sotte. Et je tiens à vous dire...

QUIJADA, r interrompant

Hélas ! non ! Je radote Parfois ! L'on peut en rire et vous eûtes raison. Ce jeune homme est charmant d'ailleurs : très beau garçon, Visage d'Apollon sur un torse d'Hercule ! Avec esprit, il a montré le ridicule Dont se couvre un vieillard, allant par les sentiers En récitant tout haut des vers aux oliviers.

DOROTHÉE

Rien n'est moins ridicule en vérité. Vous n'êtes

Pas un vieillard d'abord, et de plus, les poètes

Jugent bien mieux leurs vers lorsqu'ils sont dits tout haut.

Pourquoi donc vous prétendre un vieillard .? Il ne faut

Jamais exagérer !... Croyez-vous qu'une femme

Préfère un beau garçon bien bâti, mais sans âme,

A l'homme dont l'esprit magnifique et hautain

Crée et plane .?

J'en suis absolument certain !

Seul un pauvre insensé peut douter de la chose !

L'oiseau cherche l'oiseau, la rose aime la rose,

Et la femme toujours se tourne du côté

Où resplendit la grâce, où brille la beauté !

Vingt ans cherchent vingt ans ! L'esprit et le génie

Ont bien moins de douceur, ont bien moins d'harmonie

Pour la plupart des cœurs, qu'un front blanc, que des yeux

Purs et profonds, qu'un corps léger et gracieux !

Quand la bouche est vermeille et qu'elle sait sourire

Qu'importe la fraîcheur des mots qu'elle peut dire !

L'âme c'est l'accessoire et le corps vient d'abord !

DOROTHÉE

Mais plus d'une comprend que les autres ont tort ! Venez. Asseyez-vous ici !... Je dois vous dire Des choses... Ecoutez !... J'étais en train de lire Des vers...

QUIJADA

Puis-je voir .?

DOROTHÉE, cachant son livre avec un embarras qui laisse soupçonner quelle vient de mentir

Non. Ces vers sont trop méchants !

Ce sont coassements que l'auteur nomme chants... Mais ils ne charmeraient que la gent batracienne. Dites-moi de vos vers !... Voulez-vous \

QUIJADA

Que je tienne Votre esprit occupé de mes chants, de mes vers, Tandis qu'autour de nous chante tout l'univers t Non ! Ne demandez pas cela !... La plaine rousse,

Les oliviers d'argent d'où glisse une ombre douce, Les grands aloès noirs sur le bord du ravin Sablonneux, ont des voix que l'on défie en vain. Même quand le poète est Virgile, il n'égale Pas cette touffe d'herbe où chante une cigale, En poésie, en grâce, en douceur, en beauté ! Mais je suis solennel comme un âne !... A côté De vous, cette attitude est vraiment bien choisie !... J'ai l'air d'un vieux hibou parlant de poésie A l'alouette.

DOROTHÉE

Non ! Vous êtes ennuyeux !...

Vous n'êtes ni hibou, ni solennel, ni vieux. Mais très désagréable avec cette manie.

De toujours, contre vous, tourner votre ironie !... Vous êtes un pêcheur de compliments !

QUIJADA

Hélas !

Nul ne m'en fit jamais, et je ne cherche pas Ce que je suis certain de ne point trouver.

DOROTHÉE

J'aime A causer avec vous ! Vous avez un suprême Dédain pour moi. Je sais. Vous me croyez toujours L'enfant que vous avez connue en jupons courts, Ignorante, frivole, étourdie, occupée De ses chansons, de ses oiseaux, de sa poupée ! Mais j'aurai vingt-trois ans bientôt. Tout a changé ! Je ne suis plus du tout une enfant ! Du tout !... J'ai Lu, vu, rêvé, pensé. Je suis très différente !...

Et c'est vraiment une chose désespérante : Je n'ai pas un ami qui s'intéresse à moi !...

QUIJADA

Pourtant...

DOROTHÉE

Pas un seul être à qui de mon émoi Profond, devant la nuit de notre destinée, Je puisse confier le secret !... Je suis née Pour souffrir en silence — et je souffre — et j'attend !

QUIJADA

Je rêve !... Est-ce bien vous, dont le rire éclatant Est la seule gaîté de ce vieux presbytère, Qui me parlez ainsi ?

DOROTHÉE

Je dois feindre et me taire, Je dois, le cœur en deuil, porter la joie au front Pour ne pas attrister mon oncle. Mais au fond J'ai bien souffert, allez ! Je souffre bien ! Je souffre A songer que je vais vers la Mort, vers le Gouffre Horrible, sans clarté, sans soleil, sans ciel bleu. Et que je ne suis pas sûre de trouver Dieu Dans cet abîme vers lequel la destinée Irrésistiblement m'entraîne.

{Quijada étonné^ très ému^ s'est écarté d'elle.

DOROTHÉE, à part

Dulcinée Parle à peu près ainsi !...

QUijADA, après un silence Que disiez-vous ?

DOROTHÉE, très simplement

J'ai peur :

Il n'est rien d'éternel en ce monde trompeur ; Toute lumière laisse une ombre derrière elle ; A toute joie humaine un mensonge se mêle ; Pouvoir, Plaisir, Bonheur, tout est illusion... L'existence apparaît comme une vision Qui fuit, et dans sa fuite obscure ne nous laisse Qu'un sentiment affreux de vide et de faiblesse ! Le cœur n'y trouve rien pour combler son désir D'infini, d'éternel ; rien qu'on puisse saisir. Conserver, emporter avec soi dans la tombe. Pour la rendre moins noire à l'heure où l'on y tombe ; Rien qui dise '* à jamais ", qui dise " sans retour, " Qui vaille que l'on vive enfin !

QUIJADA, la regarde^ hésite un instant^ puis d'une voix qui tremble un peu.

Rien, Sauf l'amour Peut-être !... Oh ! pas l'amour de tous ces misérables : Pauvres êtres, à l'âme égoïste, incapables. Tant la vie est pour eux un tumulte indistinct. D'entendre d'autres voix que celles de l'instinct. Mais l'amour de ces cœurs éperdus qu'épouvante L'efl^royable néant des choses, et que hante Le besoin de sentir en eux l'éternité.

L'infini : le besoin d'une Divinité !

L'existence serait digne d'être vécue, Si deux êtres pareils, chose qu'on n'a point vue,

Se rencontraient dans cet idéal radieux, Et l'un l'autre, à jamais, se choisissaient pour dieux ! S'il pouvaient, s'adorant dans leurs faiblesses même, L'un dans l'autre trouver leur but, leur fin suprême : Tout leur Bonheur, tout leur Espoir, tout leur Désir, Et consacrer toute leur force, à se saisir Dans une étreinte, plus étroite, d'heure en heure. Alors, ayant compris, qu'il n'est point de meilleure Extase, qu'il n'est point de plus vertigineux Bonheur, que le bonheur sacré qu'ils ont en eux, Ils pourraient, ces amants, en gardant leur sourire, Se pencher sur la tombe entr'ouverte, et se dire : Qu'importe que l'on trouve en ce repos hideux Le Néant, ou l'Enfer, ou le Ciel, puisque à deux Nous franchirons le seuil de la terrible Porte ; Puisque nul ne pourra nous séparer, qu'importe ! Tenons-nous bien les mains, enlaçons bien nos bras. Et maintenant, Destin, fais ce que tu voudras !...

DOROTHÉE, très sceptique

Posséder l'être aimé tout entier, sans partage. Chaque jour de plus près, chaque jour davantage... Il faudrait que l'on fût parfaits pour ne jamais Se blesser, se lasser l'un l'autre...

QUIJADA

Oh ! si j'aimais.

Si je trouvais un jour, sur ma route, une femme. Comme j'adorerais cet être, dans son âme. Dans son cœur, dans sa chair, tout entier, sans qu'il ait De recoin si difforme, ou si noir, ou si laid. Que mon amour, que ma tendresse ne se penche

Pour essayer, à deux genoux, de rendre blanche A force de baisers, cette place où le Sort Aurait mis de la fange ou de l'ombre !...

DOROTHÉE, incrédule

J'ai tort Peut-être !...

Mais vraiment ! vous voilà sérieuse, Grave, pensive, à m'écouter — vous, la rieuse !

DOROTHÉE

Oui. J'aime à vous entendre ainsi ! Vous avez dit

Des choses dont d'abord l'esprit reste interdit...

S'il se pouvait pourtant que ces choses soient vraies ?

Et s'il se rencontrait deux âmes enivrées

De ces rêves, de ces beaux rêves lumineux .?...

Est-ce d'être si fous qu'ils sont vertigineux,

Est-ce d'être si beaux .?... — Qui sait !

{Feignant une mélancolie et une tendresse profondes^ après quelques instants de contemplation muette.)

L'heure est divine...

Tout ce que vous sentez, mon âme le devine... Le soir vient... Le jour meurt dans le ciel pâle et doux... Tout ce que vous sentez je le sens comme vous ! Comme on est las ! Comme on est las ! Comme on est triste ! C'est en vain qu'elle vêt ses cimes d'améthyste. Et de pourpre, et d'azur, la lointaine sierra... Tout va pâlir ! Tout va mourir ! Tout s'éteindra ! Les châteaux d'or du soir vont tomber en ruine... Quelque chose sanglote en moi... l'heure est divine !

Sa beauté me fait mal ! Tout meurt ! Tout meurt ! Tout fuit !

On n'empêchera donc ni la Mort, ni la Nuit !...

Quel est à l'horizon ce vol d'oiseaux qui passe ?

Nobles oiseaux, baignés de l'or clair de l'espace,

Quels sont-ils ? Quels sont-ils... si royalement beaux .?...

Vois !... — Ce sont des corbeaux ! Ce sont de vils corbeaux !

Le Soir vêt de splendeurs et rend les laideurs belles,

Le Soir met à la Mort un peu de pourpre aux ailes !

Ne me laissez pas seule en un instant pareil...

Je meurs toujours un peu, lorsque meurt le soleil !..

[Très ému, Quijada s'est caché le visage dans les mains. A part.)

Il pleure ! Et ce sont-là ses vers que je lui cite, En les changeant un peu !...

{Haut.)

Parlez ! Dites-moi vite Des vers ! Des vers de vous !...

QUIJADA

Non. Je n'oserais pas Défier le Poète Eternel qui, tout bas.

Prélude dans la paix splendide de cette heure.

DOROTHÉE, coquette

Mais une voix humaine est plus douce et meilleure,

N'est-ce pas, bien souvent, que l'éternelle voix

De la Nature .? Mais on préfère, parfois.

Les rêves de... quelqu'un, aux rêves que suggère

L'illusoire chanson subtile et mensongère

Des choses .?... N'est-ce pas, on préfère souvent,

A la plainte des hauts platanes dans le vent,

A l'harmonie où meurt un souffle dans l'espace,

Le chant moins vague dans lequel une âme passe ?...

Dites-moi de vos vers !

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