‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 2)Chapitre 37 sur 50 · DOROTHÉE, PABLO · texte numérisé non relu

DOROTHÉE, PABLO

DOROTHÉE, riant

Une chute terrible, éclatante, inouïe !

Des rires, des clameurs, des sifflets ; une pluie

D'invectives, de mots plaisants et, qui pis est,

D'amandes et de peaux d'orange. On remplissait

Dix paniers de tous les débris à chaque entr'acte.

Cela tombait, tombait comme une cataracte !

Sancho, qui m'a donné ces détails, m'a conté

Qu'avant la fin de la pièce, un jeune effronté,

A grimpé sur la scène, et dit : " Je remercie

" Don Esteban : sa fête était très réussie,

" Et je demande, au nom du public, à poser,

*' Sur le front pur de l'ingénue, un pur baiser ;

" Sur le front de l'auteur, qu'au silence on condamne,

" Ce laurier... " — Le laurier, c'était un bonnet d'âne !

PABLO

Et Quijada ?

DOROTHÉE

Je crois qu'il revient ce matin !

PABLO

J'espère que l'absurde orgueil de ce crétin Ne résistera pas à cet échec ! J'abhorre Cet animal !

DOROTHÉE, coquette Pourquoi... dis !

PABLO

Toute l'hellébore Du monde ne pourrait le guérir d'être un sot !

DOROTHÉE

Voyons, Pablo !...

PABLO

J'ai dit et je maintiens le mot !

On a pitié d'un fou, mais non d'un imbécile. La folie est auguste et la sottise est vile. Cet homme n'est qu'un fat !

DOROTHÉE

Un fat ?...

PABLO

N'a-t-il pas cru Que tu le préférais à moi }

DOROTHÉE, riant

Tu n'as couru Qu'un danger très minime.

{Elle lui tend la main. Il la prend sans tendresse. Coquettement.)

Est-ce tout ?

[Il lui baise la main.)

PABLO, après un instant d'oubli

Sot grotesque !

A la même heure, dans trois jours, nous serons presque Mariés ! C'est affreux ! — Au matin, tu viendras Me chercher. Tu seras pâle. Tu te tiendras Trop droit ; et moi j'aurai mon air le plus suave Et le plus blanc. Alors, couple modeste et grave, Marchant les yeux baissés, mais le front haut, — très haut ! — Nous disant d'importants secrets : " Beau temps ! très chaud !..." Suivis de nos amis, nous irons à l'église...

PABLO, qui ne l'écoute pas

Il a les yeux brûlés, ternis, la tempe grise, Le front ridé.

DOROTHÉE, impatientée Tais-toi ! Le pauvre homme est très bon !

Tais-toi ! l'aime bien.

PABLO

J'exècre ce barbon.

Laid, fat, prétentieux, avec ses grandes phrases

Et ses gros yeux noyés d'imbéciles extases. Je le hais ! N'a-t-il pas osé baiser ta main ?

DOROTHÉE

Mais non !

PABLO

Tu me l'as dit !

DOROTHÉE, mutine Non !

PABLO

Là, dans ce chemin Creux.

DOROTHÉE

Il le fallait bien !

PABLO

Ne t'a-t-il pas serrée Sur son cœur ?

DOROTHÉE, indifférente Oh ! Son cœur !...

PABLO

La chose est-elle vraie ?...

Oui ou non ?

DOROTHÉE

Et puis, quoi ! La belle affaire !...

PABLO

Un soir r66

Sous ce même olivier, ici, tu vins t'asseoir. Tu lui laissas poser le front sur ton épaule.

DOROTHÉE

Tu sais bien, n'est-ce pas, que je jouais un rôle. Que c'était arrangé, que c'était convenu, Que je n'aime que toi...

(Très coquette.)

Que toi.

PABLO, avec rage

Sur ton bras nu, Dis-moi, combien de fois a-t-il posé les lèvres ?...

DOROTHÉE

Quatre cent vingt-deux fois, mon cher ami.

PABLO

Ses fièvres, Ses désirs, s'épanchaient à tes pieds.

DOROTHÉE

Heureux pieds !

PABLO

Je veux que ces bonheurs, par lui soient expiés !

DOROTHÉE

Le pauvre homme ! Quand il saura que je t'épouse...

PABLO, avec rage S'il pouvait, comme un chien...

DOROTHÉE, r interrompant

Cette fureur jalouse Est ridicule !...

PABLO

Un vieux gâteux, infirme, oser Te presser contre lui, te respirer, poser Les lèvres sur ta main, sur ton front, sur ta bouche !...

DOROTHÉE, y^^r/zÉ"' et sérieuse Non!

PABLO

Qui sait, après tout, si tu fus peu farouche C'est qu'il ne te déplaisait pas.

DOROTHÉE, revenant a son ton léger

Que c'est vilain D'être jaloux !

PABLO, exaspéré Adieu !

DOROTHÉE, très indifférente Tu pars ?

PABLO

J'ai le cœur plein D'une amertume immense, et je souffre, et tu railles !

DOROTHÉE, riant

Appelle-moi tigresse !... ou bien cœur sans entrailles !... Cœur sans entrailles^ dis, n'est-ce pas très joli Cette épithète ?...

PABLO

C'est stupide !

DOROTHÉE

Sois poli !

C'est stupide mais drôle...

{Boudeuse.) Et toi tu n'es pas drôle !

PABLO, après un instant de silence Est-il resté longtemps le front sur ton épaule ?

DOROTHÉE, un peu triste

Quel enfant !... Et tu sais que je l'ai fait pour toi ! La comédie avait peu d'agréments, crois-moi !

PABLO

Allons donc î Je t'ai vue, avec un air de fête, Tout charmes déployés, partir à sa conquête.

DOROTHÉE

Eh bien ! Trois jours avant notre noce, il s'en faut Que tu t'aveugles sur... mon défaut...

PABLO

Ton défaut !...

DOROTHÉE

Mais je n'en ai qu'un seul j'espère !

PABLO

Il en vaut mille !

Coquette !...

DOROTHEE, resigtiee Ah !

PABLO, regardaiit au dehors Le voilà !

DOROTHÉE

Qui?

" Lui ! " — Cet imbécile !

DOROTHÉE

Il est donc de retour ?

PABLO

Il vient de ce côté Se mettre aux pieds de son amour ! de sa beauté ! Je vous laisse avec lui !

DOROTHÉE

Pablo ! Senor ! Vous êtes...

PABLO

Eh bien ? Je suis .?...

DOROTHÉE

Un sot !

PABLO

Ecoutez ! Vous vous faites Un jeu de mes tourments...

DOROTHÉE

Moi !

PABLO

Si VOUS m'aimez, vous...

DOROTHÉE, r interrompant Dis-moi " tu ", scélérat ! Ces hommes sont-ils fous !...

Je ne plaisante pas ! Vous direz à cet homme. Ici même, à l'instant, devant moi...

DOROTHÉE, V interrompant

C'est tout ? — Comme Te voilà solennel ! Quelle sévérité Dans tes yeux !... Oh I

(£//(? feint une terreur profonde^ puis^ mutine^ demande :)

Je lui dirai ?...

PABLO

La vérité !

DOROTHÉE

Comment, " la vérité " ?

PABLO

Toute ! Entièrement !

DOROTHÉE

Songe Que je ne puis ainsi confesser mon mensonge !

PABLO

Pourquoi pas ?

DOROTHEE

Il faudrait alors tout avouer ?...

Comment, pour toi, j'en suis venue à me jouer De lui, de son amour ?...

Pourquoi pas ?

DOROTHÉE

Je t'en prie, N'insiste pas ! C'est trop cruel ! J'admets qu'on rie Des gens sans leur montrer qu'on s'en moque, sans leur Causer de chagrin... Mais, insulter la douleur D'un pauvre être qu'on dut tromper, c'est impossible !

PABLO

Vraiment !

DOROTHÉE

Ce serait mal !

PABLO

Vraiment ! Je suis sensible A ces beaux sentiments qui te viennent si tard ! Ce rimeur vaniteux, ce poète vantard.

S'en ira donc partout raconter que ma femme, Dona Pablo Ferez, nourrissait en son âme Un tendre sentiment pour lui, mais qu'en raison D'un caprice soudain, — banale trahison ! — Je devins son époux, moi ! malgré les promesses Qu'on s'était faites !

DOROTHÉE

Mais...

PABLO, avec rage Non !

DOROTHÉE, à part

Je paîrai trois messes A saint Jacques, s'il m'aide à me tirer d'ici !

{Haut,) Raisonnons...

PABLO

Non !

DOROTHÉE

Voyons...

PABLO

Non !

DOROTHÉE

Discutons...

PABLO

Non!

DOROTHÉE, furieuse

Si !

PABLO

Si tu m'aimes vraiment, si tu m'aimes, écoute : Je dis " j/... " Si, — cela veut dire que je doute D'un amour peu pressé de remplir mes souhaits ! — Tu vas humilier l'orgueilleux que je hais

A l'instant, devant moi !

DOROTHÉE

Non !

PABLO

Alors, de ta vie Tu ne me reverras ! Choisis.

DOROTHÉE, à part

J'ai bien envie...

Oh !... Lorsque je serai dona Ferez j'aurai Mon tour !

PABLO

Eh bien, décide-toi !

DOROTHÉE, suppliante

Mon adoré...

PABLO

Veux-tu ?

DOROTHÉE

Ne parle pas comme comme un maître sévère.

PABLO

Veux-tu ?

DOROTHÉE

C'est vraiment mal, ce que nous allons faire !

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