‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 2)Chapitre 38 sur 50 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

DOROTHÉE, PABLO, QUIJADA

QUijADA, à Dorothée

Enfin, je vous revois ! On vous a dit, déjà,

Quelle tempête immense et folle submergea

Notre pauvre Amadis ? Ce fut une déroute

Inouïe... et j'étais seul, — bien seul ! — contre toute

Cette foule hurlante et joyeuse. Ce fut

Un désastre ! Chacun semblait être à l'affût

D'un vers à souligner, d'une scène à reprendre.

D'un mot à double sens, — toujours pour le mal prendre !

Cervantes a raison ! Je n'ai pas de talent !

Hélas ! j'en suis trop sûr ! C'est un coup accablant !...

Non pas de se sentir ridicule : il n'importe !

Mais l'âme que j'avais crue immortelle est morte !

Ces pauvres vers où je croyais qu'elle chantait.

Où je croyais avoir du rêve qui hantait

Mes veilles, exprimé la douceur idéale.

N'étaient que le cri faux d'une ivresse banale !

Pourtant... vous les aimiez ! Ah ! j'étais bien content

Que vous fussiez partie... — Un désastre éclatant !.. —

Oui ! J'étais bien content que vous fussiez partie !

Après chaque tirade et chaque repartie.

C'étaient des hurlements et des cris d'animaux !...

Oh ! Vous en eussiez ri malgré vous ! Des gros mots :

Imbécile ! Stupide ! Incohérent ! Grotesque !

Voilà ce qu'on criait tout le temps. J'ai cru, presque,

Qu'on me massacrerait ! — Mais vous ne dites rien .?

Vous savez... j'ai cédé... Puis ce n'était pas bien

Encore... il a fallu des changements sans nombres...

Je ne me retrouvais plus parmi les décombres

De ma pièce. Ils m'ont fait couper... Mais vous avez

L'air de ne pas... Pourtant...

PABLO, bas a Dorothée^ avec rage Je m'en vais !

(// s'éloigne et^ voyant quon ne fait rien pour le retenir^ va s'asseoir sur le banc^ d'où il essaye d'écouter^ mais sans entendre^

QUIJADA

Vous savez Que je n'ai pas voulu vous faire de la peine .? Vous nous avez laissés avec un air de reine Offensée !... — Oh ! c'était très mal de votre part ! — Vous ne le croirez pas : votre soudain départ M'a préoccupé plus, durant ces jours funèbres, Que tout le reste... Oui ! j'étais dans les ténèbres, Si loin de vous ! Si loin... et j'aurais tant voulu Vous demander pardon de vous avoir déplu. Mais vous ne dites rien !... Vous me croyiez, peut-être. Un homme de génie, un grand poète, un maître Dans l'art sacré des vers, — et vous ne croyez plus !...

DOROTHÉE, très embarrassée

Je crois... j'aime vos vers... ceux que vous m'avez lus Etaient très beaux !... très beaux !...

PABLO, a part

Elle ose lui sourire.

Devant moi !

DOROTHÉE

Seulement...

QUI j AD A, F interrompant

Ah ! laissez-moi vous dire !

J'ai beaucoup réfléchi, durant ces sombres jours !... J'ai beaucoup réfléchi... Je garderai toujours, Une reconnaissance infinie et suprême, Au seul être ici-bas, qui m'ait dit : Je vous aime ! Mais j'ai vu... j'ai compris, en réfléchissant bien, Que je n'ai rien au monde à vous offrir. Non ! Rien ! Rien ! Plus même l'espoir ! Ma vie est terminée, Et vous seule en avez fait douce une journée ! Epousez ce jeune homme ! Il le faut ! Vous serez Heureuse ! Et quelquefois, dites, vous penserez A moi, qui vous aimais avec toute mon âme !

PABLO, a part^ avec rage Il lui parle tout bas !...

QUIJADA

Quand vous serez sa femme, Je pourrai bien vous voir, parfois, de loin, un peu ! Penser à vous, toujours, comme on pense à son Dieu, Et savoir que je tiens une petite place Dans votre cœur !.. De moi vous seriez vite lasse... Ainsi, vous vous direz : Là-bas, il est quelqu'un Qui ferait tout pour moi ! Tout ! Croyez-moi ! Pas un Sacrifice, — pas un ! — que le cœur plein de joie Je n'accepte pour vous !... — Quand vous serez en proie A quelque penser triste, à quelque rêve noir, Vous songerez à moi... vous vous direz, le soir, A l'heure où le jour meurt dans la nue enflammée : " Tout s'éteint ! Mais au moins, moi, je fus bien aimée !...' Je suis brave ! Tenez ! Vos mains !

[Il lui tend les deux mains et elle y met les siennes.)

Regardons-nous !

[D'une voix ferme mais qui trahit toute son immense tendresse.)

Allez-vous en, Bonheur !... Je ne veux pas de vous !

PABLO

Il lui serre les mains !... Mais... elle est insensée !...

[S' avançant vers Quijada et Dorothée.) Senor !... Ne touchez pas, senor, ma fiancée !

[Il prend le bras de Dorothée.)

QUIJADA

Votre fiancée ? Elle ?

PABLO

Oui, senor !

DOROTHÉE, essayant d'interrompre Pablo Ecoutez !

PABLO, Cl Quijada

Depuis un mois bientôt, et si vous en doutez Demandez-lui !

QUIJADA

Comment ! C'est impossible !

PABLO

Vous trouvez !... Qu'elle soit demeurée insensible

A vos charmes vous semble impossible ? Vraiment ! Nous nous sommes tous deux joués de vous !

QUijADA, à Dorothée

Il ment ?...

PABLO

Je mens ! Pour des raisons... inutiles à dire,

Son oncle et mon père, — Oh ! Vous pouvez les maudire ! —

Ne voulaient nous unir, — écoutez bien cela ! —

Que si l'on acceptait à la Zarzuela

Un de vos... comment donc ? — chef d'œuvres ! Leur pensée

Etait claire !... Mais nous, — vertu récompensée

A cette heure ! — Nous deux, nous avons espéré

Contre toute espérance ! Elle a dit : "Je ferai

" De lui ce que je veux, en caressant la sotte

" Vanité, de ce tendre et galant Don Quichotte !... "

Et je confesse, à voir le succès absolu

De nos plans, qu'elle a fait tout ce qu'elle a voulu

De vous !...

DOROTHÉE, s' écartant de Fablo avec honte et colère

Oh!

PABLO, a Quijada

Dans trois jours, mon brave homme, à cette heure Nous serons mariés ! Vous aurez la meilleure Place à l'église !

QUIJADA, a Dorothée

Mais... non... je ne comprends pas...

Que dit-il .? Il se moque ?...

(A part) Elle pleure !...

PABLO, prenant le bras de Dorothée

Ton bras !

{A Quijada.) Senor, c'est un sujet pour une comédie, Que nous verrons, sans doute, un beau soir " applaudie " A Madrid !... Un sujet dont je vous fait cadeau ! Le " héros " est blotti derrière le rideau. Pour mieux espionner les amants !... Il se cache Soigneusement !... Pourtant, figurez-vous qu'on sache Qu'il est là... que l'un des amants soit averti !... Un auteur de talent tirerait grand parti De cette idée ! On peut, et la chose s'est faite, La mettre à profit... même en n'étant point poète !...

QUIJADA, à Dorothée Oh ! vous n'avez pas cru, n'est-ce pas ? jamais !..

Non !

QUIJADA, à Dorothée Que veut-il dire .?... Il raille .?...

PABLO, à Dorothée

Ai-je dit vrai ? Mon nom Sera-t-il votre nom, dans trois jours, à cette heure .? Nous sommes-nous joués... du " poète " ?...

QUIJADA, à part

Elle pleure !...

C'est donc vrai !

PABLO, à Dorothée^ très violent Dites !

DOROTHÉE, d''une voix étouffée Oui !

PABLO, à Quijada, très haineux

Vous triomphiez de moi, Votre fatuité généreuse...

DOROTHÉE, à Fablo

Tais-toi !

Allons-nous en !

PABLO

Attends ! Mais c'était moi, grand homme. Qui me moquais de vous, qui riais à voir comme Vous vous croyiez aimé dans votre orgueil naïf ! Vous n'avez pas été vraiment persuasif.

Et tous vos beaux discours, et vos vers, et vos proses, Quelle me répétait pour charmer les moroses Instants de notre attente, ont eu peu de succès ! Je ne suis qu'un soldat, pas malin ! je le sais. Mais je l'aime et c'est mon amour qu'elle préfère Au vôtre ! A votre amour de barde, de trouvère, De paladin, d'auteur immortel et... d'aïeul !

QUijADA, qui na pas écouté C'est bon !... Je voudrais bien que vous me laissiez seul !

DOROTHÉE, très froide a Pablo

Le sentier est étroit ! Marchez devant !

[Elle sort derrière lui^ après avoir regardé Quijada d'un air plein de perplexité.)

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