‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 2)Chapitre 7 sur 50 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

Vieux fou !

UN ECOLIER

Grand lâche !

PABLo, aux enfants Vous allez déguerpir tout de suite !

UN ECOLIER

On n'a pas peur de vous, Pablo Pérez !

PABLO

Hein ? — Vite !

(// court vers eux^ enjambe le mur^ et tous disparaissent en un sawve-qui-peut bruyant.)

QUijADA, a Penfant

Pourquoi te battaient-ils ?

{A Dorothée.)

Voyez ! Son petit cou Est tout rouge !... — Pourquoi te battaient-ils ?

[V écolier^ qui, tout le temps, a semblé plus effrayé par Quijada que par ses compagnons , s'éloigne d'un bond, se met a califourchon sur le mur et crie en faisant un pied de nez et en tirant la langue.)

l'écolier

Vieux fou !

[Quijada reçoit cette injure avec un sourire contraint, sous lequel on devine une amertume et une tristesse inexprimées.)

DOROTHEE

Mais ils vous ont blessé !

QUIJADA

Ce n'est rien !

DOROTHÉE

Cela saigne !

QUIJADA

Ce n'est rien !

PABLO, 7'evenant

Je ne sais s'il faut que l'on vous plaigne Senor !

QUIJADA

Non!

Vous avez provoqué ces gamins !

QUIJADA

Ce pauvre être tendait ses deux petites mains Vers moi !

PABLO

Vous eussiez dû châtier leur audace !

Il suffisait d'en rosser un ! A votre place...

QUIJADA

Vous eussiez, comme moi, fui devant ces enfants !

PABLO

Moi ! Fuir ! Je n'ai jamais fui !

QUijADA, presque sans ironte

Ces airs triomphants Sont superbes !

PABLO

Senor !

QUIJADA

Moi, j'ai moins de noblesse :

Je n'aime pas à triompher de la faiblesse !

PABLO

Non ! chacun le sait trop, le Senor Quijada Préfère s'attaquer à la Sainte-Hermanda, Délivrer les forçats que mènent aux galères Les archers du Roi !

J'aime à passer mes colères Sur de plus forts que moi !

PABLO

Puis aussi, quelquefois Dit-on, à réciter vos vers, à haute voix. Aux arbres, confidents discrets, mais durs d'oreille !

QUIJADA

Oui ! Vous me croyez fou ! Je le sais...

PABLO, essayant de protester très faiblement

Oh ! pareille Méprise...

QUIJADA, r interrompant

Est naturelle à ceux qui comme vous

ZZ

Ont vingt ans, du bonheur, du bon sens ! Oui, les fous,

Les insensés, ce sont les champions des causes

Sans espoir, ceux qui vont vers des apothéoses

Illusoires, le front haut, les yeux grands ouverts

Fixés sur le soleil, — et récitant des vers !

Ce sont les Chevaliers Errants qui par les routes

S'en vont seuls, protégeant sans craintes et sans doutes,

Le malheur, la faiblesse et qui marchent tout droit,

Jugeant un noble effort plus beau qu'un geste adroit.

Ce sont ces Paladins oubliés par l'histoire.

Qui rêvent du combat et non de la victoire.

Ces Amants qui, voulant se donner sans retour.

Adorent leur maîtresse à genoux, d'un amour

Auquel rien d'égoïste ou d'impur ne se mêle

Et n'ont qu'un seul désir : se dévouer pour Elle !

DOROTHÉE, railleuse^ bas a Pablo Ecoutons !

QUIJADA

Tous ceux-là sont des fous, c'est le mot ! — Le Senor Cervantes qui n'était point un sot, Dans un pamphlet qui fait sa fortune et sa gloire Avec beaucoup d'esprit a conté mon histoire... Il m'a peint ridicule, absurde, inepte...

PABLO, entre ses dents

Un peu !

QUIJADA

Et c'est vraiment, pour un artiste, un noble jeu Que de faire insulter à la foule abusée Et d'exposer à sa dédaigneuse risée,

A son sarcasme abject, à son mépris brutal,

Le défenseur vaincu d'un rêve d'idéal,

Comme on montrait jadis, à Sparte, un hilote ivre

Mais la Postérité ne lira pas son livre

Avec le rire de dédain qu'il a voulu !

Un poète, jamais, après qu'il aura lu

Le mensonger récit de mes grotesques luttes.

N'insultera mes maux, ne raillera mes chutes !

Fraternel, il dira, qu'il dut aussi, souvent,

Fondre, la lance au poing, sur les moulins à vent

Des préjugés, de la laideur, de la sottise ;

Il dira qu'il savait que le plus fort s'y brise.

Et qu'il a combattu, moins pour être vainqueur,

Que pour lutter, que pour assouvir en son cœur

Cette haine du Mal qui l'inspirait sans trêve ;

Il dira qu'il cherchait à fuir, dans un beau rêve.

Le spectacle écœurant de tous ces appétits

Qui font les hommes vils, lâches, laids et petits ;

Il dira que son âme est toujours inclinée

Devant une idéale — et vaine ! — Dulcinée !

Il dira qu'il préfère, en ce fameux écrit.

L'imbécile héros à l'auteur plein d'esprit.

Don Quichotte qui pleure à Cervantes qui rit !

Adieu !

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