TOUS
Vieux fou !
UN ECOLIER
Grand lâche !
PABLo, aux enfants Vous allez déguerpir tout de suite !
UN ECOLIER
On n'a pas peur de vous, Pablo Pérez !
PABLO
Hein ? — Vite !
(// court vers eux^ enjambe le mur^ et tous disparaissent en un sawve-qui-peut bruyant.)
QUijADA, a Penfant
Pourquoi te battaient-ils ?
{A Dorothée.)
Voyez ! Son petit cou Est tout rouge !... — Pourquoi te battaient-ils ?
[V écolier^ qui, tout le temps, a semblé plus effrayé par Quijada que par ses compagnons , s'éloigne d'un bond, se met a califourchon sur le mur et crie en faisant un pied de nez et en tirant la langue.)
l'écolier
Vieux fou !
[Quijada reçoit cette injure avec un sourire contraint, sous lequel on devine une amertume et une tristesse inexprimées.)
DOROTHEE
Mais ils vous ont blessé !
QUIJADA
Ce n'est rien !
DOROTHÉE
Cela saigne !
QUIJADA
Ce n'est rien !
PABLO, 7'evenant
Je ne sais s'il faut que l'on vous plaigne Senor !
QUIJADA
Non!
Vous avez provoqué ces gamins !
QUIJADA
Ce pauvre être tendait ses deux petites mains Vers moi !
PABLO
Vous eussiez dû châtier leur audace !
Il suffisait d'en rosser un ! A votre place...
QUIJADA
Vous eussiez, comme moi, fui devant ces enfants !
PABLO
Moi ! Fuir ! Je n'ai jamais fui !
QUijADA, presque sans ironte
Ces airs triomphants Sont superbes !
PABLO
Senor !
QUIJADA
Moi, j'ai moins de noblesse :
Je n'aime pas à triompher de la faiblesse !
PABLO
Non ! chacun le sait trop, le Senor Quijada Préfère s'attaquer à la Sainte-Hermanda, Délivrer les forçats que mènent aux galères Les archers du Roi !
J'aime à passer mes colères Sur de plus forts que moi !
PABLO
Puis aussi, quelquefois Dit-on, à réciter vos vers, à haute voix. Aux arbres, confidents discrets, mais durs d'oreille !
QUIJADA
Oui ! Vous me croyez fou ! Je le sais...
PABLO, essayant de protester très faiblement
Oh ! pareille Méprise...
QUIJADA, r interrompant
Est naturelle à ceux qui comme vous
ZZ
Ont vingt ans, du bonheur, du bon sens ! Oui, les fous,
Les insensés, ce sont les champions des causes
Sans espoir, ceux qui vont vers des apothéoses
Illusoires, le front haut, les yeux grands ouverts
Fixés sur le soleil, — et récitant des vers !
Ce sont les Chevaliers Errants qui par les routes
S'en vont seuls, protégeant sans craintes et sans doutes,
Le malheur, la faiblesse et qui marchent tout droit,
Jugeant un noble effort plus beau qu'un geste adroit.
Ce sont ces Paladins oubliés par l'histoire.
Qui rêvent du combat et non de la victoire.
Ces Amants qui, voulant se donner sans retour.
Adorent leur maîtresse à genoux, d'un amour
Auquel rien d'égoïste ou d'impur ne se mêle
Et n'ont qu'un seul désir : se dévouer pour Elle !
DOROTHÉE, railleuse^ bas a Pablo Ecoutons !
QUIJADA
Tous ceux-là sont des fous, c'est le mot ! — Le Senor Cervantes qui n'était point un sot, Dans un pamphlet qui fait sa fortune et sa gloire Avec beaucoup d'esprit a conté mon histoire... Il m'a peint ridicule, absurde, inepte...
PABLO, entre ses dents
Un peu !
QUIJADA
Et c'est vraiment, pour un artiste, un noble jeu Que de faire insulter à la foule abusée Et d'exposer à sa dédaigneuse risée,
A son sarcasme abject, à son mépris brutal,
Le défenseur vaincu d'un rêve d'idéal,
Comme on montrait jadis, à Sparte, un hilote ivre
Mais la Postérité ne lira pas son livre
Avec le rire de dédain qu'il a voulu !
Un poète, jamais, après qu'il aura lu
Le mensonger récit de mes grotesques luttes.
N'insultera mes maux, ne raillera mes chutes !
Fraternel, il dira, qu'il dut aussi, souvent,
Fondre, la lance au poing, sur les moulins à vent
Des préjugés, de la laideur, de la sottise ;
Il dira qu'il savait que le plus fort s'y brise.
Et qu'il a combattu, moins pour être vainqueur,
Que pour lutter, que pour assouvir en son cœur
Cette haine du Mal qui l'inspirait sans trêve ;
Il dira qu'il cherchait à fuir, dans un beau rêve.
Le spectacle écœurant de tous ces appétits
Qui font les hommes vils, lâches, laids et petits ;
Il dira que son âme est toujours inclinée
Devant une idéale — et vaine ! — Dulcinée !
Il dira qu'il préfère, en ce fameux écrit.
L'imbécile héros à l'auteur plein d'esprit.
Don Quichotte qui pleure à Cervantes qui rit !
Adieu !