‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 2)Chapitre 8 sur 50 · PABLO, DOROTHÉE · texte numérisé non relu

PABLO, DOROTHÉE

PABLO, éclatant de rire Quel animal stupide !

(// sort.

DOROTHÉE, riant

Il est trop bête !

PABLO, avec une emphase ironique La Beauté !

DOROTHÉE

L'idéal !

PABLO

Le Rêve !

DOROTHÉE

Le Poète !

PABLO

Le dévouement !

DOROTHÉE

L'amour !

PABLO

Quel oison !

DOROTHÉE

Quel crétin !

Il est méchant, au fond ! Il l'est ! J'en suis certain !

DOROTHÉE

Non ! il est bon ! Très bon !

PABLO

Sa voix, son œil, son geste M'inquiètent !... On a tort de s'y fier !

DOROTHEE

Il reste Des heures, dans sa chambre, à composer des vers Tranquillement.

PABLO

C'est bien d'un esprit à l'envers...

Pourquoi le traite-t-on toujours de Don Quichotte ? Il ne ressemble en rien au portrait !

DOROTHÉE

L'anecdote Est peu connue. — As-tu lu le roman ?...

PABLO

Deux fois !

Mais je ne saisis point ?...

DOROTHÉE

Voici donc ! Autrefois Cervantes vint chercher dans notre solitude Du Toboso, le calme et le repos. L'étude, — L'air de Madrid ! — l'avaient à tel point fatigué Qu'il demeura dix mois ici. Toujours très gai. Très joyeux, il vivait chez Pansa, l'aubergiste. Souvent, les deux auteurs, le joyeux et le triste. Se prenaient de querelle ensemble à propos d'art. Cervantes n'avait point le renom que plus tard Il acquit, et les gens naïfs de ce village Trouvaient en général, plus savant et plus sage, Leur concitoyen qui, de son ton doctoral. Aux dépens du " Réel " exaltait " l'Idéal " Et le " Rêve " et des tas de choses que j'oublie...

PABLO, qui tje désire pas en entendre davantage Oh !

DOROTHÉE

Cervantes, plus tard, pour railler la folie De l'imbécile dont le pathos l'excéda, Peignit, dans Don Quichotte : " un certain Quijada " Comme il le dit, très méchamment dans sa préface.

PABLO

Je ne les lis jamais !

DOROTHÉE

Depuis lors, quoi qu'il fasse Quijada n'est qu'un fou !

PABLO

Cervantes eut raison !

Il serait plus prudent de le mettre en prison !

DOROTHÉE

En prison ?

PABLO

Oui ! là-bas, chez les frères Célites Du Toboso ! L'asile où les esprits d'élite Dans le genre du sien, sont mis à l'abri !

Non !

Non ! Il est mieux ici que dans un cabanon De leur affreux couvent sinistre ! Il est tranquille Ici. Nul ne l'irrite. Il est calme. L'asile Des frères est vraiment le plus funèbre endroit Que je connaisse, avec ses hauts murs noirs. J'ai froid

Rien qu'à voir leur grande ombre, au loin, sur la campagne, Ramper...

PABLO

J'entends ton oncle.

DOROTHÉE, regardant entre les branches Il vient !...

PABLO

Qui l'accompagne ?.

DOROTHÉE

Ton père !

PABLO, riant

Ils sont à se disputer en latin, Comme toujours !

DOROTHÉE

Mais non ! Ils semblent ce matin, Parfaitement d'accord, ces inconciliables Amis !

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