‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 2)Chapitre 9 sur 50 · DOROTHÉE, PABLO, LE CURÉ, LE DOCTEUR · texte numérisé non relu

DOROTHÉE, PABLO, LE CURÉ, LE DOCTEUR

LE DOCTEUR, au bras du curé Ça ! Grondez-les, Curé ! Par tous les diables !

(Le curé, scandalisé, lui lâche le bras.)

Qu'ont-ils donc à chercher, pour se parler tout bas. Des petits coins !...

(^ Dorothée^ avec une bonne humeur bourrue}^ Hé bien ! On ne m'embrasse pas ?

(// r embrasse. Imitant un curé qui donne F absolution^

Allez, ne péchez plus... Absoho te, ma fille !

DOROTHÉE, riant et entrant dans l'esprit de sa comédie

Merci... mon Père !

[Bas a Pablo.) Hé bien, courage !

LE DOCTEUR, au curé

Elle est gentille !

DOROTHÉE, bas a Pablo Parle-leur !

PABLO, hésitant Mais... c'est que...

DOROTHÉE, bas à Pablo, furieuse

Fais le mort ! Reste coi !

PABLO, à part Pas de dot !

DOROTHÉE, bas

C'est très bien, mon cher, je sais à quoi M'en tenir, et plus tard...

{Elle lui tourne le dos avec dépit.) PABLO, à part

Ah !... C'est une folie !

Mais ce vieil Alvarès... C'est qu'elle est si jolie...

(// hésite un instant, puis se décide et dit au Docteur)

Notre bonheur... serait... à jamais assuré... Si... si vous consentiez... et le Seiîor Curé.. A nous... Nous nous aimons...

LE DOCTEUR, jouissant de son embarras Hé ! Hé...

PABLO

Je vous en prie !...

LE DOCTEUR

Qu'en dites-vous, Curé .? Faut-il qu'on les marie, Ces enfants qui croyaient nous cacher leurs secrets .? Si nous les punissions un peu, ces trop discrets Amoureux ?

LE CURÉ, solennellement a Pablo et a Dorothée

Au très saint état de mariage, Si la vocation vous appelle, il est sage D'y chercher un remède aux révoltes des sens !

LE DOCTEUR, vcxé du peu d'empressement du curé C'est bien heureux vraiment !

LE CURÉ

Je consens !

LE DOCTEUR, imitant le ton solennel du curé

Je consens !

PABLO

Merci, Senor Curé !

{A son père.) Merci !

DOROTHÉE, au docteur

Merci... mon père !

LE DOCTEUR, à Dorot/iée Et vous me choisirez pour confesseur, j'espère !...

DOROTHÉE

Je veux bien !

LE DOCTEUR, remis de bonne humeur par la gracieuse coquetterie de Dorothée

Ah !... — D'abord, que vous racontiez-vous, A l'instant .? Vous parUez ?...

DOROTHÉE

D'une maison de fous !...

LE DOCTEUR, riant Pour vous ?

PABLO

Pour Quijada !

LE DOCTEUR, au curé

Comment va le pauvre homme ?

LE CURÉ

Je crois que son état est plutôt pire, en somme. Il vit, de plus en plus, avec ses chers romans Sans vouloir profiter de ces trop courts moments. Qu'il lui reste à donner au salut de son âme ! Hier au soir, il lisait encore un livre infâme,

Intitulé Daphnis et Chloé ! — Dégoûtant !

LE DOCTEUR, tî'h indulgent Je connais ! C'est traduit du Senor Longos.

LE CURÉ, d'une voix très élevée

Tant D'impudicité, tant...

LE DOCTEUR, montrant les jeunes gens qui causent ensemble

Plus bas !

LE CURÉ

C'est effroyable !

Je comprends à présent trop bien, comment le diable S'y prit pour lui tourner la cervelle à l'envers, Comment il perd sa vie à divaguer en vers ! Des colères du ciel, triste exemple, il expie Par ses égarements cette conduite impie !

LE DOCTEUR, riant d'une façon impertinente Ah ! Ah !

PABLo, essayant de s'interposer entre son père et le curé Mon père !...

LE DOCTEUR

Non ! Laissez-moi rire un peu !

LE CURÉ

De quoi donc ?

LE DOCTEUR

Il VOUS faut toujours que le bon Dieu

Vienne fourrer son doigt dans nos pauvres machines !

LE CURÉ

Quoi ! Docteur, nierez-vous les vengeances divines ? Abiron et Dathan, Achab et Jézabel ?

Punir est juste !

LE DOCTEUR

Soit ! — Se venger est cruel !

LE CURÉ

Dieu châtie !

LE DOCTEUR

Il se venge ! Il se venge, vous dis-Je, D'après vous !

LE CURÉ

Le malheur est utile : il corrige !

LE DOCTEUR

Ce malheur, dites-moi, que peut-il corriger ?

LE CURÉ

Voilà bien l'orgueilleux qui prétend s'ériger En juge de son Dieu !

LE DOCTEUR

Mais c'est vous qui vous faite, De ses intentions le juge et l'interprète. C'est vous qui prétendez reconnaître son doigt Dans tous nos maux, c'est vous qui le jugez !

DOROTHÉE, tirant son oncle par la manche

Chut !

Soit !

LE CURÉ, se contenant^ a'^ec fureur

DOROTHÉE, bas au curé Laissez-le !

LE DOCTEUR

Galien, dans ses Prolégomènes Expose clairement les divers phénomènes Qui provoquent chez nous la folie. Et d'abord La rate du malade est pleine jusqu'au bord D'une humeur très épaisse, extrêmement maligne. C'est là ce qu'Hippocrate appelle " un signe insigne ". " Insignis ! " Il suffit d'un fâcheux accident, Colère, émotion, surprise, et, débordant, Ce poison se transforme en lourdes vapeurs noires. Ces vapeurs, vers le haut, n'ayant point d'exutoires D'une fumée obscure encrassent le cerveau. La Science nous dit...

LE CURÉ, éclatant

La Science, c'est beau ! Mais que devient notre âme, et notre conscience \ La Providence, qu'en faites-vous ?

LE DOCTEUR

La Science...

LE CURÉ, avec véhémence

Dieu transforma jadis Nabuchodonosor En pourceau ! Ce qu'il fit, il peut le faire encor ! Il peut, pour châtier l'orgueil de la pensée, Changer l'âme sensible en une âme insensée !

LE DOCTEUR

Hippocrate démontre aussi...

LE CURÉ, r înterrompafît Citez les saints.

LE DOCTEUR

L'embrasement obscur de ces esprits malsains...

LE CURÉ

C'est la puissante voix du vers rongeur !

LE DOCTEUR

La rate !

LE CURÉ

Consultez Silvius !

LE DOCTEUR

Consultez Hippocrate !

LE CURÉ

Hippocrate est trop vieux !

LE DOCTEUR

Silvius trop nouveau !

PABLO, à son père Ecoutez-moi !

LE CURÉ

C'est le remords !

LE DOCTEUR

C'est le cerveau Qui s'emplit de vapeurs...

LE CURE

La dextre vengeresse...

{Ils parlent tous les deux en même temps.]

LE DOCTEUR

Obscurcissant l'esprit...

LE CURÉ

Qui le pousse et le presse...

LE DOCTEUR

Jette une ombre sur tout...

LE CURÉ

Lui fait voir l'ombre en tout...

PABLO, s' interposant

Senor Curé, mon père, il me semble qu'au bout De vos raisonnements vous arrivez au même...

LE DOCTEUR, l'interrompant Absurde !

LE CURÉ

Sacrilège !

LE DOCTEUR

Ignorant !

LE CURÉ

Anathème !

LE DOCTEUR

Le fanatique est sot !...

LE CURE

L'impie est libertin !

LE DOCTEUR

Quoi ! Mon fils devenir neveu d'un tel crétin !

LE CURÉ

Quoi ! Ma nièce épouser le fils d'un tel impie !

LE DOCTEUR

Pour oncle ce corbeau, plus bavard qu'une pie !

LE CURÉ

Pour père ce savant, plus âne qu'un grison !

DOROTHÉE, au curé Ecoutez-moi !

PABLo, au docteur Mon père !

LE CURÉ, à Dorothée Il a tort !

LE DOCTEUR, à Pablo

J'ai raison !

LE CURÉ

Quand l'Eglise a parlé...

LE DOCTEUR

Quand Galien explique...

LE CURÉ

Il faut qu'on s'humilie !

LE DOCTEUR

On se tait !

LE CURÉ

Hérétique !

Esprit matériel ! Mens w carne lapsus !

LE DOCTEUR

Lapsum ! Curé ! Le neutre est en tim... pas en us !... Ce Lapsus.., en est un !...

LE CURÉ, hors de lui Sortez !

LE DOCTEUR

Soit !

LE CURÉ

Je vous chasse !

LE DOCTEUR, furteux

Ne criez pas si fort ! Je vous cède la place Et n'y remettrai plus jamais les pieds !

LE CURÉ

Tant mieux !

DOROTHÉE, au curé Mon oncle, écoutez-moi !

PABLO, au docteur

Ce n'est pas sérieux, Mon père !...

LE DOCTEUR, à Pablo Vous verrez !

LE CURÉ, à Dorothée

Non ! C'est un hérétique !

PABLO, au docteur Mon père !

LE DOCTEUR, à Pûblo

Quoi ! laisser cet ecclésiastique Ignorant et grossier m'insulter !

LE CURÉ, au docteur

Faux savant !

LE DOCTEUR, à Pablo Je ne reviendrai pas, ici !

LE CURÉ, avec emphase Non !

LE DOCTEUR

Pas avant Qu'un vrai miracle — un vrai ! — produit par ses prières. N'ait dans l'esprit du fou mis de telles lumières Que...

(// hésite^ puis se décide.)

Oui !... Que... les acteurs de la Zarzuela Joueront... du " Don Quichotte " !

PABLO, au docteur

Et nous .?...

DOROTHÉE, au docteur

Songez !...

LE DOCTEUR, ks interrompant

Voilà Mon dernier mot !

DOROTHÉE

Non... non...

LE DOCTEUR

Mon dernier, je le jure.

Mon père, est-ce sur nous qu'il faut venger l'injure Qu'il vous fit ?

LE DOCTEUR, au curé

Lorsque vous obtiendrez du Seigneur La guérison de votre ami, j'aurai l'honneur De vous faire humblement des excuses... de viles Excuses !...

LE CURÉ

Réprouvé !

LE DOCTEUR, avcc twe politesse exagérée Vos manières civiles Sont d'un démens !...

LE CURÉ, hors de lui Sortez !

LE DOCTEUR

Démens... carne lapsus.

(Il sort entraînant Pablo.)

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