SCENE VII
RABELAIS, DOLLY
RABELAIS
Pauvre enfant ! Pas un mot de tout cela n'est vrai !
Le Ciel veut clairement, que tu suives ta voie.
Portant au front un doux chapel de fleurs de joie.
Ris, danse, bats des mains, chante comme un oiseau.
Rayonne, crie à Dieu : Merci ! Ton monde est beau !
Merci ! Pour le bonheur tu fis ta créature,
Et je vais m'imprégner de ta grande nature,
Je vais donner ma chair à son baiser vermeil.
Je vais remplir mes yeux des feux de ton soleil !
Merci, pour la douceur qui m'aime en toute chose.
Merci, pour ton ciel bleu, merci, pour ton soir rose,
Pour tes fleurs, pour tes champs, pour tes monts, pour tes bois
Merci de tout mon cœur et de toute ma voix !
Merci pour les baisers qui brûlent sur mes lèvres !
Pour les enlacements éperdus, pour les fièvres
Des saintes voluptés qui sont ton œuvre aussi,
O Seigneur pour l'étreinte et pour l'amour, merci !
Et si tu vois venir des oiseaux de ténèbres.
Croasser sur ton front leurs mensonges funèbres :
" Expions les péchés d'autrui ! Prenons le deuil ! " Va ! ris de leur stupide et criminel orgueil ! Expier nos péchés fut une œuvre divine... Laisse aux fronts surhumains les couronnes d'épine !
DOLLY
Mais, s'il avait dit vrai ? si je ne l'aimais pas .?
RABELAIS
Il est jeune, il est beau, plus tard tu l'aimeras !
DOLLY
Et s'il venait plus tard, celui qu'ont vu mes songes .?
Bâtiras-tu ton avenir sur leurs mensonges ?
DOLLY
Non ! Ils n'ont pas menti ! Non, ils n'ont pas menti... Jamais auprès de lui^ jamais je n'ai senti Ce trouble qu'on prétend aussi fort qu'une ivresse ! J'ai peur dans son baiser, j'ai froid dans sa caresse !
RABELAIS, a part Pourquoi suis-je content de ce qu'elle dit là .?
DOLLY
Souvent, comme il parlait, une voix me parla :
" çAimez-vous ce jeune homme? En etes-vous bien sûre?
" ISTavez-vous pas rêvé d'une ivresse plus pure,
" D'un bonheur plus complet, plus parfait et plus doux,
" Que celui qui vous vient de son amour pour vous?
RABELAIS
Vous l'aimez ! Vous devez l'aimer ! c'est juste et sage. Comment vivriez-vous, hors de ce mariage ?
DOLLY
C'est vrai ! Je dois l'aimer ! 11 le faut bien.
RABELAIS
Comment !
Et Cendrillon se plaint de son Prince Charmant, Tandis que les méchants, tout comme dans le conte, Jaunissent de dépit, et d'envie, et de honte !... — Le bon moine étranger que je voulais prier De nous venir en aide et de vous marier. Était absent. . . mais il revient aujourd'hui même !
DOLLY, rêveuse Est-il certain, est-il bien certain que je l'aime....?
Mais oui !
Dites-le-moi
RABELAIS DOLLY
RABELAIS
Mais...
DOLLY
Parlez-moi de lui !
Je voudrais savoir si. . . je l'aime.
RABELAIS
Enfin ! Celui
Que tout le monde admire, et vante, et chante, et loue, Certes n'a pas besoin qu'un vieux bonze lui cloue Sur chaque qualité ces mots : Voyez ceci, Admirez-le, c'est beau !
DOLLY
Je le juge mieux — Si ! — Lorsque vous m'en parlez !
RABELAIS, avec emphase
Le beau comte d'Entraves, Est riche, fier, charmant, brave entre les plus braves ; Ses aïeux furent grands, il deviendra comme eux, Un guideur de soldats, un stratège fameux ; Un jour on le verra commander nos armées. Un attelage ailé de quatre Renommées Le traînera devant l'univers ébloui !
DOLLY, mutine Vous ! Vous riez de moi !
RABELAIS
Mais je vous l'avoue — oui !
Je vais vous dire enfin : il a vingt ans!... qu'importe. L'âme qu'il peut avoir — si la vôtre est plus forte ! Vous allez vous aimer et d'un amour très grand... Jusques à vingt-cinq ans, l'on change et l'on apprend. L'âme la plus puissante élève et change l'autre. Et son âme bientôt reflétera la vôtre ! Vous vous verrez en lui, vous vous reconnaîtrez En lui, vous vous serez l'un l'autre pénétrés. Et vous vous trouverez, alors, l'homme et la femme, Vivre une même vie avec une seule âme !
DOLLY
M'aime-t-il bien au fond?
RABELAIS
Il le prouve, je crois !
DOLLY
Je ne sais pas pourtant ! Il me semble parfois
Que ce qu'il aime en moi — mais c'est une chimère ! —
C'est surtout de ne point céder devant sa mère !
RABELAIS
Ne soyez pas ingrate !
Hélas oui ! c'est affreux N'est-ce pas, et c'est vrai qu'il est très généreux Et très tendre et, c'est moi, c'est certain, qui suis froide, Qui le rends empesé, gauche, lourd, glacé, roide. C'est ma faute ! Je suis coupable ! Je serai Meilleure à l'avenir, et je l'épouserai. Avec reconnaissance, en me sentant indigne. De ses bontés !... Je serai prête au moindre signe, Au moindre, à prévenir toutes ses volontés ! Je veux humilier mon orgueil : ses bontés ! Ses bontés ! Ses bontés ! Je prendrai l'habitude. Pour mieux me corriger de mon ingratitude. Et de mon fol orgueil, de me dire ces mots. Comme on montre le fouet a de méchants marmots ! " Ses bontés ! " Il m'élève, il me prend dans la fange !
RABELAIS
Oh ! N'exagérez pas ! Que vous êtes étrange !
DOLLY
Je suis ingrate ! Et je le sais ! Et c'est vilain ! Je m'en veux de n'avoir pas pour lui le cœur plein D'amour ! Je me déteste ! 11 a tous les mérites : Il est savant,
RABELAIS
Il l'est !
DOLLY
Il est poète, dites ?
Car j'aime tant les vers ! Il est poète.
RABELAIS
Il l'est !
Oui, c'est cela surtout qui me charme et me pîait . . .
( Tirant un parchemin de son corsage) Voici des vers qu'il fit pour moi ! J'en suis très fière ! Ils furent composés pour moi, sur ma prière. Et j'ai dit le sujet, et ces vers sont parfaits. Et c'est pour moi, vraiment pour moi qu'il les a faits ! Il faut être un poète extrêmement habile, Pour faire de tels vers. Rien n'est plus difficile. C'est un travail savant, tellement compliqué, Que le rythme d'abord doit vous être expliqué... Ce genre de poème est nommé la lirisée. Regardez ! Chaque ligne est ainsi divisée En deux.
( Elle plie le papier en deux)
Chaque moitié des vers, partant du haut, Offre des deux côtés un sens complet. Il faut,
Sur le recto, d'abord, lire un premier poème ; Puis un second sur le verso.
{Repliant le papier triomphalement)
Puis un troisième !
Ces deux tronçons de vers, raccordés bout à bout, Offrent encore un sens si vous lisez le tout ! C'est superbe ! Avouez ! Superbe !
RABELAIS, sa?is cofîvictioîi
Magnifique !
DOLLY
Et c'est une trouvaille ! Avouez !
RABELAIS
Colombique !
Ce n'était pas un sot qui découvrit cela ! Avouez !
RABELAIS
La nature, il est clair, nous cela Le plus longtemps possible une telle merveille !
DOLLY
Je vais lire, écoutez !
RABELAIS
Oui ! je suis tout oreille
DOLLY
Premier poème.
RABELAIS
Bien !
DOLLY, lisant
" Oui, ma Dolly, je t'aime, " Et c'est toi mon seul bien, " Ma volupté suprême, " Hors toi, je ne vois rien !
" Je t'aime à la souffrance :
" Bien que ce mal soit doux, " Ma plus chère espérance " Est d'être ton époux ! . . . „
Second poème !
Bon
DOLLY, lisa77t
" Au-dessus toutes choses,
" C'est toi ma seule amour,
" Emmy les jours moroses,
" A jamais sans retour.
" Et mon unique envie,
" Mon seul but, mon seul vœu,
" Est de donner ma vie
" Pour te prouver ce feu ! "
Et troisième poème à présent ! Voyez, on
Peut lire un demi-vers, l'un après l'autre, ensemble.
Et le sens est parfait ! Lisons !
(Lisant ensemble)
DOLLY
RABELAIS
" Oui, ma DoUy je t'aime " Et c'est toi mon seul bien, " Ma volupté suprême " Hors toi je ne vois rien.
"Je t'aime à la souffrance " Bien que ce mal soit doux, " Ma plus chère espérance, " Est d'être ton époux. "
" Au-dessus toutes choses, " C'est toi ma seule amour, " Emmy les jours moroses, " A jamais, sans retour...
" Et mon unique envie, " Mon seul but, mon seul vœu.
" Est de donner ma vie, " Pour te prouver ce feu
( Triomphante)
Hein ?
RABELAIS
Gardez bien ces vers, c'est un joyau sans prix !
Vous..
Quoi ?
DOLLY
RABELAIS
DOLLY
Vous m'avez l'air de n'avoir pas compris
Non
Non.?
RABELAIS
DOLLY, méprisante
RABELAIS
Je vois en ce jeune homme un être unique, Charmant, spirituel, généreux, héroïque,
Soldat vaillant, danseur exquis : il est parfait.
Tout ce qu'il dit est bien. Tout ce qu'il fait est fait
De façon admirable. Il est doux, bénin, sage,
Disert, savant, aimable, un cœur d'or, un visage
Qui reflète son âme (et son âme n'a pas
Une tache !) Il est bon, noble, grand ! Chaque pas,
Chaque geste, trahit sa suprême noblesse ;
Il n'a pas un défaut, et pas une faiblesse ;
Et je suis sûr qu'il est trop discret et trop fin,
Puisqu'il va posséder sa beauté, puisqu'enfin
La muse de son Rêve, en vous, il l'a saisie.
Pour taquiner encor la pauvre Poésie !
DOLLY, stupéfaite et fâchée Ces vers ne sont pas bien .?
RABELAIS
Pas assez bien pour vous !.
DOLLY
C'est trop fort ! Mais peut-être... en êtes-vous jaloux \ Vous écrivez aussi...
RABELAIS
Moi ! Jaloux !
DOLLY
Les poètes.
Ils nous l'assurent tous, sont des âmes parfaites : Des charmeurs d'oiseaux bleus qui descendent du ciel.. Mais l'un pour l'autre, ils ont un amour plein de fiel ! Jaloux !
Oh !
Jaloux !
RABELAIS
DOLLY
RABELAIS
DOLLY
Reprenez donc son thème.
Comment diriez-vous mieux, vous, s'il vous plaît : Je t'aime
RABELAIS
Que sais-je ?... Je voudrais au moins vous avoir dit. Un mot que jamais femme avant vous n'entendît, Un mot profond, un mot ardent, un mot sonore, Qui vous ferait sentir combien je vous adore, Et qui révélerait à votre œil ébloui.
Au fond d'un cœur immense, un amour inouï ! J'aimerais mieux garder un silence farouche, N'avoir qu'un vague cri de bête sur la bouche, Que d'aller profaner mon rêve le plus doux. En l'entourant pour vous le présenter, — à vous ! — De mots banals, souillés d'avoir vêtu naguères Des sentiments communs et des amours vulgaires.
DOLLY
Mais... que diriez-vous donc .?
RABELAIS
Est-ce que je sais, moi !
Je laisserais tout simplement crier l'émoi, Terriblement suave et divin qui m'oppresse !
Je vous dirais des mots d'enfantine tendresse,
Des mots blancs, des mots neufs, que j'essaierais pour vous,
Et qui seraient très frais et qui seraient très fous...
Ou bien je rugirais comme une bête folle.
Comme un lion qui n'a pas besoin de parole.
Pour prouver qu'il vous porte un amour de lion !
Je voudrais voir vers vous, monter en tourbillon.
Pleurant dans mon sanglot et râlant dans mon râle.
Tous les fauves désirs d'une âme impériale,
Et toute la tendresse exquise d'un enfant !
Je dirais : comprends moi ! C'est un poids étouffant
De tendresse et d'amour que j'ai sur la poitrine...
Penche-toi ! vois ! mesure ! approfondis ! devine,
Tout ce qui dans mon cœur à jamais enfermé,
Voudrait être compris d'un Etre bien-aimé !
Tout l'immense désir avec lequel je l'aime.
Tout l'immense désir, tout le désir suprême.
Avec lequel je vois passer à mon côté.
Sa grâce, Sa douceur. Son charme. Sa beauté...
Sa beauté que je vois dans toute chose belle...
Car l'univers entier est pour moi rempli d'Elle :
Mon âme La retrouve au fond de chaque émoi,
A travers tout rayon Elle rayonne en moi,
Je La respire au cœur de chaque fleur que j'aime.
Tout rythme harmonieux me chante Son poème,
Voluptés et chagrins pleins des mêmes accents,
La font passer en moi, dans tout ce que je sens !
Lorsque tu me souris ainsi, le temps s'arrête !
Je suis dans l'infini, seul, debout, sur un faite
Colossal ! Je suis beau ! Je suis grand ! Je suis fort !
Et je cesse un instant de marcher vers la Mort !
Je... Je... — mais qu'avez-vous .? Vous êtes toute pâle!
[Riant, contramt) Ah ! ah !
DOLLY
Je...
RABELAIS
Vous plaignez mon amante idéale
Sans doute
DOLLY, à elle-même Dans mon rêve, il me parlait ainsi
RABELAIS
Qui donc?
(// comprend) Ecoutez bien, je dois dire que si Je sais ainsi... des mots... c'est que... cela s'explique Aisément. . . J'ai beaucoup appris la Rhétorique : L'art d'exprimer très bien ce que l'on ne sent pas ! Pas du tout ! C'est un art utile en bien des cas, Et que l'on nous apprend à fond au séminaire. . . Nous devons afficher dans la vie ordinaire Tant de beaux sentiments dont nous ne sentons rien !
DOLLY
Mais c'est affreux !
RABELAIS
Affreux !. . . Mais utile : combien !
Oui ! sans ce digne époux de Dame Rhétorique, Granmocreux, bouffissant sa face apoplectique, Presque tous ceux qu'on croit savants ou vertueux. Ne laisseraient que trop voir qu'ils n'ont rien en eux !
Presque tous ces grands fronts, tous ces esprits sublimes,
Ces géants du Savoir qui vivent sur des cimes.
S'ils devaient s'exprimer sans nous voiler le sens
De leurs discours sous de grands mots mirificents,
Mais ce serait la fin, et dans tous les domaines,
Du respect que l'on doit aux sciences humaines.
Mais si l'on comprenait, si l'on comprenait bien,
Un juge, un mire, un prêtre, il n'en resterait rien !
Mais si l'on comprenait la plupart des poètes
On leur dirait tout simplement : quels sots vous êtes !
Saupoudrer de grands mots, un François indigent
Prête aux plus idiots un air intelligent.
C'est ce que j'ai fait-là ! J'ai dit de belles phrases,
J'ai bombé mon thorax dans de larges emphases:
Granmocreux me soufflait, mon petit boniment !
DOLLY
Ce n'étaient pas de grands mots creux !
RABELAIS
Mais oui ! Vraiment
DOLLY
Ce que vous m'avez dit, nul n'eût pu le mieux dire !
RABELAIS
Vous verrez !... Vous verrez ! Et je puis vous prédire, Qu'// vous le dira mieux.
DOLLY
Qui.?
RABELAIS
Luil...
DOLLY, avec uji petit ?ire incrédule
Je ne crois pas !
RABELAIS
N'en doutez point ! Un soir, vous serez dans ses bras, Il vous dira, je vous assure, des paroles Douces, bien autrement et bien autrement folles, Que ce que j'ai dit, moi !
DOLLY
Vous verrez plus tard !
La nature est toujours supérieure à l'art ! La lèvre aimée est plus éloquente, muette. Que celle du plus grand, du plus savant poète . . .
DOLLY
Ah ! pourtant !
RABELAIS, l'interrompant
Attendez ! Il vous parlera mieux.
Un soir, ses yeux profonds versant dans vos grands yeux. Tous les rêves brûlants, tous les songes de flamme. Tous les espoirs ardents qui chantent dans son âme, Que le pauvre rhéteur que fut ce vieux barbon. Il vous parlera mieux que je n'ai fait ! . . .
(// sort)
DOLLY
Non !
[Quand il est sorti, elle reste silencieuse et puis répète)
Non.
Il est prêtre !