‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 3)Chapitre 30 sur 35 · DOLLY, RABELAIS · texte numérisé non relu

DOLLY, RABELAIS

Vous et ce misérable ici ?...

{^Apercevant son manuscrit) Qu'a-t-il dit là ?

Quoi ! mon livre ! Comment, il vous a, cet infâme, Fait lire...

DOLLY

J'ai voulu me pencher sur votre âme...

Est-ce vraiment vous ? Vous !... Votre œuvre à vous \

RABELAIS

Hélas !

Oui !

DOLLY

Vous, écrire ainsi !... Vous !

RABELAIS

Ne me jugez pas !

Non ! ne le jugez pas, jeune fille, ce livre. Dans lequel ma pensée à l'avenir se livre : Il n'est pas fait pour vous, pour vos grands yeux divins ! Ces pages ont leur but, et cette œuvre a ses fins. Et je l'ai faite ainsi pour la faire éternelle ! Tout ce temps eff^royable et sombre vit en elle : Tout notre siècle obscur et difibrme a jeté Ici, dans ces feuillets, le cri de sa gaîté. Le rire bestial de cette atroce joie, Avec laquelle on voit tous ces hommes de proie,

Soliman, Charles-Quint, Henri Huit, Jules Deux,

François Premier, les rois, les pontifes hideux,

Reitres et lansquenets, piques et hallebardes.

Mines fauves, trognes rouges, faces blafardes.

Princes et cardinaux, magistrats et docteurs,

Tous les forts, tous les grands, tous les triomphateurs

Tout un monde joyeux, une joyeuse foule.

Passer et repasser, sans songer qu'elle foule.

Sous ses mules de pourpre et ses éperons d'or,

Des millions de fronts où brille à peine encor

Une lueur qui fut l'intelligence humaine !...

Tous ces êtres sont miens ! Ce temps est mon domaine !

Il ne vivra demain que tel que je le voi,

La première moitié de ce siècle est à moi !

Va ! Ne juge pas l'œuvre où grouillent pêle-mêle

Gargantua, Panurge, Homenaz, Gargamelle

Tout un formillement de géants monstrueux...

Tu ne peux les comprendre et te pencher sur eux,

Sans avoir mesuré, sans avoir vu les hommes

Du siècle ténébreux et néfaste où nous sommes !

Perse l'eût insulté, Juvénal l'eût flétri.

Moi, je suis un Gaulois plus amer ! j'en ai ri !

J'ai ri, j'ai ri du roi, bellâtre à plume blanche.

Ornant le chaperon de velours bleu qu'il penche

Sur le sourire fat de ses lèvres en cœur ;

Le beau roi chevalier, le paladin vainqueur.

Ne perdant pas l'honneur — oh ! non — tant qu'il lui reste

L'esprit d'un mot hautain, la force d'un beau geste.

Roi sinistre, sifflant sa petite chanson !

Le beau roi chevalier qui donna pour rançon.

Pour obtenir un peu plus tôt sa délivrance,

La plus franque qui soit de nos villes de France :

Celle qui de tout temps, sans faiblir un moment,

Sur nos Marches du Nord veillait farouchement,

Qui, lorsque Edouard Quatre, à l'heure la plus noire,

Occupait le pays entier jusqu'à la Loire,

Seule, devant l'Anglais, hautaine se tenait,

Seule, osant résister au grand Plantagenet,

Dans tout le Nord conquis, restait française, seule !

La ville de Clovis : Tournay, l'auguste aïeule !

Rançon de roi vaincu ! de joueur malheureux !

Le monde est aux géants ! Les villes sont pour eux.

Pour tous ces rois démesurés sous qui tout ploie.

Ce que pour d'autres sont les pions, au jeu de l'oie !

Seulement, l'Empereur, de son enjeu vivant.

N'a pas tout le plaisir dont il allait rêvant :

Les durs bourgeois de son enjeu de chair française,

Ne le laissent pas faire et défaire à son aise,

Il faut les pendre et les écarteler un peu,

Pour leur faire accepter ce rôle ingrat d'enjeu...

Et tandis que le soir Fontainebleau s'allume,

Et que, vêtu de satin blanc, sa blanche plume

Au front, notre beau roi s'en va vers les bois bleus,

Enlaçant sa Diane au sourire orgueilleux.

Là-bas encore, au loin, la vieille ville bouge...

Son râle, faiblissant, monte, ou le soir meurt, rouge...

Et moi, qui seul, entends monter l'atroce cri

Je ris ! — Tournez la page où Rabelais a ri !

Mais qu'importe ! Les rois, les bourreaux et les reîtres Font leurs métiers affreux ! Au moins, au moins ! les prêtres. Les hommes blancs ayant la croix rouge au côté : Pauvres, cette grandeur, chastes, cette beauté ;

Les hommes noirs, qui vont portant le deuil auguste,

Du grand martyr, du grand méconnu, du grand juste ;

Les hommes bruns, la bure et le cilice aux reins,

Vers la cité d'azur, sublimes pèlerins

Font leur métier de paix et de miséricorde?...

Oui ! partout le bûcher, le billot et la corde.

Les tenailles, la hache, et le fer, et le feu.

Aident à triompher ces champions de Dieu !

"Je fais le plus de mal, donc je suis bien son homme ! "

De Londre à Wittemberg et de Genève à Rome

On se jette les noms des plus vils animaux.

Et les coups de canon suivent les coups de mots...

Tandis qu'épouvantés de l'ombre où leur front plonge.

Les faibles, les petits qui chérissaient ce songe.

Voient, sur le torse nu de leur maître divin,

Henri Huit et Luther, Jules Deux et Calvin,

Haineux, se disputer le manteau d'écarlate,

Dont n'avait pas voulu le dépouiller Pilate !

" — Cette pourpre est à moi ! Cette pourpre est à moi !

" Le Christ damne à jamais qui méconnaît ma loi !

" C'est moi, moi seul, qui vends son sang dans ma boutique !

" A mort ! à mort ! Tuez ! le maudit, l'hérétique

" Qui l'achète à côté ! Tuez ! je vous le dis :

" Tuez ! Tuez ! pour mériter mon paradis ! "

Oh ! l'horreur ! Jésus-Christ, la douceur infinie,

Jésus-Christ qui sourit, même à qui le renie,

Jésus-Christ qui sourit, surhumainement beau.

Ses disciples en font à présent un bourreau !

A quoi bon protester ? A quoi sert qu'on leur dise :

Pour la seconde fois, votre maître agonise !...

Non, non ! Devant le Dieu qui meurt blême et meurtri.

Je ris ! — Tournez la page où Rabelais a ri !

Oui, je ris ! Oh ! le rire affreux ! L'affreuse joie ! Et comme ils comprendront le désespoir qui broie Le cœur du malheureux, contraint de rire ainsi. Les poètes, plus tard, qui toucheront ceci !

(// montre le livre)

Comme ils devineront, sous mon gros rire obscène.

Combien je hais mon temps d'une implacable haine !

Ah ! sur tout ce velours, et sur tout cet acier.

Et sur ta plume blanche, ô roi François Premier,

Sur le globe que tient ta dextre impériale,

Charles Quint, que ton songe ambitieux rend pâle,

Guise, sur ton écu, Sforza, sur ton cimier,

Sur ton satin fleuri, Diane de Poitier,

Sur ton drap d'or, Henri, lourd barbe-bleue obèse.

Sur ton groin, Borgia, sur ta tiare, Farnèse,

Colosses surhumains, de luxure et d'orgueil.

Semeurs de nuit, semeurs de mort, semeurs de deuil,

Du fond de cette boue où votre bras nous parque.

Un homme, un homme au moins, vous laissera sa marque :

Colosses, dont les pieds foulent le genre humain.

J'ai pris, moi, nain, j'ai pris, sur le bord du chemin,

Tout ce que j'ai trouvé de plus sale en ce monde.

De plus impur, de plus ignoblement immonde.

De plus abominable au fond de nos néants.

Et j'en ai barbouillé vos faces de géants !

DOLLY

Pardonnez-moi ! Pardon, pour l'audace insensée Que j'avais, de vouloir comprendre la pensée Que suit votre essor d'aigle au fond de l'infini, Moi, faible passereau qui tremble au bord du nid !

RABELAIS

Non !... Vous n'aviez point tort et ces sinistres pages. D'amers ricanements et d'affreuses images, Ont dû — n'ont pu — sembler qu'immondes à vos yeux ! J'espère qu'à présent vous vous expliquez mieux, Pourquoi je n'y mis rien du meilleur de mon âme, Rien qui puisse fixer un clair regard de femme !

DOLLY

Vous avez été bien malheureux.

RABELAIS

Oh ! mon Dieu, Chacun souffre ici-bas, quand il comprend un peu ; Mais, du moins, ceux par qui j'ai souffert, je puis dire. N'en ont rien vu percer sous mon masque de rire ! Rire ! Il faut toujours rire et rire bravement. Du lâche, du méchant, de celui qui nous ment, De celui qui nous mord, de celui qui nous tue ! Il faut rire ! Il faut rire ! Il faut qu'on s'habitue A répondre au destin lorsqu'il nous frappe au cœur. Par un gros mot, qui rit, violent et moqueur !

DOLLY

N'est-il pas, croyez-vous, de réponse meilleure ?

RABELAIS

Je n'en ai pas trouvé, du moins, jusqu'à cette heure !

DOLLY

Et si l'on vous prouvait que l'on peut en trouver ?

RABELAIS

Je ne demande pas à me le voir prouver !

DOLLY

Et si ce rire amer, implacable et farouche,

Se changeait en sourire aimant auquel la bouche

D'un être qu'on chérit répondait tendrement ?

RABELAIS

Non !... Mais le voyez-vous, vous, ce sourire aimant. Illuminant ma face ascétique ?...

DOLLY

Ascétique ?

RABELAIS

Oui : ce temps à changé le sens du terme antique ! Les ascètes du jour ont un double menton Et le petit bedon d'un ascète...

DOLLY, V interrompant

Ce ton Non ! Ne le prenez pas ! Laissez-moi ! je suis triste !

RABELAIS

Tâchons de rire alors !

DOLLY

Non, la douleur existe !

On ne la chasse pas en riant... il faut bien Avouer quelquefois que l'on souffre, — et combien !

RABELAIS

Ma pauvre enfant ! Voyons ! voyons ! Je vous en prie ! Des pleurs !... Vous avez tout ! Demain l'on vous marie...

DOLLY, r interrompant Oh non !

RABELAIS

Le sort vous offre amour, argent, grand nom, Tous les bonheurs, tous les plaisirs, tous les...

DOLLY

Non ! non !

Je ne veux rien de lui ! D'abord, je le déteste Ce jeune homme orgueilleux...

RABELAIS

Hé bien, vous êtes preste A jeter au rancart vos tendresses !

DOLLY

Jamais ! Je ne l'épousais point parce que je l'aimais ! Il sait très bien, je l'ai vingt fois dit à lui-même. Que mon " o«/" nuptial, n'est pas un "yV vous aime l " Mais à présent je sais qu'il existe, et j'attends Cet homme qui... Celui dont rêvaient mes instants De désespoir, jadis, quand, près de l'âtre, assise. Morne, dans mon sayon grossier de toile bise. Je me disais : Reviens, cher rêve qui m'a lui. Devant mes yeux fermés fais repasser celui, Qui pour m'appartenir, qui pour me prendre entière, Pour assouvir enfin notre tendresse altière. Saura bien remplacer les gestes par les mots : Amour de deux esprits — non de deux animaux ! Il viendra, j'en suis sûre, et j'attendrai qu'il vienne Pour l'adorer, pour être à lui, pour être sienne...

RABELAIS

Mais ce jeune homme?...

DOLLY

Non ! J'ai peur de son désir, J'ai peur de son amour, j'ai peur de son plaisir Au fond duquel, obscur, formidable, halète L'instinct farouche, et morne, et muet de la bête. J'ai peur ! Cet amour-là me semble plein de nuit !

RABELAIS, à part

Sous les saules d'argent, quand Galathéa fuit

Elle craint donc parfois qu'on l'atteigne, ô Virgile !

DOLLY

J'ai peur. Je ne suis rien, rien qu'une fleur d'argile,

Qu'un pauvre être éphémère, et faible, et frêle, et vain,

Mais j'ai le sens et la volonté du divin !

Mais je veux un amour sans tache et sans nuage...

Je veux, avec mon roi, m'en aller vers la plage

De l'océan de nuit qui commence au tombeau.

Sans faire un geste, un seul, pas suprêmement beau.

Sans laisser, puisque l'homme est ce triste mélange.

Monter dans mon azur un soupçon de ma fange,

Monter dans le baiser, où notre être est uni,

Une extase, un émoi qui n'ait rien d'infini !

RABELAIS

Ah ! que vous êtes bien de la race divine. Pure du pur baiser de la brise marine !

DOLLY

Est-ce que vous croyez qu'on peut s'aimer ainsi ?...

Vous ne répondez rien ?... Dites !... Et puis aussi, Moi faible, et sotte, et vaine, et stupide — ironie ! — J'aurais voulu qu'il fût un homme de génie... Oh ! s'arrêter un peu de courir vers la mort. Et pouvoir confesser à quelqu'un de très fort, Que l'on a peur, que l'on s'épouvante et recule Devant l'ombre qui suit le blême crépuscule ! Que l'on a peur devant la nuit ! devant le noir ! Que l'on attend de lui la lumière et l'espoir. Que l'on attend de lui, puisque son âme est forte Et superbe, qu'il nous enlève et nous emporte. Loin de nos tristes chairs, de nos pauvres néants, Dans un monde éternel... où vivent des géants ! Oui ! vous n'eussiez pas cru, dites .? l'oiselle espiègle. Qui riait là, tantôt, qu'elle rêvait d'un aigle .?... Pourtant telle qu'elle est tout au fond, la voici !... Est-ce que vous croyez qu'on peut m'aimer ainsi .?

(Ils se taisent. Il la comprend^ mais 71 ose pas lui répondre.) Devant l'immense orgueil de cette petite âme, Devant le fier espoir de cette pauvre femme. Comment aller vous rire, ô Flétrisseur de sots ? Quel sarcasme mortel va répondre à ces mots t Quel rire Rabelais gardait-il pour cette heure, Devant moi .?...

RABELAIS

Devant toi ! Tu vois bien que je pleure ! Je te comprends, doux cœur très noble et très profond, Car je t'ai laissé voir le gouffre immense au fond Duquel sanglote, et souffre, et saigne le poëte. Et tu voudrais changer ce gouffre morne, en faite !

Tu vis l'ombre où pleurait son tourment inoui, Et tu voudrais y mettre un peu de clarté !

Je ne puis accepter

DOLLY

Oui

RABELAIS DOLLY

Ah ! je vous en supplie !

Sauvez-moi ! C'est pour moi, pour mon bonheur !

RABELAIS

Folie

Après avoir souffert ainsi que j'ai souffert,

On tient au vrai bonheur quand on l'a découvert !

Je veux rester ici. Je veux vivre à votre ombre :

Près de votre âme immense, éblouissante et sombre,

Qui malgré vous, tantôt, à moi se révéla !

Laissez la Cendrillon devenir Priscilla,

Laissez la Cendrillon, puisque ce nom est vôtre,

A son Prince Charmant, préférer son apôtre !

RABELAIS

Mais... je n'ai rien d'un Paul ! Rien !

DOLLY

Le même idéal Met le même rayon sur le front génial. Et ce seul point diffère en vos âmes hautaines :

Vous parlez pour Paris, il parlait pour Athènes ! Laissez-moi vivre ici ! Je veux ! absolument ! Oh ! vous dites un " non " que votre front dément! Depuis que je vous vis, je me vois mieux moi-même : Je déteste cet homme autant que je vous...

(// r interrompt du geste. Un silence) Le mot dit froidement en est plus solennel : Je vous aime, poète auguste et fraternel !

Ah ! quand un mot pareil sort d'une âme aussi haute, On s'incline !

DOLLY

Merci !

RABELAIS

Oui, marchons côte à côte.

Toi, ceinte de ton rêve, et moi, ceint de mon vœu, Nous n'accepterons pas d'autre juge que Dieu !

DOLLY

Oui ! L'on en pensera ce qu'on voudra !

RABELAIS

Qu'importe !

Nous laisserons les chiens aboyer à la porte !

Seulement — Nous trouvons avant de dire fin, Un " seulement " pansu, comme un génovéfin ! Un " seulement " joufflu, monacal et difforme. Un " seulement " géant, un " seulement " énorme Votre oncle — je prendrai ce titre Priscilla —

{Riant)

Tient entre les deux doigts, tous les trésors qu'il a ! Il est cousu d'écus comme un crapaud de plumes, Et verrait s'opérer sans aucune amertume. Aux dits trésors, une importante addition !

Je travaillerai !

RABELAIS

Non ! il veut, ambition Qu'il faut plus que jamais, pour vous, qu'il réalise. De rat des champs qu'il est, devenir rat d'église. A quarante ans l'on peut, l'on doit, c'est même un droit Sept fois sacré, si l'on n'est pas un maladroit, Toucher les revenus de quelque sinécure. Bénéfice où prébende, ainsi que l'est la cure De Meudon. La comtesse a promis, a juré. Qu'elle désignerait aujourd'hui pour curé De Pignon ou de moi, celui davantage Apporterait obstacle à votre mariage...

J'ai fait ce que j'ai pu pour déjouer ses plans. Mais le sort rendit vains des efforts excellents !... Je ne mérite rien, et cependant je pense, Que pour être équitable, il faut qu'on récompense Le mérite éclatant qui n'a rien mérité. Je vais faire valoir ce titre !

DOLLY, riant En vérité !

Page 1