‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 3)Chapitre 5 sur 35 · RABELAIS, PIGNON · texte numérisé non relu

RABELAIS, PIGNON

{pignon entre le premier^ il descend lentement en scène. Il esquisse ime génuflexion en passant devant une statuette. Rabelais qui le suit s'arrête un instant sur le pas de la porte, regardant au dehors.

RABELAIS

Non ! Je n'ai jamais vu plus suave beauté ! Voyez-la !

{^Pignon fait une grimace de dénégation)

Les vieux murs de l'étroite ruelle, Tandis qu'elle s'en va, blanche et rose, autour d'elle De fraîches clartés d'aube ont l'air tout tapissés. Avez-vous remarqué...

PIGNON, r interrompant J'avais les yeux baissés !

Elle me regardait ! — j'ai dû devenir blême, Ebloui, comme on l'est en lisant un poème De Virgile, devant un grand vers lumineux. Un de ces vers divins qui conservent en eux Tout l'éclat des soleils de quinze cents années !

PIGNON

Ah ! pour ces vanités, que d'âmes sont damnées !

RABELAIS

Elle riait de moi... d'un rire radieux.

D'un rire éblouissant, qui faisait en ses yeux

Pétiller follement de folles flammes roses !

PIGNON

Cher confrère, ce sont de bien profanes choses !...

RABELAIS

Non ! devant la Beauté, l'on est plus près du ciel !

PIGNON

La beauté ! Bien fragile et tout matériel ! C'est le Malin qui fit sa douceur tentatrice !

RABELAIS

" Tentatrice !... " Comment t

PIGNON

Au bord du précipice La fleur, qui tente, attire à la mort l'insensé...

Qui tente ?... à quoi ?

PIGNON, embarrassé

Qui tente à... vous savez !

RABELAIS

Je sais !

Mais non, je ne sais pas !

PIGNON

Oh ! voyons !... cher confrère..

RABELAIS

Vous, la Beauté vous tente \ A quoi donc ?

PIGNON

A mal faire !

RABELAIS

Mal faire ? quoi .?....

PIGNON

Mal faire... enfin n'insistons pas !

Voir certaines beautés remplit nos sens de bas Appétits et réduit nos cœurs à l'impuissance Contre l'impur démon de la concupiscence... Ah !... sous son joug honteux lorsque nous croupissons...

RABELAIS, r interrompant

Assez de '* croupissons " et de " concupissons ", Vraiment, mon pauvre ami, je ne supposais guère Que votre âme d'ascète était aussi vulgaire. Et ne m'attendais point, en la sondant, à voir. Que la Beauté, pour vous, n'est qu'un concupissoir !

Quels mots ! quels mots affreux sur vos lèvres augustes De clerc, d'oint du Seigneur, guide et pasteur des justes.

RABELAIS

Le mot est expressif, s'il n'est pas élégant,

Et d'ailleurs, à la fin, vous êtes fatigant,

Avec votre air de supposer que la Nature,

Est un livre où chacun peut faire sa rature,

Que l'animal humain n'est point sot — plus qu'un peu !

Quand il met erratum au bouquin signé Dieu !

Quand, se croisant les bras devant l'Œuvre divine.

Il dit : " Ce n'est vraiment pas mal — mais je raffine.

J'ajoute des pudeurs, des formes, des façons...

Habillons, déguisons, voilons, ornons, gazons,

Plaçons ici de l'Art, là de la Poésie,

Et là de la Vertu !... " Stupide hypocrisie !

L'Art, et la Poésie, et la Vertu — toujours !

Sont (quoique nos docteurs en disent dans leurs cours.

Quoique puisse en penser la Sorbonne ingénue)

Sont — sont dans la Nature entière et toute nue...

Tout ce que le ciel fit est noble et bienséant :

Et j'admire beaucoup mon ventre — et mon séant !

Vous les cachez, pourtant, ces admirables choses !

RABELAIS

Je les ferais, dans des splendeurs d'apothéoses, Vers la gloire hautaine et douce de l'azur. Sous la clarté virginale du grand jour pur,

S'étaler, et monter, et planer, triomphantes, Si je pouvais — pour ennuyer les sycophantes ! Je les ferais porter très haut sur des pavois, Au milieu de hérauts clamant au monde : " Vois Et vantant, et louant, et chantant leurs mérites, Si je pouvais — pour ennuyer les hypocrites !

PIGNON

Vous avez cependant dit à Dieu : Je promets De ne point consentir à convoiter jamais. Les plaisirs de la chair d'un désir immodeste.

RABELAIS

Non ! — J'ai dit au Seigneur (qui s'en moquait du reste)

Ces femmes — fleurs de chair ! — quel que soit^mon émoi,*

Je n'y veux point toucher car c'est trop beau pour»moi !...

Oui ! dussé-je sentir, ainsi que saint Antoine,

Un porcelet me tirailler le péritoine.

Je me trouve trop laid. Seigneur, beaucoup trop laid.

Pour suivre vers l'amour ce tentant porcelet !

Je me trouve trop laid pour jamais être idoine,

A faire en ce bas monde autre chose qu'un moine...

A défaut de vertu, le tact me fut donné :

Trop s'approcher des fleurs, messied à certains nez !...

PIGNON

Cher confrère ! j'ai tort ! mille fois tort ! Vous êtes Si bon... si vertueux... Comme tous les poètes ! Je m'humiUe ! Excusez-moi ! Je le sais bien. Il est coupable, il est indigne d'un chrétien. De prétendre juger les pensers, les paroles. Les actions d'autrui... mais des esprits frivoles,

Pourraient comprendre mal vos discours — et j'ai peur Que Monseigneur, déçu par un rapport trompeur, Et n'appréciant pas leur côté... littéraire. N'agisse à votre égard, d'une façon contraire A notre vif désir à tous deux, de vous voir

Curé de ce village...

RABELAIS

Oh ! je n'ai nul espoir.

D'être nommé... D'ailleurs, peu m'importe ! l'on cause Dans la cuisine... à qui parle donc dame Rose .?...

{Exit)

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