‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 3)Chapitre 4 sur 35 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

ROSE, une vieille femme d'une soixantaine d'années, longs cheveux gris, face anguleuse et énergique; puis, entrant brusquement, la comtesse d'entraves, une dame encore jeune, remuante, très agitée. "Elle est richement vêtue. Derrière celle-ci, un gros livre de prières sous le bras, l'air humble, les yeux baissés, les lèvres pincées, mademoiselle d'entraves, une vieille fille d'une cinquantaine d'années, vêtue d'une robe plate, simple et sévère, relevée d'un peu de blanc au col et aux manches.

LA COMTESSE, a Rose

rose C'est ici.

LA COMTESSE

Je veux voir à l'instant Le curé.

ROSE, distraite C'est moi.

LA COMTESSE, Stupéfaite Vous !... Vous ?

ROSE

Ne criez pas tant !

Sans doute, je n'ai pas l'honneur, l'honneur insigne. Moi, faible femme, moi, profondément indigne, D'être le délégué sur terre du Très-Haut ! Mais délégué du délégué, depuis bientôt Quarante ans, par rapport aux choses temporelles...

LA COMTESSE, P interrompant Je veux voir à l'instant le curé...

ROSE, continuant en élevant la voix après un froncement de sourcil^ qui montre quelle se rend compte de r interruption

... J'ai sur elles, — Pour les régler au mieux, sous tous rapports, s'entend ! — Tout pouvoir en ce lieu.

LA COMTESSE

Je veux voir à l'instant Le curé !

ROSE

Le curé !

{aAmere)

Désormais, je suppose Que moi qui fus ici tout ! — ou presque ! — moi Rose, Dame Rose — la vie a de tristes retours ! —

{Soupirant)

Je ne serai plus rien à Meudon !

LA COMTESSE

Ce discours

Sans rime ni raison, bonne femme, me lasse ! Je veux voir à l'instant le curé de la place !

ROSE, brutale Vous ne le verrez pas !

LA COMTESSE, hors d'elle

Je... quoi ?... Moi... C'est trop fort ! Je — ne — le verrai pas "i

ROSE

Non !

[La comtesse étouffe de colère) Le saint homme est mort.

LA COMTESSE

Quoi ! maître Gominoux !

ROSE

Mort !

LA COMTESSE, à part

Tant mieux ! je respire !

ROSE, pleurant A mon âge... être seule... est-il un destin pire ?...

MADEMOISELLE d'eNTRAVES

L'heure des vêpres sonne, excusez-moi, ma sœur.

[Elle remonte vers le fond et se plonge dans la lecture de son livre de prières)

LA COMTESSE

Voilà longtemps .?

ROSE

Dix jours !

Quel est son successeur ?

ROSE

Son successeur ? Ah bien, vous ne vous rendez guère Compte ! Son successeur ! Un de ses deux vicaires Sans doute : des blancs-becs qui n'ont pas quarante ans... Son successeur ! son successeur ! Il faut du temps Avant de décider de choses aussi graves !... Son successeur !

LA COMTESSE, bas^ l'entraînant à l'écart^ mystérieusement Je suis la comtesse d'Entraves...

ROSE

Son successeur !...

LA COMTESSE

Je suis...

ROSE

Son successeur !...

LA COMTESSE

Je suis La comtesse...

ROSE, V interrompant^ criarde

Très bien ! d'Entraves ! Bon ! Et puis ? Pourquoi ce ton ? cet air de dire : "Je vous prie Parlons bas " ? Doux Jésus ! faut-il qu'on vous marie En secret ? Qu'on baptise un enfant clandestin ? Qu'on absolve un péché qui n'a qu'un nom... latin ? Mais nous faisons cela vingt fois par jour !

La cause Qui m'amène à Meudon est grave, dame Rose.

ROSE, sur un ton protecteur^ un peu ironique

Grave ? Hé bien ! voyons donc votre grave souci ?

LA COMTESSE, brusque

D'abord je veux savoir quel est le maître ici !

ROSE

C'est moi !... Vous m'entendez !... Moi seule.

LA COMTESSE

Quel conte est-ce \, Vous ?...

ROSE

Mais oui, s'il vous plaît, Madame la Comtesse ! Tant qu'un nouveau curé n'est pas nommé, tant que Monseigneur réfléchit, je commande en ce lieu : C'est moi, c'est moi qui tiens, quoi qu'on en pense ou dise, Les cordons de la bourse — et les clefs de l'église !

[Elle les exhibe triomphante — les remettant en poche)

Je ne les remettrai qu'aux mains du successeur De mon cher maître !

LA COMTESSE

Bien ! C'est bon ! Je suis la sœur Du marquis de Bellay.

[Elle regarde Rose comme si elle s'attendait a la voir changer de ton)

ROSE, ironique

J'en pleure d'allégresse !

Et puis ?...

LA COMTESSE

Grand aumônier du Roy notre maître. Est-ce Assez pour mériter que vous parliez moins haut ? Ou bien dois-je ajouter que je puis tout ; qu'il faut A mon frère, s'il veut se passer ce caprice, De faire évêque ou de doter d'un bénéfice Le dernier des frocards quêtant sur le chemin. Un simple trait de plume au bas d'un parchemin ! Si vous me servez bien et quoi qu'il n'en ait cure, Il daignera songer, peut-être, à cette cure !

ROSE

Madame... J'ignorais... Excusez-moi...

LA COMTESSE

C'est bon !

Ces vicaires dont vous parliez, quel est leur nom .?

ROSE

Ce sont deux idiots ! L'un, Pignon, le plus jeune

Est un saint, un vrai saint ! Il prie, il prêche, il jeûne,

Il se macère, il a toujours les yeux au ciel !

Son regard est un baume et sa parole un miel.

Il marche, sourieur, la tête un peu penchée

Sur l'épaule, montrant sa denture ébréchée,

Béatement ! Un saint, vous dis-je ! Un saint tout plein

D'une onction sacerdotale : patelin.

Bonasse, bénisseur, confit en patenôtres,

Cet air : " Pardon, Seigneur pour les péchés... des autres ! "

Sortant, sourdant, suintant, et partout, et toujours,

De toute sa personne et de tous ses discours.

LA COMTESSE

Ah ! nous verrons ! Mais l'autre ?...

ROSE

Ah ! l'autre est encor pire D'abord il n'est pas prêtre !

LA COMTESSE

Ah ! Bon !

ROSE

Bien qu'il aspire,

A se faire, à présent, nommer curé d'ici !

Ce sont, vous le savez, les mœurs de ce temps-ci :

On est curé, mais on ne veut de son office

Que l'argent, le mignon argent, le bénéfice !

On est pasteur, mais on ne veut sur le troupeau

Qu'un droit : celui de le tondre jusqu'à la peau.

Sa paroisse, d'ailleurs, on n'y réside guère,

On s'y fait remplacer par un pauvre vicaire,

A qui l'on abandonne, à regret, un menu.

Un infime pour cent du large revenu !

Quant à notre homme, c'est un triste caractère...

Ancien moine, il fut chassé du monastère

Parce que, dans l'église, un jour, il s'installa

Sur le socle occupé par Saint Antoine, et là,

Semblable en tout au saint, caché sous la cagoule.

Il cria tout à coup, d'un ton rogue, à la foule

Qui pour ouir la messe au saint lieu s'assemblait :

— Rendez-moi mon cochon, mes frères, s'il vous plaît

LA COMTESSE, riant C'est affreux !

ROSE

Mon cher maître, indulgent et facile, A ce mauvais rieur avait offisrt asile : Il aimait des récits qu'il sait... sur des géants ! Mais j'espère qu'on va l'expulser de céans. Car ce Rabelais-là, non ! personne n'est pire ! Parfois, il est grincheux, muet, sombre : il soupire. On ne peut en tirer deux mots, il a l'air noir. Il rêve, il s'en va seul, le front nu dans le soir... Puis soudain sans raison, foin de l'humeur bourrue :

Il bruit, il crie, il chante, il beugle, il tonitrue.

Il enfile des mots en chapelets sans fin,

11 parle pour parler, il rit pour rire, enfin

Il vous fait, à lui seul, dix fois plus de vacarme.

Que cent forts de la Halle ou que deux pères Carmes...

LA COMTESSE, tressaillant Ecoutez ! des chevaux !

ROSE

Oui, c'est au Lion d'Or En face... un voyageur...

(Kl le remonte vers le fond et regarde par une des fenêtres, ha comtesse va vers sa belle-sœur^ qui se tient près de P autre fenêtre)

LA COMTESSE, tres émue Est-ce lui ? Vois !

MADEMOISELLE D 'ENTRAVES, Continuant sa lecture

Encor Deux versets !

ROSE, regardant au dehors

Le joli seigneur ! la belle dame !

LA COMTESSE

Regarde ! Moi j'ai peur d'étouffer! Sur mon âme J'ai peur de les voir, là, tous deux... Est-ce bien lui? Regarde ! J'en mourrais de " le " voir près d'elle.

MADEMOISELLE d'entraves, apr}s avoir regardé

Oui !

C'est monsieur votre fils, ma sœur, et... la personne.

LA COMTESSE, se précipitant a la fenêtre d^un mouvement instinctif, irrésistible

C'est vrai ! c'est lui !

{Elle s'évanouit)

MADEMOISELLE d'entraves, la Soutenant

Des sels !

rose, venant à son aide

Il suffit qu'on lui donne De l'air... Emportons-la dans la salle à côté.

(Elles trainent la comtesse et sortent par la droite)

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