PIGNON, RABELAIS, LA COMTESSE
LA COMTESSE eîîtrant, suivie de Rabelais Maître Angelot Pignon ?
PIGNON
C'est bien moi !
LA COMTESSE
Je désire Vous parler à tous deux.
PIGNON
Parlez !
Je dois vous dire, D'abord, que je suis sœur du Marquis de Bellay.
PIGNON, obséquieux Notre Grand Aumônier ! En vérité ! Parlez !
LA COMTESSE
Je n'avais que vingt ans lorsque je devins veuve, Mais le sort me laissait pour supporter l'épreuve. Pour regarder sans peur le morose avenir. Un fils ! un chérubin ! que j'ai vu devenir, Depuis lors, le premier gentilhomme de France...
PIGNON, enthousiaste Heureuse mère !
LA COMTESSE
Il a dépassé l'espérance
Que je mettais en lui : tendre, fier, noble, fin, Beau, brave, sérieux...
PIGNON
Heureuse mère ! <
LA COMTESSE
Enfin Pas l'ombre d'un défaut, pas l'ombre d'une tare :
PIGNON
Heureuse mère !
LA COMTESSE
Il est poète et du plus rare Talent, à ce que dit maître Clément Marot ; Il est bon, innocent, disert, doux...
En un mot Le Bon Dieu vous donna ce fils parfiait, qu'en rêve Chaque mère entrevoit !...
LA COMTESSE
Hé bien ! On me l'enlève Mon fils ! mon cher Henri î Comprenez-vous cela ? On me prend mon cher fils ! Mon enfant ! Il est là. Tout près d'ici, tenez, dans cette auberge, en face. Tout près !... et je ne sais s'il me ferait la grâce De venir m'embrasser s'il me savait chez vous !...
PIGNON, avec horreur Oh !
/ LA COMTESSE
Ne VOUS hâtez point de l'accuser ! Ces fous Déjeunes gens, mon Dieu ! personne ne les blâme... Les innocents !... il est joué par une femme ! Sans âme, sans pudeur, sans scrupule... sans... rien ! Elle n'a rien qu'un peu de grâce pour tout bien ; Et lui, naïf, et bon, et confiant, et tendre. Il s'est énamouré d'elle jusqu'à prétendre L'épouser !
PIGNON
L'épouser !
LA COMTESSE
Elle n'a pas un sou.
Pas de famille — et vient, on ne sait pas trop d'où : D'Angleterre, croit-on ! Elle est sotte et vulgaire. Prétentieuse, et vaine, et coquette et n'a guère D'autre charme, d'autre vertu, d'autre talent. Que des yeux assez noirs, sous un front assez blanc ! Autrefois, à Paris, chez une vieille tante, Bourgeoise, elle faisait office de servante ; Espèce de souillon, dont les jeunes cousins Enveloppaient la taille et meurtrissaient les seins ! On la rouait de coups — ou pire !... de caresses — Sans que quelqu'un, d'ailleurs, compatît aux détresses De la minable enfant, qui gardait en son œil D'Anglaise, un impudent, un indomptable orgueil ! Et c'est ça ! qui bientôt, si mon fils ne se lasse. C'est ça ! — ce vil souillon ! — ça^ qui prendra ma place !
PIGNON
Malheureux fils ! Combien tu le regretteras !
RABELAIS, à part, remontant vers la fenêtre
Si c'est cette beauté : qui la prend dans les bras. Est bien heureux !
PIGNON
Comment, vous, devant qui tout plie.
Ne l'empêchez-vous point de faire une folie Irréparable ?...
LA COMTESSE
Hélas ! du ton qu'il m'a juré :
Si l'on m'arrache ma Dolly, je me tuerai ! J'ai vu qu'il disait vrai... Sans cela, cette fille. On l'eût depuis longtemps fait mettre à la Bastille !
PIGNON
Ce serait juste !
LA COMTESSE
Oui !... — Ce qui m'amène ici...
Ecoutez bien...
[A Rabelais, qui na pas écouté cette partie de la scène et se trouve au fond, regardant par la fenêtre^
Et VOUS... Vous...
Ecoutez aussi !
Votre défunt curé, Gominoux...
PIGNON
Le saint homme !
LA COMTESSE
Dans toute la Province était bien connu comme
Un prêtre original et qui, malgré l'Edit, Par lequel le bon Roy, notre Sire, interdit D'unir les gens sans voir leur acte de baptême, A tour de goupillons les mariait quand même, Sans leur demander rien de plus que leurs prénoms, Ainsi qu'il est, je crois, permis par les canons. On venait à Meudon déjeuner à l'auberge, Puis après le dessert...
RABELAIS
On allumait la vierge !...
LA COMTESSE
Hein !
RABELAIS
L'autel de la Vierge ! Oh ! qu'aviez-vous compris .?.
LA COMTESSE
Bref, Ton pouvait rentrer le soir même à Paris, Mariés !
{aA '^JRabelais qui est remonté vers le fond) Que regardez-vous par la fenêtre \
RABELAIS, troublé Moi... rien... rien !
LA COMTESSE
Mon Henri bien-aimé, que tout prêtre Se garde bien d'oser à son Anglaise unir. Vient de se décider à faire, ici, bénir Son mariage. Il faut, si vous craignez mon frère. Lui refuser tout net ce service.
PIGNON, après un instant de silence Au contraire !
LA COMTESSE
Comment !
PIGNON
Ce pauvre enfant, madame, se perdrait : Il finirait par l'emporter, il finirait Par trouver quelque prêtre ignorant ou cupide, Qui vous le marierait !
LA COMTESSE
Hélas !
PIGNON
C'est si rapide Un mariage : Un peu de latin, et deux ouis Puis ceci...
(// donne une bénédiction) Puis cela...
[Il fait le geste de donner des coups de goupillon)
RABELAIS
Puis... tous les autres " puis !... "
PIGNON
Il faudrait le sauver tout de bon...
LA COMTESSE
Hé oui ! certes !
PIGNON
Toujours entre deux maux, deux hontes et deux pertes Le Sage (et le vrai Saint n'est qu'un Sage parfait) Choisit le moins cruel et le moins grand ! Il fait
Très bien, n'est-ce pas?... Oui ! — Choisissons donc le moindre. Marions-les !
LA COMTESSE
Si vous osiez !...
{Le sourire de 'oignon f empêche de continuer^
PIGNON
L'on peut les joindre D'une telle façon qu'au ciel — notez ce point ! — Dieu, Lui, ne joigne pas ce que l'homme a mal joint !
LA COMTESSE
Quoi ! vous vous prêteriez à quelque simulacre ?...
Moi... point ! Moi... je suis prêtre...
{Montrant ^^abelais) Il n'est, lui, que Diacre [ Un Diacre, on le sait, ne peut, valablement. Ouvrir le Saint Trésor des fruits d'un sacrement. Tandis qu'un prêtre doit, d'après la loi divine. Unir tout couple aimant, qui, devant lui, s'incline... Il vous les marierait, sans vous les marier !
RABELAIS
Moi... je... Moi !... Comptez-y !... Sans me faire prier !
PIGNON
Puis, quand après l'ivresse et la joie — Oh ! si brève ! — L'enfant commencerait à voir que son beau rêve Ne traînait avec lui qu'un éternel regret, On pourrait arranger les choses...
LA COMTESSE
On pourrait ?...
PIGNON
Cela vaudrait bien mieux, avouez-le, madame.
Pour son repos et pour le salut de son âme.
Que de désobéir à sa mère : péché !
De vous maudire, pour n'avoir rien empêché :
p^ché ! — De regretter le Sacrement auguste :
Péché ! — Pris de dégoût (comme il serait trop juste !)
Pour sa vulgaire amour, les premiers feux finis.
De se soustraire au répugnant opus carnis :
Péché !... — Pour éviter tous ces péchés que faire ?...
Un tout petit péché... tout petit !... Dieu préfère
Une légère offense à cent graves... C'est sûr !
Trompons donc ces enfants... le but est bon !
RABELAIS, a part
Cœur pur
LA COMTESSE
L'idée est excellente — et j'accepte !
PIGNON, a Rabelais
Confrère, Vous ne refusez pas, je suppose ?...
RABELAIS
Au contraire !
Oui ! La perfide enfant, qui charma ce héros Bénin, disert, prudent, noble, sage... — il a tro.p De qualités... s'il faut que je les énumère. J'emprunterai d'abord sa lyre au vieil Homère ! —
Cette hypocrite, et vaine, et frêle Cendrillon, Etrangère, orpheline et bourgeoise, souillon Qui n'a pas d'autre charme et pas d'autre noblesse Que son malheur, que sa misère et sa faiblesse ! Cette minable enfant qui se permet — voyez Quelle impudeur ! — d'avoir nos héros dévoyés, — Ces Cendrillons ont des audaces colossales ! — A genoux devant ses pauvres menottes sales ! Cette fille de peu, de rien, de rien du tout, Rêvant qu'un grand seigneur, trahi par son bon goût, Fera d'elle quelqu'un... au lieu de quelque chose !... Parce qu'elle est jolie, et blonde, et fraîche, elle ose Attendre d'un amour, qui dans son ombre a lui, Plus que l'insigne honneur de se perdre pour lui !... Puisqu'elle fit ce crime impur d'être adorée, Je vais vous la servir toute déshonorée, La jouer, la salir, la perdre... C'est un jeu ! Et l'on ne risque rien à la chose... ou si peu ! Comptez bien là-dessus, Madame la Comtesse, Je ferai son malheur ! Je ferai sa honte !
LA COMTESSE, bas à Pignon
Est-ce Qu'il raille ?...
PIGNON
Je le crains. Parlez de l'In-pace !
LA COMTESSE, à Rabelais Votre devoir, quoi qu'il en soit est tout tracé !
RABELAIS, énergiquement Oui !
LA COMTESSE
Vous VOUS prêterez au projet qu'il médite !
RABELAIS
Oui!
LA COMTESSE
Vous nous aiderez à tromper la petite ?
Oui !
LA COMTESSE
Vous les marierez !
RABELAIS
Je vous le promets bien
LA COMTESSE
Vous ne leur direz rien de notre entretien ?