‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 4)Chapitre 18 sur 49 · VOLTAIRE, WAGNER, HENRI XIII, VON HOLLET, VIVIANE, LA MARGRAVE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE, WAGNER, HENRI XIII, VON HOLLET, VIVIANE, LA MARGRAVE

( Viviane entre en causant avec Henri XIII. — Von Hollet, Wagner, ha Margrave jorment un second groupe '.)

Viviane, respirant des roses

Celle-ci c'est du soir... Celle-ci c'est de l'aube!

Celle-ci se marie assez bien à ma robe...

Nous en mettrons partout des roses ! C'est exquis !

henri xiii, a Voltaire

Bonjour !

la margrave, a Wagner

Vous paraissez un peu souffrant, Marquis ?

WAGNER

Je n'ai rien !... Rien...

henri xiii, ironique

Mon frère est poète à ses heures...

La douleur, paraît-il, rend les rimes meilleures, Et lorsque du génie un front fut éclairé, Il lui convient de prendre un air désespère !

wagner, a part

Devant Elle !

voltaire

A vingt ans il n'est qu'un seul poème

Qui compte : celui-là que vous chantez vous-même !

henri xiii, sec

Je ne chante jamais !

voltaire, bonhomme montrant Viviane

Altesse, avouez-le, Devant le lumineux rayon de cet œil bleu, Tout votre être est un chant d'allégresse infinie.

henri, xiii plus sec encore

Je ne chante jamais !

voltaire, bonhomme. Le Grand-Duc ne peut presque pas voir quil se moque de lui

Devant cette harmonie, Même sans le vouloir on est harmonieux ! Vous l'êtes, Monseigneur : la flamme de vos yeux, Et votre front auguste où le triomphe éclate, Et votre torse qui se bombe et se dilate, Et ce mollet cambré dans le bas élégant, Ce petit doigt qui sort — par hasard ! — de ce gant, Tout cela c'est un chant qui dit " Extase ! Extase ! " Le Destin placera cette fleur dans ce vase ! "

(// a Pair infiniment bénin. Le Grand-Duc ne peut soupçonner quil se moque de lui.)

VIVIANE

Il a raison ! Je hais les bêleurs langoureux ! Que c'est bête, mon Dieu, d'avoir l'air amoureux !... Je n'y songais pas, moi ! Mais c'est vrai, tout de même, Rien n'est plus idiot qu'un homme qui vous aime !... Tendresse ! Sucre ! Miel !

{^Prenant le ton d'un amant.) " Tout ce que vous voulez Mademoiselle !..."

[Soupir grotesque.)

Oh !... Voui !... Ramiers qui roucoulez Devant le " nid bénit " que veut la rime riche, Si vous saviez combien vous avez l'air godiche, Gonflant votre jabot de grotesques rou-croux !

[Elle roucoule.)

la margrave, protestant Vivette !

VIVIANE

Et puis enfin cela dépend des goûts !.. On n'e^t pas obligé, l'amour donnant l'air bête, D'apprécier les gens qui se font une tête De veau bouilli, levant de vagues yeux éteints Au ciel !

(Soupirant béatement.)

Amour ! Amour !... C'est bon pour des crétins De se laisser gagner par semblable folie !.. Avec cela que la fin finale est jolie...

LA MARGRAVE, sévère

Vivette !...

VIVIANE

Hé bien ! ici, chacun connaissant tout, On peut bien en parler.

LA MARGRAVE

C'est du plus mauvais goût î

VIVIANE

Depuis que l'on m'a dit ce qu'aimer signifie, Je trouve que le Ciel, fait payer cher la Vie...

N'insultez pas l'amour! L'amour n'est blasphémé Que par ces malheureux qui n'ont jamais aimé. Mais vous, dont le bonheur qui n'a rien d'ordinaire, Est le bonheur sacré d'un bon fonctionnaire, Mais vous qui possédez la fleur des bien aimés Que toute femme épouserait... les yeux fermés, Mais vous, dont la tendresse élut un prince auguste, Et le choisit si bien, avec un goût si juste, Qu'on croirait que vraiment... vous le fîtes exprès, Comment pourriez-vous donc, ne pas trouver d'attraits A ce doux sentiment auquel tout vous excite?

LA MARGRAVE

Voilà ! C'est bien parler !

henri xin, bas a la Margrave

Il n'est pas sans mérite !

voltaire, a Viviane^ paternellement Vous allez aimer !

VIVIANE

Moi !

VOLTAIRE

Vous !

VIVIANE

Qui?

VOLTAIRE

Quelque inconnu, Que vous reconnaîtrez lorsqu'il sera venu !

viviane, mutine Je n'aimerai jamais.

VOLTAIRE

Oh ! chacun fait ce songe, Et sous l'arbre éternel avant que Ton ne plonge, Dans le grand gouffre noir où nul rayon ne point, Il faut s'être écrié : " Non, je ne mourrai point ! "

VIVIANE

Je n'aimerai jamais !

VOLTAIRE

Qui peut dire : " Enfermée, " En moi-même, je vais passer sans être aimée, " Je ne souffrirai rien, je ne sentirai rien, " Je serai mon seul but, je serai mon seul bien, " Et que ma chair se plaigne, et que mon cœur réclame. " Je n'ouvrirai jamais ni mes bras, ni mon âme !

viviane, touchée, presque avec un regret

Je n'aimerai jamais !

voltaire, très grave cette fois

Si fait, Altesse ! Un jour Vous vous direz, les yeux en pleurs : C'est mon amour !

Et sans doute, on le sait, c'est folie et démence, Mais tout le monde entier, tout l'univers immense, Gloire, honneur, vertu, tout ce qui vous tient au cœur, Tout ne comptera plus auprès de ce vainqueur, Le reste ne sera que cendre et que fumée, Vous n'aurez plus qu'un but : être sa bien-aimée ! Lui déplaire sera votre suprême effroi,

Et quand il dira " Viens ! " Vous direz : " Oui ! mon Roi !.. " (Viviane très émue est prête a pleurer?)

henri xiii, vexé

Quoi " mon Roi " ? Qu'est-ce à dire ?

VOLTAIRE

Oh ! figure de style !..

Une explication, Altesse, est-elle utile ? " Mon Roi " C'est un mot vif, tendre et qui sonne bien, Comme on dit " mon chéri ", " mon loup ", " mon chat ",

[" mon chien ".

Peut-être en Eppenheim, l'usage est-il de dire " Mon Grand-Duc " ?...

henri xiii, furieux

Non Monsieur ! J'aime peu la satire !

Je prise peu vos airs, votre ton, vos façons ! Vous souriez toujours. Votre voix a des sons Aigres doux qui me sont des plus antipathiques !

voltaire De mon pauvre larynx les cordes sont antiques !

HENRI xiii Vous vous êtes moqué de nous tous, ce matin !

VOLTAIRE

Quand ?

HENRI XIII

Ce miracle ! Un tour de cet oiseau mutin ! (Il montre Viviane.)

voltaire, cessant de sourire

Ce fait, miraculeux pour un esprit vulgaire, — Faut-il insinuer que vous ne l'êtes guère ! — Ce fait, vous le savez tout aussi bien que moi, N'était qu'un phénomène et très naturel...

henri xiii, surpris

Quoi ?...

voltaire, négligemment

La science l'explique.

HENRI xiii

Explique quoi, vous dis-je ?

voltaire

Explique sans effort cet apparent prodige.

HENRI XIII

Je ne vous comprends pas !

VOLTAIRE

C'est cependant très clair.

HENRI XIII

Comment ?

VOLTAIRE

J'ai vu, chez Luc, un jeune de Mesmer, Qui prétend — et les faits prouvent sa théorie — Que des vibrations que l'air au loin charrie, Emanent d'un cerveau rempli de volonté.

Quelqu'un, même de loin, peut être ainsi dompté : On veut profondément. On se concentre. On vibre. Et le sujet visé, tout à coup n'est plus libre, Car vos vibrations pénètrent son cerveau. Chaque jour nos savants découvrent du nouveau !

Mais c'est miraculeux !

VOLTAIRE

Non ! c'est scientifique !

HENRI XIII

Mais si c'était exact ce serait magnifique !

VOLTAIRE

C'est exact !

HENRI XIII

Je ne puis le croire.

VOLTAIRE

C'est ainsi.

On veut. On vibre. On vise un sujet bien choisi...

henri xni, r interrompant

Quoi ? Notre volonté pénètre dans la tête D'un autre ?... Jamais !

VOLTAIRE

Soit ! Mais l'épreuve en fut faite Cent fois !

HENRI XIII

Vous plaisantez.

VOLTAIRE

Que dis-je ! Mille fois 1 C'est ainsi ! Ce matin j'ai visé vers un bois Où je savais qu'étaient arrêtés deux carosses ; J'ai voulu. J'ai vibré. J'ai fait saillir mes bosses Temporales...

henri xin, l'interrompant

Je n'en crois pas un traître mot !

Pour gober cette histoire il faudrait être un sot ! Je la trouve d'un bête achevé ! Je la trouve Idiote.

VOLTAIRE

Alors donc, il faut que je la prouve !

HENRI XIII

Oui !

VOLTAIRE

Venez avec moi, très loin d'ici, très loin ! Allons soigneusement nous cacher dans un coin Reculé de ce parc. L'épreuve étant très grave, Nous prendrons avec nous Madame la Margrave. Sans que je fasse un signe, un geste ou dise un mot, Un seul, l'enfant viendra nous rejoindre aussitôt !

henri xin, incrédule Jamais !

VOLTAIRE

Vous le verrez !

HENRI XIII

Jamais !

Alors, j'exige Que vous m'autorisiez à faire ce prodige.

henri xin, a Voltaire

Soit !

voltaire, joyeux

Ah!

henri xiii, a part

Je confondrai ce vantard de Français !

voltaire, bas a Wagner

Demandez au baron qu'il lise " Artaxerxes ! " {Wagner ahuri ne comprend pas.)

henri xiii, à la Margrave

Je voudrais vous montrer un coin du parc, Altesse !

{Aux autres:) Attendez-nous, ici, quelques instants.

VIVIANE

Quoi ? Qu'est-ce ?

henri xin, mystérieux Rien !

VOLTAIRE

Nous revenons à l'instant.

[à Voltaire qui fait des signes à Wagner.) Pas un mot !

voltaire, haut à Wagner ahuri

Cela va vous aider à croquer le marmot, Marmotte !

[Voltaire , Henri XIII et la Margrave sortent. Un silence embarrasse'.)

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