‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 4)Chapitre 17 sur 49 · VOLTAIRE, HANS HANS · texte numérisé non relu

VOLTAIRE, HANS HANS

Bonjour !

VOLTAIRE, sec

Je vous salue !

hans, très ému

Je reviens de nouveau... Monsieur, écoutez-moi !

Je vous ai dit combien je tenais à ma Foi :

Pour moi, c'est tout mon être et c'est toute ma vie.

Sur la route — bien sombre, allez ! — que j'ai suivie,

Car je suis comme un autre et j'ai mes passions,

Sur ma route de lutte et de tentations,

Cette Foi m'a donné la force et le courage.

Maintenant que je touche au terme du voyage,

Que l'âge vient pour moi, que bientôt je vais voir

Mon Maître couronner mon espoir, cet espoir,

Quand j'entends une voix qui le raille et le nie,

Tout mon être est rempli d'une angoisse infinie !

Si je m'étais trompé ! Si j'avais mal compris !

Si, dans la nuit qui vient, le prix rêvé, le prix

De tous mes longs combats pour dompter la nature,

De tous mes longs instants de lutte et de torture,

Si ce prix que j'attends... — Comprenez-vous cela ? —

Si ce prix que j'attends n'était point caché là ?..

Oh ! je ne doute pas ! J'ai mes raisons pour croire.

La Foi n'a rien, ne peut rien avoir d'illusoire,

Et je suis sûr, si sûr, qu'en elle, rien ne ment,

Que je ne comprends pas — je le dis simplement —

Qu'un esprit tel que vous, un grand homme, un génie,

Devant le ciel et Dieu puisse dire : " Je nie !

VOLTAIRE

Hé, mais ! hé, mais ! monsieur, je ne dis rien du tout ! Votre plaisanterie est du plus mauvais goût ! Moi, Voltaire, nier?... Le zèle vous égare ! Songez qu'on a brûlé ce méchant de La Barre, Pour avoir mal parlé de ce pauvre Bon Dieu ! Nier ! Vous vous trompez ! C'est jouer trop gros jeu ! Je suis un bon chrétien, qui déclare à tout prêtre : Je suis de votre avis, monsieur, quel qu'il puisse être !

H AN S

Vous vous moquez toujours ! Vous êtes si Français ! Mais vous ne croyez pas, au fond...

VOLTAIRE

Moi

HANS

Je le sais !

Faites-moi voir — c'est un grand service à me rendre ! Si vos motifs sont tels qu'on puisse les comprendre. Refuser de voir Dieu : c'est regarder si mal !

voltaire, à part

Hé ! Quelque chose vibre, au fond de l'animal !

[haut.) Cher monsieur le Doyen, je suis un vieux bonhomme, Qui répète : " Credo quia est absurdum ! " Je ne dispute point, je ne discute point, Je n'élève jamais la voix devant un Oint Du Seigneur !

HANS

" Absurdum ! " Nos vérités sublimes !

La Raison les contrôle et plane sur leurs cimes !

VOLTAIRE

Oh ! moi, je le veux bien. Mon malheureux latin Est textuellement pris dans Saint-Augustin !

HANS

Pour qui veut voir, nos vérités ont l'évidence. Le contester, serait d'une folle impudence !

VOLTAIRE

Comment donc !

HANS

Mieux vaudrait nier le jour !

VOLTAIRE

C'est clair.

HANS

Le Verbe est Fils de Dieu ! Le Verbe s'est fait chair ! Car il est le Messie, entrevu des Prophètes ;

Car les œuvres d'amour qui, par lui, furent faites, Et sa Vie, et sa Mort, oui, tout, en vérité, Tout prouve sa puissance et sa divinité !

VOLTAIRE

Quand l'Eglise a parlé, le devoir du fidèle

Est de penser comme elle et de dire comme elle !

C'est 1' " Impie " — Oh ! je l'ai, comme vous, en horreur ! —

Qui répond : " Votre temple est bâti sur l'erreur,

Car vos Prophètes n'ont rien prédit.

H AN S

Vains blasphèmes !

" Car, vos prodiges, tous les dieux ont fait les mêmes ! '

H an s

Sauf un ! — Les pleurs, le sang par ses martyrs offerts, En trois siècles, au Christ, ont donné l'Univers !

VOLTAIRE

L'impie — Oh ! ses discours, cher Monsieur, je proteste Que je les répudie et que je les déteste ! — Répond à ce beau cri par ces mots angoissants : " Mahomet en reprit les deux tiers... en trois ans !

HANS

Etes-vous plus malin que ces croyants sublimes, Dante, Bacon, Pascal, lumières sur des cimes..? Etaient-ils des naïfs, d'ignorants ingénus ?

VOLTAIRE

Platon crut bien en Zeus et Sénèque en Vénus !

HANS

Notre croyance à nous sur la raison se fonde.

VOLTAIRE

Nos rêves sont si prompts, la mort est si profonde !

HANS

Si Dieu n'existait pas, comment ne pas le voir,

Si le phare s'éteint de ce sublime espoir,

Que ferait l'âme humaine, au milieu des tempêtes ?

L'homme ne serait rien ! Bête, parmi les bêtes,

Sans au-delà, sans infini, sans avenir,

Sans autres biens que ceux que la main peut tenir,

Sans raison pour aimer en dehors de lui-même,

Si Dieu n'existait pas... — Pardon pour ce blasphème !

Il n'existerait plus, ni de Mal, ni de Bien !

Plus de frein, plus de but, plus rien enfin, plus rien !

On fait ce que l'on veut, on prend ce que l'on aime,

On ne doit compte qu'à soi-même !...

voltaire, ricanant

Qu'à soi-même

HANS

Rien qu'à soi-même ! Alors ? Qu'importe ce qu'on fit ?

VOLTAIRE

Corneille eut répondu : rien que moi me suffit !

HANS

Sans l'Enfer, à d'impurs appétits l'homme cède !

VOLTAIRE

Une âme noble craint, avant tout, d'être laide !

HANS

Pour dompter l'homme il faut le menacer du feu !

Ainsi la lâcheté, d'après vous, plaît à Dieu ?

HANS

Pour base à la Morale et sanction suprême, Que reste-t-il sans Dieu ?

VOLTAIRE

Le respect de soi-même !

HANS

C'est pour la sanction qu'on respecte la loi !

VOLTAIRE

Le mal porte toujours son châtiment en soi !

HANS

Dieu se venge !... En péchant nous méritons sa haine !

VOLTAIRE

Dieu se venger de nous !... En valons-nous la peine ?...

HANS

L'infini me tourmente et me remplit d'émoi !

VOLTAIRE

Je le trouve humblement, un peu trop grand pour moi

HANS

Notre âme est immortelle, un instinct le dénote !

Plaignons l'âme des sots, immortellement sotte !

h an s, très sombre, presque sinistre

Sophismes insensés !... Si je perdais la Foi, Ecoutez bien, monsieur, qu'on prenne garde à moi ! Si cet affreux malheur un jour était possible! Je deviendrais méchant, je deviendrais terrible, Je n'accepterais point qu'en cet écroulement, Le ciel vide tombât sur mon front seulement ! Je voudrais me venger de mon sort ridicule Terriblement !

voltaire, à part

Vraiment !

H AN S

J'arrive au crépuscule De ma vie et j'ai tout quitté, tout délaissé, J'ai... — Mais vous vous trompez ! Nos Docteurs, je le sai Ont expliqué ces points obscurs des Ecritures... Ce sont là des erreurs et non des impostures... Je vais revoir la question !...

VOLTAIRE

Non ! Pas pour moi !...

Pour mon usage, j'ai suffisamment de Foi !...

(Hans Millier sort. — Voltaire le suit des yeux avec un sourire malicieux. — Il reste seul un instant, souriant toujours.)

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