‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 4)Chapitre 2 sur 49 · NOTULE SUR LE DIXIEME POEME (VOLTAIRE · texte numérisé non relu

NOTULE SUR LE DIXIEME POEME (VOLTAIRE

D'excellents comédiens, et notamment M. Armand Bour, qui créa les troisième, septième et huitième Poèmes du Cycle des Douze Génies, s'efforcèrent avec persévérance d'organiser des représentations de cet ouvrage. J'avoue n'avoir apporté aucune bonne volonté à les y aider, en raison de ce scrupule que je ressens devant mon drame : Je crains que, par le détail, la pièce n'aille à l'encontre de l'idée qui l'inspire et la domine. Elle fut écrite pour illustrer le fait que chaque conscience s'est créé un Dieu intime, qui vaut ce que vaut cette conscience, et qu'il est d'une imprudence extrême de retirer leur Dieu de terreur, à ceux qui eurent besoin d'un Dieu de terreur, et qu'il est d'une cruauté stupide de retirer leur Dieu de bonté à ceux qui eurent besoin d'un Dieu de bonté. La nécessité de peindre exactement le prestigieux esprit que j'ai entrepris d'évoquer dans cette pièce m'a obligé à imaginer une Action au cours de laquelle le protagoniste du drame put se livrer à son occupation favorite " d'écraser l'inrâme ". On trouvera donc dans cet ouvrage un ou deux passages où il s'exprime avec quelque violence, contre certains dogmes du christianisme. Ces passages, il me serait pénible qu'ils fussent dits en public, car là, je ne pourrais, comme dans ce volume, les souligner des explications, des rectifications nécessaires. Je n'entends point en effet attaquer une Religion quelconque, ou blasphémer un Dieu quelconque. Je ne me consolerais pas d'avoir été pour l'un de mes semblables l'occasion de la perte de sa foi religieuse. Si usés, si vains que puissent être les sophismes que j'emprunte à Voltaire, il ne me convient point de leur donner le prestige de la Scène. Loin de ne croire en aucun Dieu, je crois en tous les Dieux et je considère comme une action néfaste, de railler ou de bafouer le Dieu de qui que ce soit. S'il m'est permis de me citer, non que je juge mes paroles particulièrement heureuses, mais parce qu'elles ont si peu d'écho que je puis sans inconvénient les dire et les redire :

— u Endormi?- la douleur c'est presque la guérir l... "

— " Je crois quon est divin quand on sait consoler /..."

Voilà ce que je crois. Adorez tant que vous voudrez. Adorez tant que vous pourrez. Que ce soit un bâton mal sculpté, un tube digestif, un rêve, je m'incline devant vous qui adorez et je respecte votre extase — profondément.

Ce temps plus qu'aucun autre d'ailleurs, a prouvé quelle pauvre chose est la raison humaine. Quelques heureux hasards, ont mis à notre service certaines

forces de la nature, mais ces apparents progrès dans l'ordre matériel n'empêchent nullement la plus aveugle bestialité de s'afHrmer dans les âmes obscures des prétendues élites. Je ne fais pas ici allusion aux déchaînements des foules. Je songe aux aberrations mentales des poètes incapables de distinguer le vers de la prose, des peintres ou critiques d'art qui voient dans les barbouillages tracés par les mouvements réflexes de la queue d'un âne, les jeux de lumière du génie, des politiciens qui édifient à coups de massacres leurs rêvasseries d'universelle tendresse.

Nos sciences morales sont des amas d'absurdités, qui dissimulent leur néant sous des affirmations emphatiques, des mots hermétiques, des formules cabalistiques...

Bon charbonnier, tu es, je te le jure, bien plus sage que tous ces sages, quand tu crois aveuglément à la lutte triomphante de la Bonté contre le Mal, de la Justice contre le Mensonge... N'écoute jamais les sarcasmes des Malins, des Savants, des Philosophes. Us en savent au fond, moins que toi, sage ignorant ! Tiens ! ce prodigieux, cet éblouissant Voltaire, le plus haut génie de notre race, se croyait-il assez supérieur à toi, parce qu'il avait fait rire son siècle de cette histoiie follement absurde — à laquelle toi-même, peut être, tu as quelque peine à croire — du prophète Jonas, dévoré, puis après trois jours vomi, par le gigantesque poisson... Hé bien pourtant, c'est toi, qui as raison, de ne pas insulter la Bible, à cause de cette prodigieuse déraison... Quand le formidable Livre d'Israël nous conte une chose, il faut être en vérité, bien aveuglé par sa confiance en soi-même, pour faire le plaisantin devant ce tas de débris effrayants : pourpres royales souillées de sang, airain de divinités terribles encrassés des fumées grasses où s'exhalaient des chairs humaines, Tyr et Sidon, Thèbes et Ninive, Babylone et Memphis ! Tout le mystérieux et splendide Orient revit pour qui de ses mains pieuses et averties touche à ce farouche monceau de débris... Croire au Poisson de Jonas, joie de ce spirituel M. de Voltaire, à peine peux-tu t'imposer un tel acte de foi, et pourtant c'est l'incrédule qui a tort, c'est la Bible qui a raison ! Ce Poisson est un symbole très clair pour qui sait lire les signes cunéiformes de Ninive, dont Voltaire ne soupçonnait même pas l'existence. Si je te parlais du " Vaisseau " de Paris, tu me comprendrais sans doute et il fut un temps ou les idées de poisson et de Ninive " la ville du Poisson ", s'associaient tout naturellement, en des métaphores banales et en des symboles transparents.

Albert du Bois.

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