‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 4)Chapitre 3 sur 49 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

VOLTAIRE, WAGNER, Mme DENIS r5

WAGNER

Ici, Monsieur, dans cette terre Souveraine, où, depuis quatre cents ans et plus, Les Grands-Ducs d'Eppenheim sont maîtres absolus Mon frère sera fier d'abriter le génie...

voltaire, protestant

Oh !... un faible vieillard, qu'une étrange ironie Du sort, oblige à fuir ce puissant souverain, Qui prête à l'aigle noire une voix de serin...

{Wagner rit.)

Le serin a la voix plus puissante que l'aigle !

Vous m'avez mal compris... très mal ! Oh ! c'est la règle !

Quand je vante quelqu'un, l'on comprend toujours mal...

Se moquer du prochain est un travers fatal !

Frédéric est un sage, un grand homme, un grand prince ;

Son unique défaut — et Dieu sait s'il est mince ! —

C'est d'estimer trop haut les petits vers qu'on fait

Pour qu'il les signe de son grand nom !

WAGNER

Il vivait En prince philosophe, honneur de l'Allemagne, Ayant votre sagesse illustre pour compagne...

voltaire 1 interrompt en ricanant

Et quelques grenadiers... pour compagnes aussi. Ne comprenez pas mal surtout cette fois-ci !

WAGNER

Et voilà qu'à présent, l'Allemagne l'accuse,

D'avoir, comme Denis Tyran de Syracuse Traita Platon, traité le Sage glorieux !

voltaire, protestant

Oh ! Platon... Je ne suis qu'un pauvre homme... bien vieux !

WAGNER

Notre siècle a parlé par vos lèvres augustes !

VOLTAIRE

Mais non, mais non ! J'ai dit, — pas mal ! — des choses justes... Tout le monde en avait fait autant avant moi !

La Raison voit en vous, son pontife et son roi !

VOLTAIRE

Oh ! vous me faites peur ! Tout ce qui pontifie Et pond, poncivement, la raison s'en méfie !

WAGNER

Je ne suis qu'un barbare et je m'exprime mal !

VOLTAIRE

Non ! Mais vous exaltez un piteux animal.

J'ai haï les fripons et ri des hypocrites...

Ce sont là des plaisirs et non point des mérites !

WAGNER

Vous servir est ma gloire et ma joie...

VOLTAIRE

En effet !

Nul ne m'offrait asile et vous, vous l'avez fait

En m'ouvrant le pays charmant où vos ancêtres

Plus grands que de grands rois, furent de sages maîtres.

WAGNER

Mon frère, le Grand-Duc régnant, en sera fier !

voltaire, bas à Mme Denis

Il le dit trop !

wagner, un peu inquiet

Très fier ! j'en suis certain !

voltaire, bas

C'est clair D'être à tel point certain d'une chose incertaine...

wagner, essayant de dissimuler son inquiétude avec une gaucherie et une raideur germaniques

Très fier... Je vais le prévenir... Je vous l'amène... (Il sort.)

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