WAGNER, VIVIANE VIVIANE
C'est sérieux ? J'avais cru que c'était pour rire !,
Je trouve cela gai, comme un poisson de frire,
De déguster " Tatarexes " — " Ton tas d'excès ,!
Dès qu'il va revenir le poète, tu sais,
Je file ! Trop, c'est trop à la fin ! Tu supposes
Que je vais supporter ainsi le tas de choses
Qui viennent m'accabler, toutes, en même temps ?...
Des lectures de vers, des discours embêtants,
Le mariage... Enfin tous les maux à la file !
Non ! Délecte-toi seul d' " Arta... " tu sais !... Je file !
A la fin c'est trop fort ! Cela n'a pas de nom !
Vierge ça m'est égal, mais martyre... Ah ! non ! Non !
wagner, a part Elle va m'éclater de rire en plein visage !
VIVIANE
As-tu fini de t'amuser, toi ? Moi je rage !
wagner, très ému, d'une voix étranglée Vivette !
VIVIANE
Quoi ! Qu'as-tu ?
WAGNER
Viviane...
VIVIANE
Hé bien ! quoi ?
WAGNER
J'ai voulu rester seul, rester seul avec toi ! Te souviens-tu, quand tu jouais toute petite,
Tout enfant avec moi — comme le temps va vite !
Mon Dieu c'était hier, n'est-ce pas insensé ?... —
Te souviens-tu, toujours, j'étais ton fiancé !
C'était moi qui devais te garder, te défendre;
Efforts, luttes, chagrins, douleurs, je devais prendre
Pour moi seul, tout ce qui, sur ton front éclatant,
Eût pu faire peser de l'ombre un seul instant !
Je jouais, je courais, je sautais pour te plaire,
Emportant chaque fois, en mon cœur, pour salaire,
Un mot, un geste, un signe, un petit peu de toi,
Qui toujours, depuis lors, subsiste et vit en moi !
Je me souviens de tout ! Tes chères robes blanches ;
Le nœud sur le côté de tes cheveux ; les manches
Avec le ruban rose... — Un jour je l'ai volé ! —
Je dis tout cela mal ! Oui ! je suis affolé !
Tu vas rire de moi ! Rire ! C'est si facile...
Mon Dieu... c'est vrai qu'au fond je suis un imbécile :
Tout le jour je te parle et je te dis tout bas
Des choses... à présent vois-tu je ne puis pas !
C'est moi... moi que tu dois épouser... pas mon frère î
Leur sotte politique a voulu le contraire...
Mais cela m'est égal, leur politique ! Et toi
Je suis certain qu'au fond tu penses comme moi !
Non ! Ne ris pas ! Je souffre trop pour qu'on me raille...
Voilà deux ans que tu n'as plus mis ma médaille...
Je la voyais toujours pendre à ton bracelet !
Une simple médaille, Oh ! je sais que c'est laid,
Mais je ne pouvais pas te donner autre chose !
Si je pouvais... Si j'avais pu ! — Quand je suppose
Que je pourrais orner tes bras, ton front, ton cou !...
Je t'aime comme un fou, comme un fou ! Comme un fou
VIVIANE
Il pleure ! Pauvre ami ! Mon Dieu comme il s'excite ! Tiens faisons bavarder, d'abord, la marguerite... C'est classique et l'on n'a jamais vu d'amoureux, Effeuiller son petit poëme langoureux, Aux pieds de sa Gretchen, insipidement blonde, Sans l'accompagnement de la corolle ronde !
[Commençant a effeuiller une fleur quelle lui tend.)
Je t'aime un peu, beaucoup, vas-y ! Tu sais comment !
wagner, prenant la fleur et F effeuillant
Oh ! Passionnément ! Oui ! Passionnément ! Follement !
VIVIANE
Ce n'est pas ainsi que l'on commence !
wagner, efleuillant la fleur
Follement ! d'une ardente et très calme démence,
Qui fait que dans le monde il n'est plus rien pour moi,
Que toi, toi seule ! Toi ! Rien que toi ! Toujours toi !
Je t'aime infiniment ! Je t'aime sans mesure !
Et tout l'immense éther que le soleil azuré,
Ne pourrait contenir ma joie et mon tourment !
Je t'aime éperdûment ! Je t'aime éperdûment !
Honneur, crime, vertu, lâcheté, rien ne compte,
Tout est enseveli sous le grand flot qui monte,
Sous le grand flot de cet amour désespéré...
Tu peux tout m'ordonner : Tout ! Tout ! Je le ferai !
Je te chéris, comme une enfant frêle et petite,
Et gracile, et menue, et faible, et qui mérite,
Que l'on passe ses jours, devant elle, à genoux,
Pour qu'aucun songe noir n'effleure ses yeux doux !
Je te porte en mon cœur comme une chère idole,
Et quand même ma religion serait folle,
Et quand même il serait des Dieux plus grands que toi,
Malgré tout, je vivrai, je mourrai dans ma foi !
Je t'aime. Pas un mot qui soit assez suprême,
Pour te dire, pour te crier comment je t'aime !
Je t'adore !... — Non ! Non ! mon amour c'est trop peu !
T'adorer ! t'adorer !... C'est insensé ! Quel Dieu
A jamais vu, devant son piédestal, un homme
S'écraser, s'abîmer et s'anéantir, comme
Je veux m'anéantir et m'abîmer en toi !
Viviane, tristement Pourquoi m'aimer ainsi, Wagner ? Pourquoi ? Pourquoi !,
WAGNER
Ah ! Parce que c'est toi, mon aube, ma jeunesse,
Mon matin ! Et qu'il faut que tout cela renaisse,
Il faut que tout cela revienne, triomphant,
Nous parler avec de limpides voix d'enfant !
Parce que notre beau passé, notre beau rêve,
Ne doit pas — n'ayant eu qu'une heure, hélas, si brève —
S'effacer ! Parce que je veux revoir encor,
Viviane, à dix ans, la chevelure d'or
Flottant au vent, courir étendant son bras frêle,
Après des papillons moins aériens qu'elle !
Pourquoi je t'aime, moi ? Tu demandes pourquoi ?
Mais parce que le Ciel t'avait faite pour moi !
Parce que ton regard est comme une lumière !
Parce que ce fut toi, la Seule et la Première !
Parce que tu souris, ainsi, sans t'en douter !
Parce que tu comprends sans paraître écouter !
Parce que tu ne peux, ne pas être adorée !
Parce que tes cheveux font cette ombre dorée !
Parce que j'ai rêvé de vivre à tes genoux !
Mais parce que c'est toi ! Mais parce que c'est nous !...
VIVIANE
Pauvre, pauvre Wagner ! Oui c'est vraiment dommage, Que l'on ait arrangé cet autre mariage !... Il faut nous résigner !
WAGNER
Moi ! Moi ! me résigner !
Ah ! Je veux bien mourir mille fois, et saigner Sur une croix durant des millions d'années, Et que mon âme soit parmi les plus damnées, Et que tout désormais, sans répit d'un moment, Pour ma chair soit torture et pour mon cœur tourment, Mais pas cela ! Mais pas cela ! Pas ce supplice ! Non ! Je n'accepte pas de vider ce calice ! Non ! Je n'accepte pas ! Non je n'accepte pas, Qu'un autre emporte ainsi mon amour dans les bras ! Non ! Je n'accepte pas qu'un autre me l'arrache ! Avant d'oser parler, j'étais fou, j'étais lâche, Et je voulais mourir, oui ! mourir ! me tuer !
VIVIANE
Oh !
WAGNER
Crois-tu qu'on pourrait vraiment s'habituer, A porter sous le front cette démence atroce :
" Elle se marie — Elle ! — Et je suis de la noce ! " Je La verrai tout près d'un autre homme à l'autel, " Et tandis qu'entre eux deux, passe de l'éternel, " Et que je mords mes poings pour étouffer mes râles, " Les orgues mugiront leurs marches triomphales ! " Je devrai voir cela : mon Dieu profané ! Voir " Se lever ce matin et se coucher ce soir ! " Voir un autre cueillir ma blanche fleur sacrée ! " Mon amour ! Mon amour ! Mon amour adorée !... (// pleure?)
VIVIANE
Wagner !
wagner, il s'approche a" elle ^ s agenouille et finit par la prendre dans ses bras.
Ayez pitié, mon amour, mon amour !
Puisqu'il n'est pas trop tard et que tout, sans retour N'est pas fini pour moi, puisqu'il est temps encore, Comprenez que c'est moi, moi seul, qui vous adore, Moi seul, je suis vraiment votre esclave éperdu, Moi seul, vous rends le culte ardent qui vous est dû ! Aucun autre ne peut t'aimer comme je t'aime ! Tu le sais ! Tu le sens ! Tu le vois bien toi-même ! A quoi bon te crier ces vains mots ? Tu le vois ? N'est-ce pas ? Dis ? Réponds ! que j'entende ta voix !... Dis que tu ne veux pas que l'on te donne un maître ! Que tu ne savais pas ! Que l'on t'a prise en traître ! Que ton cœur libre encor pourrait peut-être aimer...
viviane, après un long silence
" Lorsqu'il viendra celui que vous devez nommer
" Votre Roi, — me disait avec son fin sourire, L'homme à l'œil pénétrant qui mieux que moi sut lire En moi ! — lorsqu'il viendra, dès qu'il sera venu, " Vous le reconnaîtrez cet étrange inconnu !
Ce sourire !... Mais non !... Je me trompe peut-être ! Vivette î
VIVIANE
On doit avoir connu... pour reconnaître !
WAGNER
Je te comprends ! C'est vrai? Tu veux..? Tu ne veux pas !..
VIVIANE
Je ne l'aime pas... lui ! — Fais ce que tu pourras ! {Elle sort.)