HANS MULLER VOLTAIRE
Je rentre au château.
HAXS MULLER
Je m'attache à vos pas !
{Avec une grande angoisse dans la voix.) Vous niez ! Mais, au fond, ne douteriez-vous pas ?
voltaire, fâché
Vraiment vous abusez, cher Monsieur!...
(A part.)
Le bonhomme N'a pas l'air de comprendre à quel point il m'assomme !
HANS MULLER
Massillon l'a bien dit : " Pourquoi ne croit-on point ? " Toujours la même chute, arrive au même point ! " On a d'impurs désirs, des appétits, des vices, " Des faux dieux exigeant de honteux sacrifices, " Et le frein de la Foi qui vous retient d'abord, " Gêne, entrave, meurtrit, puis n'est plus assez fort, " Et l'on se laisse aller — c'est l'éternelle histoire ! — " On nie ; on veut douter ; on voudrait ne plus croire ; " Ne plus être gêné par la mort, par l'Enfer... ' Mais on a beau vouloir, en soi, ne plus voir clair, " Un rayon brille encor, la nuit n'est pas complète... "
[Suppliant.)
Ouvrez-moi votre cœur de sage et de poète,
Ce rayon par instants, luit toujours sur vos pas ?...
Vous niez, mais au fond, ne douteriez-vous pas ?...
voltaire, F interrompant
Si vous voulez, Monsieur, je doute et vous salue !
hans muller, le retenant par le bras
Oh ! comment acquérir certitude absolue ? Discutons...
voltaire, se dégageant, furieux S'il vous plaît !...
HANS MULLER
Vous, un esprit si fin !
Pourquoi nier ? Pourquoi ?
voltaire, exaspéré
Vous m'ennuyez enfin !
Vous ne voudriez pas qu'un homme raisonnable, Acceptât bonnement cent bourdes incroyables Acceptât bonnement cent contes près des quels Les " Mille et une Nuits " prennent des airs réels, Sur la foi de bouquins dont la science vient dire Que leurs pseudos-auteurs ne purent les écrire, Et que je vois remplis de contradictions ! Si l'Esprit-Saint voulait que nous l'entendissions, Se fut-il entouré de semblable grimoire ?
HANS MULLER
Il aurait dû vous consulter!...
VOLTAIRE
Quoi ! Je dois croire Que l'Etre colossal, infini, tout puissant, Qui créa l'effroyable abîme éblouissant Du ciel et qui sema l'immense espace sombre, De milliards de soleils tourbillonnant dans l'ombre, Je dois croire que Dieu s'est fait homme — c'est vif! — Qu'il s'est, pour mon amour, fait tube digestif, Et cet événement, d'importance si grande, On pourrait en douter, le traiter de légende, Disputer sur les vieux écrits qui l'ont conté, Leur faire affirmer blanc ou noir à volonté, En discuter le texte, en contester la source, Et devant leurs erreurs, n'avoir d'autre ressource Que de dire : " Le Ciel sans doute a trouvé bon " D'éprouver les chercheurs désireux d'y voir !... " Non !
Non, il est impossible, et nul ne voudra croire,
Que si pareil prodige eut étonné l'histoire,
On eut jamais, jamais, vu la majorité
De tant de pauvres cœurs épris de vérité,
De tant de pauvres chairs rêvant d'avoir des ailes,
Ebranler, insulter les voûtes éternelles,
Du cri dont leur azur a toujours retenti :
— Le Ciel n'a point parlé ! L'Evangile a menti !...
hans muller, tombant assis sur le banc et se cachant le visage dans les mains
Malheureux ! Malheureux !...
[Durant toute la scène suivante, il demeure à F écart, le visage enfoui dans les mains, comme anéanti.)