VOLTAIRE, HANS MULLER
voltaire, à part
Animal Dangereux !... Jouons lui notre grand air papal !
(A Hans Muller) Je viens de répéter des mots affreux, mon Père, ... Que dit V impie !... — Oh ! moi, vous le savez j'espère, Je suis un bon chrétien, bien humble, bien soumis, Et je ne me serais en aucun cas, permis De blasphémer ainsi les Dogmes que révèle La Sagesse Infinie, en notre Loi Nouvelle ! Je crois aveuglément....
hans muller, l'interrompant
Vous vous moquez de moi !...
voltaire, protestant Mais...
H ANS muller, éclatant
Je suis comme vous et je n'ai plus la foi !... voltaire, stupéfait Comment !
H AN S MULLER
Depuis longtemps, j'ai lu tous vos ouvrages ! J'espérais, insensé, répondre à vos outrages, Réfuter vos erreurs... Enfin je les ai lus... Et depuis, tout est mort en moi !... Je ne crois plus !
VOLTAIRE
Comment !...
HANS MULLER
Je voudrais croire encor, de tout mon être... Oui ! Croire ! Et c'est pourquoi j'espérais que peut-être, En vous, vous que mon rêve a le plus détesté, Un doute, un petit doute, au moins serait resté ! J'espérais obtenir du terrible Voltaire Dont l'œuvre empoisonna mon âme solitaire, L'aveu qu'il n'est pas sur d'avoir raison, l'aveu Que l'on peut croire au Christ, que l'on peut croire en Dieu; J'espérais qu'un rayon luirait dans ma nuit noire, Que je pourrais douter !... Douter : c'est encor croire ! Croire en Dieu ! Croire en Dieu ! Tout, oui tout pour cela ! Pour que je puisse encor espérer qu'il est là, Au fond du ciel aveugle, au fond du ciel stupide,
Le Maître juste, et doux, et bon !... — Le ciel est vide !
Nul œil ne nous regarde ! Aucun front n'est penché
Sur nous ! Le Créateur que l'on a tant cherché,
L'Auteur à qui tout bas l'on disait : " Notre Père ! "
C'était une insensée, une sotte chimère !
Pour couronner sa lutte et payer son effort,
L'homine n'a que l'argile où son cadavre dort !
Il a, pour récompense à ses vaines batailles,
Les vers de son cerveau, les vers de ses entrailles,
Les larves répugnants des nuits ; les glissements
D'un tas d'êtres impurs parmi ses ossements !...
Rien ! Rien ! Rien ! L'homme est seul sans personne qui l'aime
Il n'est, pour le juger, nul autre que lui-même !
Le Ciel est un béat et bête gouffre bleu !
Il n'y a pas de Dieu ! Pas de Dieu ! Pas de Dieu...
(// se tord les bras et sanglot te terriblement^)
voltaire, un peu effrayé
Oh ! Vous allez trop loin ! Je crois, je vous le jure,
En un Etre Suprême, à qui l'on fait injure,
En lui prêtant un tas de motifs puérils,
De grotesques moyens, de calculs bas et vils...
HANS MULLER
Il n'y a pas de Dieu vous dis-je ! Rien ! Personne !
Rien !... Jamais glas de mort, jamais tocsin qui sonne
La lamentable fin d'un misérable espoir,
Ne monta plus lugubre en un ciel aussi noir !
Vérité, je te hais ! Raison, je t'abomine !
Réalité qui mit mon beau songe en ruine,
Je t'exècre !...
{A Voltaire.)
Sourire assassin de ma Foi, Sourire dont le lent poison a fait de moi Le plus désespéré des malheureux, Sourire Français, que je maudis plus que je ne puis dire, Sourire devant qui le Rêve est impuissant, Va î Je te cacherai sous un voile de sang !
(// semble fou de désespoir, prêt à passer de la parole aux actes?)
Oui ! je t'enfoncerais les griffes de ces pattes
Dans la gorge, et baignés de tiédeurs écarlates,
Mes bras dans ta poitrine iraient chercher ton cœur,
Et mes deux poings broieraient ton sourire moqueur,
Si je ne voulais pas vengeance plus complète !
Maître ! Rassure-toi ! Je serai de ta fête !
Maître ! Je te prépare un triomphe éclatant !
Maître ! Je te promets que tu seras content !
Puisque l'on m'a menti ! puisque mon imbécile
Mère, et ces cuistres noirs au lent esprit docile,
Et tous ces faux savants, et tous ces sots docteurs,
Et des tas de béats nigauds trois fois menteurs,
Sont la cause que j'ai passé sur cette terre,
Sombre, triste, anxieux, farouche et solitaire,
A prêcher, à défendre un absurde idéal,
Je rendrai dent pour dent ! Je rendrai mal pour mal !
Je veux qu'autour de moi, tout crie, et saigne, et souffre,
Je veux voir de la chair panteler dans mon gouffre,
Je veux voir de la chair se tordre dans mon feu,
Et répondre " Jean-foutre ! " à qui criera : " Mon Dieu /"...
(// sort, fou de rage et de désespoir, râlant et sanglottant.)