VOIX DIVERSES
— Ha ! — Le canon !..
— Oui ! Oui !... Les voilà !..
— C'est splendide...
— Les carrosses.
— Hurrah !
{Acclamations?)
[La Margrave et le Grand-Duc, entourés de leur petite cour, sont reçus a l "entrée de la salle par le Burguemeister. Echange de saluts tandis que le peuple acclame chaleureusement.}
ROTHENFLUH, Cl part
Hurlez, tourbe candide !..
voix diverses, pendant un instant ou les acclamations ont cessé
— Le Grand-Duc !
— Qui lui parle ?
— Ah!
— Le Burguemeister.
— On n'a rien entendu...
— Vivat !.. Hourrah !..
— Quel air Noble !...
{Acclamations .)
REINHARDT, à part
Hé oui récolter !... Il en parle à son aise !..
LA FOULE
Vive notre Grand-Duc ! — Hourrah ! — Vive Henri Treize ! [Le Grand-Duc et la Margrave ont pris place sur l'estrade et se sont assis sur deux fauteuils. Trois ou quatre gentilshommes prennent place derrière eux, ainsi que des magistrats et des fonctionnaires.)
le baron, haranguant le Grand-Duc du haut de la petite tribune qui se trouve au milieu de la salle et qui est moins élevée que F estrade sur laquelle se trouve la cour.
Monseigneur. En ce jour où la Ville a l'honneur
De recevoir ici, son auguste Seigneur
Héréditaire, jour de joie et d'allégresse
Où, tout autour du maître un peuple ému se presse,
Une voix plus forte et plus digne, un plus puissant
Orateur, pourra seul exprimer ce que sent
Ce bon peuple, vibrant de sentiments fidèles...
La poésie, ici, va donc ouvrir des ailes
" Analogues " à la circonstance...
LA FOULE
Ah !... Très bien !...
LE BARON
Eppenheim vous dira qu'il vous aime — et combien ! —
Par la voix du plus grand poète de la terre
L'hôte illustre, dont tous, nous sommes fiers : Voltaire !.
— Hourrah
LA FOULE
— Très bien !...
Hourrah !.
(Voltaire qui est resté plus ou moins inaperçu dans le cortège du Grand-Duc, cède au geste d'invitation du Burguemeister et s'avance en souriant vers la petite tribune.)
la foule, joyeuse
Ah!
VOLTAIRE
(Durant tout ce discours, et plus que jamais, le poète est le plus souriant, inoffensif vieux bonhomme qu'il soit possible de rêver. Souvent il ricane, à un trait incisif, ou à un compliment à double entente, mais qui ne saisirait pas l'éclair malicieux de son regard, pourrait croire à l'expression de bonté du reste de son visage que ce ricanement est une simple manifestation de décrépitude^)
Monseigneur, Messieurs.
Les plus courts errements sont toujours les meilleurs,
Prétend-on : Je vais vous détromper tout de suite :
Je suis un orateur exécrable. La fuite
De tous les auditeurs de mon fausset fluet,
Me rend, en général, un orateur muet.
Je ne sais point parler en public, quoi qu'en dise Cet aimable Baron qui me prend par surprise. Mais je suis mis devant le plus beau des sujets : L'éloge d'Henri Treize ! On peut laisser les jets, D'une admiration qui n'est point de commande, Arroser à pleins bords, toute la plate-bande, Des fleurs de rhétorique à lui mettre en bouquet...
[Léger mouvement d "approbation .) henri xni, bas à la Margrave
Qui prétendait que cet écrivain se moquait Toujours de tout le monde ?...
VOLTAIRE
Oui ! Quel bonheur en somme, Pour un petit pays, d'avoir un si grand homme Comme couronnement aux yeux de l'univers !... Car — ce n'est contesté que par des cœurs pervers — Tout votre Grand-Duché s'incarne et se résume, Dans le Prince éminent, qui, selon la coutume, Pense, décide, agit, veut, vit enfin pour lui ! Votre pays n'est rien que pour et par celui, Qui porte un titre auguste — autant qu'héréditaire — Et qui seul compte aux yeux du reste de la terre, Et qui seul resplendit en vos obscurités ! Hâtons-nous de le dire, il les a mérités Ces honneurs qu'on lui rend, ces titres, cette gloire, L'orgueil de voir guetter ses gestes par l'histoire, Et — trésor bien plus cher a son cœur grand-ducal — Ces transports, ces élans de votre amour féal,
Il les a mérités, Messieurs,... par son mérite !... Non parce qu'un Duché de père en fils s'hérite !
[Acclamations de la plus grande partie de la foule. Seuls Rothenjiuh et ses amis osent très légèrement murmurer.)
le duc, avec une orgueilleuse modestie salue de la main et dit tout bas a la Margrave
Je suis vraiment confus ! Il exagère un peu !
Reconnaissez, ici, le très saint doigt de Dieu !
Le pays d'Eppenheim est petit et stérile,
Vos champs sont durs à féconder et votre ville
N'a rien de commerçant et rien d'industriel,
Elle est pauvre, malgré son dur labeur. Le Ciel
(Remercions-le tous, Messieurs, d'un cœur sincère)
A voulu qu'on ne vît pas trop cette misère,
Vos maux, malgré leur nombre et malgré leur grandeur,
Font une ombre légère à peine à la splendeur
De matin radieux, de juvénile aurore,
Emanant du beau Duc que son cher peuple adore !
Oui ! Tandis qu'âprement vous travaillez, tandis
Que la nuit et la faim régnent dans vos taudis,
On ne voit d'Eppenheim, de loin, sous les grands arbres
Où, dans une ombre bleue assis, les dieux de marbre,
Se drapent dans l'orgueil de leurs quatre mille ans,
On ne voit qu'un palais aux longs portiques blancs !
On ne voit d'Eppenheim que frontons et pilastres;
Etangs qui, dans le soir, semblent pailletés d'astres;
Pelouses qu'on broda de fleurs; coteaux, vallons,