JI
Que l'art mit en valeur ; parcs pour les étalons, Parcs pour les daims et pour les biches familières ; Grilles d'or, escaliers monumentaux, volières, Cent merveilles qui font un cadre sans pareil, A l'éclatant bonheur de ce Grand-Duc Soleil !... Et vous pouvez songer le cœur battant de joie : " Bénis soient les impôts sous lesquels on me broie, " Béni soit le travail dont le faix m'a ployé, " Car le produit en est dignement employé !... "
(Sous son ricanement bénin, la foule, a présent mal a F aise demeure silencieuse.
Seul, Rothenfuh, dans le silence glacial élevé la voix ironiquement.)
ROTHENFLUH
Bien ! Bien !... Hourrah î...
(La foule, qui ne saisit point l'intention méchante, applaudit très faiblement, et de nouveau le Grand- Duc remercie du geste.)
VOLTAIRE
Sans doute, on trouve des perfides, Que dis-je ! je pourrais les nommer parricides, Et réprouvés... ces vils, ces lâches suborneurs, Ces affreux scélérats qui des très purs bonheurs, Qu'éprouve un citoyen à puiser dans sa bourse Pour son Grand-Duc, voudraient empoisonner la source. Ils disent (on ne peut répéter sans frémir De tels propos, sinon afin de s'affermir, Dans un amour auguste, autant qu'héréditaire î) Ils disent (Mais nous les forcerons à se taire !) " A. quoi sert le bonheur d'un seul si nous souffrons ?
" Pour un front dans l'azur, faut-il que mille fronts
" Soient courbés vers la glèbe et tenus dans la fange ?
" Sommes-nous un troupeau de moutons, dont on mange
" Tour à tour les plus gras, au gré des appétits ?
" On n'est grand que sur un piédestal de petits,
" Et toutes ces grandeurs, debout sur des faiblesses,
" Qu'on les nomme " Pouvoirs ", " Autorités ", " Noblesses "
" Tous ces orgueils par tant de larmes achetés,
" Ne sont rien que féroce et laide lâcheté !... "
ROTHENFLUH
Très bien !
{Cette audacieuse interruption provoque quelques murmures ci 'indignation contre le démagogue.)
VOLTAIRE
Il faut écarteler les parricides Qui vous disent cela ! Ce sont vos plus perfides Ennemis ! Sous leurs airs de fraternel amour...
hans muller, l'interrompant Arrière, homme ! A mon tour de parler !... A mon tour !
[Le prêtre a vieilli, en quelques heures, de dix années. Les cheveux presque blancs sont hirsutes* Les yeux hagards brillent dans le visage livide. Il repousse Voltaire et prend sa place derrière la petite tribune 1)
henri xiii, stupéfait
Qu'est ceci ?
HANS MULLER, a la fouk
C'est moi, moi, mes amis ! C'est le prêtre
Qui passa ving-cinq ans à vous faire connaître, Aimer et servir Dieu !... Le reconnaissez-vous ?...
voix, dans la fouie
Quoi ? '
— Lui !
— Qu'il est changé !
henri xni, aux membres de sa suite
Messieurs...
{Le Burguemeister et les autorités civiques n'ont pas le temps d'intervenir. Le prêtre les prévient.)
Vous savez tous Quelle était mon ardeur et quel était mon zèle ! Vous m'avez vu, toujours, à mes serments fidèle, Pauvre, chaste, pieux, doux et compatissant, Pour l'humble et le petit, comme pour le puissant, Etre l'appui, l'ami dans les moments d'épreuve ! Père de l'orphelin et frère de la veuve, Toujours prêt à donner la moitié de mon pain, A quiconque venait vers moi disant : J'ai faim ! Toujours prêt à vider ma misérable bourse, Pour quiconque disait : "Je n'ai plus de ressource " ! Toujours — même au méchant puni — consolateur, Répondez ! N'est-ce pas je fus un bon pasteur ?
LA FOULE
Oui !... Oui !...
{Il l'interrompt d'une voix tonnante qui se brise bientôt.)
HANS MULLER
Pardonnez-moi ! Je fus un misérable,
Un suborneur grossier, un menteur exécrable !
Vous qui vîntes, le cœur plein d'un pieux émoi,
Me faire aveu de vos péchés — pardonnez-moi !
Vous qui vous prosterniez sous mes mains bénissantes,
Et receviez avec respect mes impuissantes
Phrases latines, vous dont j'exploitais la Foi,
Vous que je prétendais guider — pardonnez-moi !
Et vous surtout, dont j'épouvantai l'agonie,
Vous dont j'emplis la fin d'une horreur infinie,
Pardonnez au menteur abominable ! Au nom,
Au nom de vos chers morts, mes bons amis, pardon !
Je le sais à présent, sans erreur et sans doute
Possible, je vous ai montré la fausse route,
Je vous ai mal guidés, et votre bon pasteur,
N'était qu'un insensé, n'était qu'un imposteur !...
Il vous prêchait un dogme obscur — trop clair mensonge !
Il vous parlait d'un ciel qui n'était qu'un vain songe !
Il vous parlait d'un Dieu qui n'exista jamais !
Cet homme est fou !...
HANS MULLER
Cet homme était fou ! C'est vrai ! Mais Il vous dit à présent des paroles de Sage ! Notre existence humaine est un obscur voyage, Et personne, jamais — sauf en rêve ! — ne put Ni lui trouver de fin, ni lui marquer de but ! Ne croyez que cela ! J'ai passé la journée De ma vie (à présent à peu près terminée) A vous prêcher bien haut un tout autre idéal,
Mais se tromper n'est rien, et mentir seul est mal ' Maintenant, je connais, je vois, j'ai l'âme sûre De ne plus faire erreur : mes amis, je vous jure, Qu'il n'y a pas de juge au fond du gouffre bleu ! Qu'il n'y a pas de ciel ! qu'il n'y a pas de Dieu ! J'en suis certain ! Certain, autant que l'on peut l'être ! J'en suis certain !
HENRI XIII
Qu'on le saisisse !
UNE VOIX de FEMME
Un si saint prêtre !...
hans muller, terrible, à un soldat qui s'avance pour exécuter F ordre du Duc
N'approchez pas !
une voix
A mort !
[Plusieurs poings menaçants se tenaent vers Hans Muller. Les amis de Rothenjluh s'agitent. Bousculades légères.)
UNE VOIX de FEMME
Fuyons !...
HENRI XIII
Arrêtez-le !
HANS MULLER
11 n'y a pas de Dieu ! Frères, s'il est un Dieu
Que sa foudre en tombant m'écrase et me démente ! Ecoutez !
( Un instant de silence terrifié.
Hans Muller éclate d'un rire farouche et désespérée) Ah ! Ah ! Ah !
HENRI XIII
Cette rage démente...
hans muller, V interrompant
C'est pour vous exploiter, imbécile troupeau, Pour vous gruger, pour vous tondre jusqu'à la peau, Que tous ceux qui se sont constitués vos maîtres, Ducs, Princes, Empereurs, encouragent les prêtres ! C'est pour vous exploiter, vous mener à leurs fins, Qu'ils se sont arrogés sur vous des " Droits divins " ! C'est pour mieux vous courber au gré de leur caprice, Vous employer, sans résistance, à leur service, Et vous faire accepter le poids d'un joug de fer, Qu'ils ont trouvé le Ciel et découvert l'Enfer ! Tous ces représentants, ces élus du Suprême Souverain, n'ont jamais représenté qu'eux-mêmes, Leurs vices, leurs désirs effrénés, leurs orgueils, Chacun de leurs bonheurs est sorti de vos deuils ! Ces palais, ces honneurs, ces richesses, ces gloires, Ils n'ont à tout cela que titres illusoires, Chacun de vous mérite autant leur bonheur qu'eux ! Chacun de vous, bourgeois, roturiers, manants, gueux, Peuple, chair à souffrir, Peuple, bête de somme, Chacun de vous, autant et plus qu'un Prince est homme ! Ils n'ont nul droit sur vous ! Vous ne leur devez rien !
Vous êtes leurs égaux en tout. Comprenez bien Qu'ils n'ont de Droits que ceux que la Lâcheté donne, Et qu'un homme de cœur n'obéit à personne !
HENRI XIII
Qu'on arrête cet homme !
[Violent tumulte.)
h ans muller, brandissant un poignara
Arrête qui pourra !
voix, dans le groupe de Rothenjluh
Il n'a pas tort !
d'autres voix, dans la foule
— C'est insensé !
— Silence !
ROTHENFLUH
Hourra !
h an s muller, à Henri XIII
Ton menteur patenté, ton dresseur d'imbéciles, T'abandonne et te rend tes bons sujets dociles ! Il fait tomber, ce prêtre, à te servir blanchi, Sur ton troupeau servile, une voix d'affranchi !
(Tumulte violent. Cris de femmes effrayées.)
UNE VOIX de FEMME
Fuyons !...
LE BARON
Qu'on mette un terme à ces discours infâmes !..
un ami de rothenfluh, au baron
Tais-toi
voix nombreuses, a Hans Millier
Tais-toi ! Tais-toi !...
(On le hue. — Bousculades. — Cris de femmes
foulées aux pieds.
Deux des gardes veulent se saisir de Millier. Il les repousse violemment.}
voix, dans la foule
Qu'on épargne les femmes !
(La foule s'est divisée en deux groupes distincts. D'un coté^ dix ou douze démagogues groupés autour de Rothenfluh. De V 'autre ', des sujets fidèles au Grand-Duc.)
hans muller, s* adressant a diverses personnes du groupe fidèle — qui peu a peu diminuera — tandis que les personnes interpellées passeront au groupe de Rothenfluh.
Maria ! Souviens-toi, souviens-toi de ton fils, Qu'un recruteur par ruse enivra ; que tu vis Arracher de tes bras, malgré ses cris, ses larmes, Afin d'aller — tu ne sais où ! — porter les armes, Se battre, pour servir un despote inconnu... Souviens-toi de ton fils, qui n'est pas revenu !
(à un homme :) Hans ! Le puissant seigneur qui trompa la Petite, Combien t'a-t-il payé ta fille ?
(A un autre :)
La faillite Qui te déshonora, Wilhelm, voilà deux ans, Est-ce que tu la dois aux impôts écrasants Grâce auxquels on peut voir, au bout des avenues, De beaux palais, porter leurs dômes dans les nues ?
(A un autre:) Wagner, c'est pour cela qu'on a vendu ton champ !
(A un autre :) C'est dix mois de prison que tu fis, pour ce chant, Friedrich, où ta jeunesse avait commis le crime De mettre, après " Fierté " " Liberté " comme rime ?
[A un autre :) Walter, ta pauvre femme un soir mourut de faim. Sais-tu bien qui faisait tripler le prix du pain ? Vers quels accapareurs le cri de ce sang monte ? Avec quel doux seigneur tu dois régler ce compte ?
(Le groupe de f de le s fond peu a peu ; chacun des interpellés entraîne des amis dans sa défection et passe au groupe rebelle que domine la haute stature de Rothenfluh.) Frères ! vengez-vous donc !...
(Cris de révolte. — Violent tumulte.
(Des armes apparaissent.)
la margrave, bas a Henri XIII
Il faut sortir !... Partir !
H ANS MULLER
Ne reconnais donc plus, peuple, pauvre martyr, Chair saignant sous les fouets, front couronné d'épines, Les droits divins de ces autorités divines !
Stupide peuple-chien, rugis ! Deviens lion ! Applique à tes tyrans la loi du talion ! Ils ont vécu de toi, de ton sang, de ta sève, Que de leur sang maudit ta liberté s'élève ! Juge-les ! Souviens-toi que sans toi nul n'est fort ! A mort tous les trompeurs ! Tous les tyrans !