‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 5)Chapitre 11 sur 37 · DECIMUS JUVENAL · texte numérisé non relu

DECIMUS JUVENAL

DOMITIEN

Divinité, salut ! Le Sénat nous commande De vous dire ceci : L'inquiétude est grande ! L'Orient que Titus semblait avoir dompté. Méprisant des Romains l'indolente bonté,

S'agite ouvertement. Chaque jour, nous arrive

Quelque incroyable trait de l'insolence juive.

Sien a vu crouler ses remparts et ses tours,

Mais son esprit rebelle et hautain vit toujours.

Il circule en Judée une médaille étrange

Qui symbolise Rome : un pourceau dans la fange ;

Joppé vient de détruire un autel d'Apollon ;

Un tribun disparut sous les murs d'Ascalon ;

Damas a massacré quatre légionnaires ;

Agrippa, prétend-on, arme des mercenaires ;

D'innombrables brigands vivent des grands chemins,

Mais s'attaquent toujours aux voyageurs romains ;

Yabnèh se fortifie et devient redoutable ;

Les Juifs osent nommer leur Dieu : " Le Véritable " !

D'ailleurs ceci fut dit par eux, en plus d'un lieu :

Titus, en qui Rome est vivante n'est pas Dieu !

Enfin, à Rome même — on le croirait à peine ! —

Dans les bouges, autour de la porte Capène,

On les voit, blasphémant et la Ville et Titus,

Adorer un poisson qu'ils appellent " Christus. "

TITUS, souriant avec pitié

Qu'importe... pauvres gens !

DOMITIEN, avec colère

Pauvres gens t

TITUS

Par Hercule,

Mon titre de " Divus " est un peu ridicule ; Notre père en riait une heure avant sa mort. " Je sens... Je deviens Dieu ! " râlait-il.

DOMITIEN

Il eut tort.

Lorsque l'on porte en soi toute l'âme de Rome...

TITUS

Est-on Dieu pour cela ?

DOMITIEN

Certe, on n'est plus un homme !

TITUS

Je ne suis pas un Dieu, je le sais trop, hélas !

Nous, c'est notre devoir de ne le savoir pas ! Nous adorons Titus !

TITUS

Je préfère qu'on m'aime !

DOMITIEN

Nous adorons Titus ! Malheur à qui blasphème

Cet être devant qui nous ployons les genoux :

On est Dieu pour le monde, alors qu'on l'est pour nous !

TITUS

Soit ! Tu ne prétends pas que je croie à ton songe ! Je ne suis qu'un faux dieu !

DOMITIEN

Tout dieu n'est que mensonge ; Mais s'il faut ce mensonge au lâche genre humain. J'exige qu'il adore un mensonge romain !

TITUS

Et moi, le seul pouvant ici dire : f exige !

Je désire ajouter à mon nom ce prestige,

Que le nom du Premier soit le nom du Meilleur !

Mais que veut le Sénat ?

DOMiTiEN, très agressif

Qu'un peuple batailleur Soit détruit. Il voudrait qu'il ne restât plus trace Au sein du genre humain d'une indomptable race ! Il a voté tantôt deux propositions.

TITUS, avec colère

De qui .?

DOMiTiEN, le bravant

De moi !

TITUS, se levant furieux

Mon frère !...

DOMiTiEN, heureux de cette colère

Ah!

BÉRÉNICE, bas dans un souffle, à Titus

Sourire !...

TITUS, se contenant, se rassied

Voyons î Tu me soumets tes lois un peu tard ! La première }

DOMITIEN

Fait un pays romain de la Judée entière. Sans réserve.

TITUS

Agrippa ?

DOMITIEN

Dépossédé.

TiTVS, furieux

Pourquoi ?

Parce que le roi Juif est un frère pour moi ?

DOMITIEN

Parce qu'il est un Juif et que tout Juif conspire.

TITUS, exaspéré Parce qu'il est un frère. Est-ce cela ?

{Apres un regard joyeux aux Sénateurs qui P entourent^ Domitien, silencieusement, triomphe de cette fureur^

BÉRÉNICE, bas

Sourire !

TITUS, calmé par un grand effort Dis, ton second projet !... Dis !

DOMITIEN

Dans chaque Cité, Tous jureront qu'ils croient en ta divinité.

TITUS, ironique Ce SOUS peine .?...

DOMITIEN

D'exil.

TITUS

Que tes lois sont clémentes !

Pourquoi pas la mort ?

DOMITIEN

Soit ! Le Sénat...

TITUS, r interrompant

Lois démentes !

Et tu le sais. Jamais tu n'eus l'ambition De me voir à tes lois donner ma sanction !

DOMITIEN

C'est clair.

TITUS

Alors, pourquoi ces deux lois superflues. Qui n'auront pas d'effet ?

DOMITIEN

Nous les avons voulues Pour te dire nos vœux, te dicter tes devoirs Et...

TITUS, éclatant une fois encore

Rien n'est aussi clair que tes secrets espoirs ! Tu veux...

BÉRÉNICE, bas r interrompant

Sourire !...

TITUS, se dominant^ a part

Soit !

DOMITIEN

Je veux ceci, mon frère, Et mes espoirs ne sont pas secrets — au contraire ! Ton règne a commencé, voilà bien peu de temps Et déjà tous — Peuple et Sénat — sont mécontents ! On te prête des vœux et des projets étranges. On assure tout bas, qu'en tes rêves, tu changes Tout ce qui fait l'honneur de Rome et son orgueil... On prétend que, touché de voir le monde en deuil. Ton premier soin sera d'adoucir sa misère Et de forcer notre aigle à déplier la serre. On prétend que tu veux, à l'Univers dompté. Montrer un Empereur de paix et de bonté. Rome ne le veut pas. Rome exige ses joies. Nos aïeux furents forts. Les peuples sont nos proies, A nous, fils des géants et des victorieux, A nous, bénis du Sort, à nous, élus des Dieux. Rome exige de toi ses plaisirs séculaires : Des fêtes, des combats, des festins congiaires. Des dépouilles de rois, et des morts de lions ! Quel peuple en ce moment frappent nos légions .? Quelles tâches, pour leur vigueur as-tu trouvées .? Quelle cité pour nous, dégorge ses trophées ? Sur quelles Marches sont nos aigles .? Sous quels cieux Continuons-nous l'Œuvre auguste des Aïeux ? Nous entendons rester — demain comme naguère — Le peuple d'un seul art, d'un seul plaisir : La Guerre ! Nous entendons rester le peuple, prêt, toujours, A marquer de son sang, sa haine et ses amours ! Dans le stérile sol de Rome — c'est sa gloire ! — On ne cultivera jamais que la Victoire.

Le terrain que le Tibre arrose est meurtrier,

Pour tout arbre moins fruste et moins fort qu'un laurier !

Une influence obscure et funeste te guide !

Assise à tes côtés, l'étrangère perfide

Affaiblit tes conseils, énerve ta vigueur,

D'imbécile bonté te pénètre le cœur.

(Sur les tnarches du trône de marbre sont disposés des cousins sur lesquels Bérénice est étendue aux pieds de l'Empereur. Celui-ci^ quand son frère attaque sa maîtresse^ lui prend la main qu il gardera dans les siennes^ souriant et ironique. Kt quand Domitien se fera presque insultant tout a l ' heure ^ on comprendra pourquoi Titus ?ie lui répond que par un sourire.)

C'est Rome qui te dit, par la voix de ton frère. Qu'il faut changer un rêve à son destin contraire ! Son premier serviteur est son Imperator. Titus n'est dans son poing géant qu'un glaive d'or ! Titus n'est dans sa main qu'une coupe remplie ! Titus n'est qu'un laurier qui sous ses cheveux plie...

TITUS, souriant Mais il est Dieu !

DOMITIEN

S'il plaît à Rome qu'il soit tel, Il est le front sacré décorant son autel !

TITUS

Soit. Je serai pourtant mieux que cela, j'espère !

DOMITIEN

Tu ne peux être mieux !

TITUS

Oui ! Je puis être un père !

DOMITIEN

Tu te trompes, Titus, le Peuple a ses aïeux. Et cela lui suffit. Tu ne peux être mieux !

TITUS

Ses aïeux ont conquis des hommes et des femmes...

DOMITIEN, V interrompant avec ironie Toi, que veux-tu trouver à conquérir }

TITUS

Des âmes, Des cœurs ! D'un Univers, esclave mal dompté. J'entends faire un ami !

DOMITIEN, dédaigneusement

Je sais ! Par ta bonté !

Rome n'a plus besoin à présent d'être bonne, Puisqu'elle est la plus forte et n'a peur de personne !

TITUS

Redoutons les Destins !

DOMITIEN

Nous leur faisons la loi !

TITUS

Alors, dans ce cas-là, le sage a peur de soi !

DOMITIEN

Non!

TITUS

Quel que soit Torgueil qui te gonfle le buste, On doit toujours trembler de n'être point un Juste !

DOMiTiEN, riant dédaigneusement

Qu'est-ce qu'un Juste ? Toi ?

TITUS

Le Juste, c'est celui Qui sait bien qu'ici-bas nul ne vaut moins que lui !

DOMITIEN, riant

Comme on reconnaît bien celle qui te captive : Sa fausse humilité de traîtreuse âme juive ! Moi, je parle en Romain et veux avoir la foi Que dans cet univers nul ne vaut mieux que moi !

TITUS

Montre-toi le meilleur, la chose sera claire ! Enchaîne ton orgueil, réfrène ta colère, Sois celui qui se fait petit pour le petit, Qui tremble d'étaler un grossier appétit...

DOMITIEN, l'interrompant

L'on croirait écouter la Juive qui te mène !

TITUS

D'un visage divin, fais une face humaine :

Car crois-moi, l'Avenir, suite d'êtres humains.

Ne dira pas de nous : " Quels dieux que ces Romains ! "

Il vaut mieux désirer, étant ce que nous sommes.

Qu'il dise simplement, songeant à nous : " Quels hommes ! '*

DOMITIEN, furieux, après un silence

Tes Romains... Quels plaisirs prépares-tu pour eux ?

TITUS

Le plus grand des plaisirs, c'est d'être généreux, Et je vais leur offrir la plus douce des fêtes ! Six fois, en huit cents ans de luttes, de conquêtes, Notre bras, un instant, put cesser d'être armé... Le temple de Janus fut alors renfermé.

Ce geste solennel, je prétends le refaire...

DOMiTiEN, stupéfait et violent

C'est impossible ! C'est...

TITUS, avec une fermeté souriante

Ce sera, mon cher frère !

Pour la septième fois, ces temps sont revenus : Demain, je fermerai le temple de Janus !

DOMITIEN, qui nen peut croire ses oreilles Tu ne le feras pas !

TITUS

Et cela voudra dire :

Sur toute la frontière immense de l'Empire Rome, à tout étranger, ouvre des bras amis !

DOMITIEN

Tu ne le feras pas ! Non ! Je me suis promis

De dompter ces Germains dont les tribus altières

De nos sujets Gaulois désolent les frontières...

Pour l'honneur de ton nom, l'honneur du nom romain.

TITUS

Je déclare la paix à tout le genre humain !

DOMITIEN, atterré

Je le vois trop, tu prends cette mesure folle Pour empêcher que je ne monte au Capitole, Triomphant à mon tour, ainsi que toi, jadis !

TITUS, avec pitié et amertume Ah ! Malheureux, si tu savais ce que tu dis !

DOMITIEN

Je le sais !

TITUS

Crois-tu donc que l'appareil de gloire, Ce cortège éclatant, hommage à la Victoire, Ces chants des tympanons et des sistres guerriers. Ces soldats entourant leurs armes de lauriers, Ces vierges balançant des urnes parfumées. Ces trépieds, vomissant des spires de fumées. Cet orgueil de tenir une Victoire d'or Dans la main, tandis que l'on crie : Imperator ! Crois-tu, ces fleurs, ces cris, cet encens et ces armes. Crois-tu que cela vaille une seule des larmes. Un seul des pleurs, noyant les pauvres yeux éteints D'une mère, hurlant, dans les palus lointains De quelque ténébreuse et morne Germanie, Et qui, le cœur étreint d'une horreur infinie. Se griffe le visage en ses cheveux épars. Parce qu'il a fallu des lauriers aux Césars !

DOMITIEN, éclatant de rire

La Juive t'inspira ce beau discours étrange ! Prends-y garde, Titus... Jérusalem se venge !

TITUS, avec pitié^ souriant Pauvre insensé !

DOMITIEN

Mon pauvre frère ! A ton insu Ta maîtresse t'a fait une âme de vaincu !

TITUS, souriant

Cette âme de vaincu, cher frère, ta science Des mots blessants ne vaincra point sa patience. Demain, je fermerai le Temple !

DOMITIEN

Mais....

TITUS, avec fermeté

J'ai dit !

DOMITIEN

Réfléchis !

J'ai parlé

TITUS, très net

DOMITIEN

Non ! Ce projet maudit...

TITUS, r interrompant^ souriant

Domitien ! L'Esprit du Mal te tend un piège... Tu maudis le projet d'un Dieu... Quel sacrilège ! Quand tu vas y songer de sang-froid... quel remords !

{Domitien voudrait parler encore. Mais Titus s'est levé. Il lui impose silence du geste ^ relevé Bérénice et s"" éloigne avec elle après avoir dit à son frère y très souriant :)

Salut, frère !...

{Et aux Sénateurs qui s'inclinent profondément :) Salut, Pères !

BÉRÉNICE, bas, joyeusement, pendant quils s'éloignent

Tu fus très fort !

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