‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 5)Chapitre 27 sur 37 · BÉRÉNICE, TAMAR, RACHEL BÉRÉNICE · texte numérisé non relu

BÉRÉNICE, TAMAR, RACHEL BÉRÉNICE

Trois fois déjà, trois fois depuis que je suis née, Je me vis d'une foule hostile environnée... D'abord, j'avais dix ans, à Césarée, un soir Prisonnière au Palais, je brûlais d'aller voir Les Khans et les Marchés des quartiers populaires Dont mon père matait les obscures colères. Agrippa me suivit... mon frère bien-aimé. Dans l'étroit carrefour, sale, noir, enfumé. Où venaient déboucher sous des arcades sombres Des ruelles aux murs lépreux, tout rongés d'ombres. On devina le rang des deux enfants craintifs Et je vis, ce jour-là, la mort, dans des yeux juifs... Faces de bronze, nez busqués, barbes sauvages, Brunes, rousses, d'argent, encadrant des visages Mobiles, convulsés, où des regards ardents Brûlaient déments, où l'on voyait grincer des dents, Fronts écrasés, sous les turbans aux couleurs vives, Griffes qui, s'entr'ouvrant, se fermant, convulsives Se tendaient, empoignaient les airs de toutes parts, Ce souvenir, toujours, hante mes cauchemars !... Puis plus tard (Je n'en garde au cœur aucune crainte, Et pourtant le danger fut plus grand !...) à Corinthe ! Vespasien craintif, devant Rome criant.

M'avait dit : " Voyagez ! Revoyez l'Orient !

" Ayons l'air de céder au peuple, mais moi-même

" Je vous estime autant que mon Titus vous aime ! "

Et le bruit de ma chute, alors, se répandant,

On eut voulu qu'il m'arrivât... un accident !

Et je me vois encor, sur le port de Cenchrée,

D'une foule de Grecs souriants, entourée...

Ils m'étouffaient, remplissant l'air de cris joyeux

Et cette multitude — horreur ! — n'avait pas d'yeux...

Ils ne regardaient pas ! Détournant le visage,

Ils se poussaient, ils m'écrasaient, charmants, sans rage.

Et tout en m'étouffant, pas un qui ne criât :

" Excusez Kyria ! Pardonnez Kyria ! "

Hier, ce fut plus terrible ! A peine hors du temple

Je compris que ce flot d'hommes qui me contemple

Rien ne pourrait jamais le toucher, l'émouvoir,

Et que jamais, jamais, je n'aurais le pouvoir

De fendre le granit de la foule romaine.

Je la verrai toujours, cette muraille humaine :

Ces toges jaunes d'où sortaient, nus, de gros bras.

Ces fronts étroits, têtus, ces cheveux coupés ras.

Ces yeux sous les sourcils froncés pleins d'ombres noires,

Ces glabres mentons durs et carrés, ces mâchoires

Se contractant dans les visages anguleux.

Je parlais... je parlais... ce n'était pas pour eux !

Mes paroles tombaient, inutiles, glacées.

Mes mots, sur le granit compact de leurs pensées

Glissaient, sans y laisser vestige plus réel

Que l'ombre qu'un oiseau laisse tomber du ciel !...

[Désespérément)

Ah ! Quand hurlaient enfin leurs rages taciturnes Que n'ont-ils écrasé ce cœur sous leurs cothurnes !

ii8

A présent, que va-t-il arriver ?

TAMAR

Il faudrait Une révolte ouverte, et que l'on dompterait...

BÉRÉNICE

Non ! Oh, non ! Quelle horreur !

RACHEL

Aux deux bouts de la Voie Des soldats à cheval veillent...

BÉRÉNICE, amèrement

Que chacun voie Combien Rome me hait !

RACHEL, malgré les signes de se taire que lui fait Tamar

Des forcenés tantôt.

Ont voulu, malgré tout, passer... le glaive haut. Les soldats sont tombés aussitôt sur la foule.

BÉRÉNICE

C'était cela, ces cris ?

RACHEL

Tandis qu'on la refoule J'ai, sur le pavement, vu...

[Elle s'arrête, voyant les signes de Tamar) BÉRÉNICE, avec horreur

Quoi ? Pas de sang... dis ?

TAMAR

Il faut les écraser, idolâtres maudits !

BERENICE

Non ! Pas de sang, Seigneur !

TAMAR

Alors, que v^eux-tu faire ?

BÉRÉNICE

Pardonner... oublier !

TAMAR

Si Titus est sévère, S'il paye à ses Romains sans faiblesse, leur dû. Vous pouvez vaincre encor... Sinon tout est perdu !

BÉRÉNICE

Tout est perdu ! Tout est perdu ! Que veux-tu dire .?

Hélas ! Qu'on prenne donc mon sang si l'on désire.

Que veulent-ils enfin, et n'est-ce pas affreux.?

Contre mes frères juifs, j'ai combattu pour eux.

J'ai vénéré leurs dieux, respecté leurs usages !

Refusant tous les dons et tous les avantages.

Voilà dix ans qu'à Rome on me voit chaque jour

Vivre pour les aimer, pour être le secours

Du besoin, du malheur, l'appui de la faiblesse...

Je vis très humblement... sans luxe ! Je ne blesse

Personne par des airs de grandeur et d'orgueil...

Qui donc n'eut pas à se louer de mon accueil .?

Jamais je ne me suis mêlée à leurs querelles...

Comment, comment ai-je excité des fureurs telles .?

Déjà, lorsque Titus n'était pas Empereur

Quiconque désirait mériter leur faveur.

Dans le Cirque, au Théâtre, ou dans quelque assemblée,

M'insultait, devenant leur favori, d'emblée !

C'était la mode alors... Diognès la lança...

Et lentement ainsi leur haine commença.

J'eus beau, par cent moyens m'efforcer de leur plaire,

Tout contre moi tournait, accroissant leur colère...

Pourquoi donc ? Je voudrais parler... aller vers eux...

Leur dire... m'expliquer... Hélas ! que c'est affreux !

D'où vient cette fureur contre une pauvre femme .?

TAMAR

Ils ont senti briller, ces païens, sur leur âme Eclipsant les clartés tremblantes de leur ciel. Au fond de l'Orient, la splendeur d'Israël !

BÉRÉNICE

Une pauvre princesse Hérodienne... Folie ! Une amante qui cède, et consent, et supplie. Et qui n'a qu'un désir, et qu'une volonté : En semant de l'amour, récolter la bonté !

TAMAR, sombre C'est l'heure de la force !

BÉRÉNICE

Hélas !

TAMAR

Sois convaincue Qu'à ta place Judith n'eut pas été vaincue !

Page 1