‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 5)Chapitre 26 sur 37 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

LES MÊMES, TITUS, BÉRÉNICE, ks prinCîpaUX MAGIS- TRATS et FONCTIONNAIRES de Rome, le grandprêtre DE jANUs QUiRiNALis et soîi cortege.

[Par la petite porte du Chœur ^ le cortege du Grand- Prétre de yaîius pénètre dafis le Temple. D'abord des Thuriféraires, des Flamines, des Prêtres subalternes. Puis les Vestales. Conduites par une Vestale aux cheveux blancs., une dizaine de petites filles de dix a douze ans, précédent les Vestales consacrées. Ces enjaîits chantent un hymne en r honneur du Dieu. Le Grand-Prêtre de "Janus, tenant a la main PAlvéolus, [espèce de goupillon) s'est rendu à l'entrée du Temple pour recevoir l'Empereur. Il trempe cet Alvéolus dans la vasque d'eau lustrale et le tend a Titus qui entre le premier, accompag?ié de Bérénice. L' Empereur prend l' Alvéolus et fait le geste de jeter de l'eau lustrale sur les Sénateurs h droite et à gauche. Il tend ensuite cet instrument à Béré?iice, qui imite son geste, avec un embarras visible.)

FLACCUS, à l'entrée de Bérénice et de Titus, bas a Poppœus Vois ! Sous ses voiles bleus, elle est pâle !

POPPŒUS

Si pâle !

FLORUS, bas a Flaccus Elle ose — c'est trop fort ! — nous jeter l'eau lustrale !

POPPŒUS

On voit l'alvéolus lui trembler dans la main ! FLACCUS, avec rage, s'inclinant Inclinons-nous devant l'Augusta de demain !...

(ha suite de Titus se place derrière lui dans le milieu du Temple. Les Préfets des Trois Gardes : Urbaine, Prétorienne, Nocturne. Les Consuls. Les Souverains Pontifes de fupiter Capitolin, de Mars, de funon, de Minerve. Les Tribuns du Peuple. Les Ediles.

Au dehors la clameur triomphale des clairons remplit le ciel.

Au dedans, cest un nuage d'' encens ; une harmonie plus douce de flûtes^ de psalterions, de voix enfantines.

Quand les chœurs se sont tus, quand le chœur des petites éleves-Vestales a pris fin, le Grand-Prétre de y anus, revêtu de ses ornements sacerdotaux, se place devant la statue du Dieu :)

LE GRAND-PRÊTRE

Sainteté, Glorieux César, Illustres Pères, Reine. Six fois, ouvrant d'inoubliables ères De repos, de bonheur, six fois, en huit cents ans. Vos ancêtres se sont réunis sur ces bancs Pour enfermer le Dieu dont le double visage Aux cœurs épris de paix est de mauvais présage. Certe, il convient aux temps guerriers, le double front : Le front grave, que seuls les vrais Romains verront. Le front joyeux, que seul verra notre adversaire. Durant la Paix n'avoir qu'un front est nécessaire, Car il sied d'avouer, sans craindre leur accueil, A ses frères Romains, ou sa joie, ou son deuil.

Le divin Augustus, va, d'après le vieux rite. Déclarer à l'humanité la paix Quirite... Il lira la formule...

(Un des prêtres de Janus portant un tableau d^ argent va s'agenouiller devant l'Empereur qui se lèvera pour lire ce qui est gravé sur ce tableau.)

...et, ces mots sacrés, lus, Rome n'a plus que des amis !

[D'une voix solennelle et forte :)

Rome n'a plus Que des amis ! Qu'il soit anathème ! Anathème ! Le citoyen qui frappe un étranger, de même Que s'il frappe un Romain. Qu'on le traite en bandit, En meurtrier. Qu'il soit maudit, trois fois maudit ! Tant que le fécial n'a pas rompu la verge. Que tout glaive romain, désormais, reste vierge. Que tout glaive romain au fourreau soit remis... Il n'est plus d'étrangers, il n'est plus d'ennemis ! Que celui qui voudrait troubler la paix du monde, La sainte paix que le divin Augustus fonde. Néfaste et sacrilège, au bourreau soit livré !

TOUS, en un murmure

Qu'il en soit ainsi ! Qu'il en soit ainsi !

TITUS, se levé et dans un religieux silence commence a lire la formule sacrée :

" Rome n'a plus que des amis..."

juvENAL, se levant^ d'une voix tonnante

Ce n'est pas vrai !

(Stupeur.)

TITUS, aux Gardes Qu*on saisisse cet homme !

LE GRAND-PRÊTRE, bas à TitUS

Un instant ! [Au Centurion qui s^ avance pour obéir à r Empereur :)

Non ! Arrête !

{bas a Titus ^ rapidement :) Il nous faudra remettre à plus tard cette fête, Si l'on use de force et profane ce lieu. Braver présage tel, serait braver le Dieu !

JUVENAL, criant a l'assemblée Rome, plus d'ennemis ! Ce n'est pas vrai, vous dis-je !

TITUS, bas au Grand-Prétre Crois-tu ! Crois-tu !

LE GRAND-PRÊTRE

La loi des Augures l'exige !

TITUS, à Juvenal

Homme, va-t-en d'ici ! Je veux être clément En ce beau jour et j'oublierai ton cri dément !

JUVENAL

Je ne sortirai pas !

{Aux Sénateurs :) Vous, soyez témoins !

TITUS, menaçant

Homme !

JUVENAL

Vous tous. Père Conscrits, vous. Vestales, toi, Rome,

Louve de Romulus dont le sourd grondement Autour de nous se fait entendre incessamment, Je vous prends à témoins que les mots que je clame, Disent tout votre cœur, montrent toute votre âme ! L'Imperator nous a trahis, nous a trompés. Nous demandons la guerre et maudissons sa paix ! Guerre ! guerre ! tant que, sur un seul point du monde. On sapera le Monument que Rome fonde ! Guerre ! guerre ! tant que l'on trouve un étranger. Qui, pour Rome, plus tard pourrait être un danger ! Oui guerre ! Aussi longtemps que des âmes existent Que la grandeur de Rome et sa puissance attristent ! Et guerre enfin, guerre avant tout, guerre d'abord, Guerre implacable, impitoyable, guerre à mort, A la reine étrangère à tes côtés assise ! Titus ! Rome la hait, l'exècre, la méprise ! Depuis quinze ans que dans ta chair elle a vécu, Vaincue elle te fit une âme de vaincu...

{Tumulte^ cris de protestation contre ces paroles^

TITUS

Ce fou !...

JUVENAL

Ce que le fou vient de dire, il le prouve ! Que l'étrangère, ose passer devant la Louve ! Qu'elle ose traverser le Forum seulement, Autrement qu'entre deux murs d'airain, autrement. Que derrière ta Garde, en passante furtive ! Qu'elle fasse cela, Titus, et qu'elle vive. Je dirai que j'ai tort ! Je dirai que j'ai tort ! Et si j'ai tort je me condamne à mort ! A mort !

Qu'elle fasse cela ! Qu'à travers une foule

De bons Romains que nul poing armé ne refoule,

Elle fasse — ce n'est pas bien loin ! — cinq cents pas !...

Ouvre ton Temple en paix ! J'accepte le trépas !

Qu'elle ose regagner la Maison d'Or ! Qu'elle ose !

Cinq cents pas seulement ! Cinq cents ! C'est peu de chose !

Qu'elle fasse au milieu de Rome cinq cents pas...

Ah ! Sainteté ! Tu sais qu'elle n'oserait pas !

Hé bien alors, que ton erreur soit reconnue...

Tu nous trompes, Titus, la guerre continue !

Et la terre et le ciel, par moi, sont prévenus

Que tu fermes en vain ton Temple de Janus !

{Violent tumulte. Tous menacent Juvenal du geste et le couvrent de huées. 'Plusieurs crient : Vivat Augustus ! Les plus intimes amis de Domitien seuls osent se taire,

Enjîn, tous s'unissent en une acclamation prolongée en r honneur de Titus.

VOIX DIVERSES

Ecoutez le Grand-Prêtre ! Ecoutez ! Chut ! Silence !

{Le silence se fait brusquement. — Lt soudain., dans ce silence^ rauque, violente, menaçante comme un hurlement de béte fauve, une clameur populaire au dehors, répond h celle des Sénateurs^

BÉRÉNICE, quand cette clameur s'est éteinte, fermement. Je prétends relever le défi qu'il me lance !

{Sensation. — Quelques ricanements^

TITUS, bas Non ! non ! Je ne veux pas, Bérénice ! Jamais !

lOO

DOMITIEN

Nous ne pouvons fermer le Temple !

Je remets A demain... à plus tard... cette cérémonie...

{Longue sensation.) {Aux gardes, montrant Juvenal :)

Emparez-vous de lui !

JUVENAL

J'ai raison ! Qui le nie ?

Sénateurs ! Vous voyez ! C'est la guerre toujours !

TITUS, à part, avec rage

Oh ! toi, toi, tu paieras ton crime de tes jours !

LE GRAND-PRÊTRE, Cl Titus solennellement

Divinité, devant ces néfastes présages,

Ce serait offenser le Maître aux Deux-Visages,

-Que de fermer son Temple...

TITUS, à part

Oh ! Rage !

BÉRÉNICE, £une voix ferme et claire au Grand-T^rétre

Et si pourtant, X)émentant ce qu'a dit cet homme, démentant Ses mots affreux, j'allais, ainsi qu'il m'en défie Jusqu'à la Maison d'Or ?

TITUS, bas Tais-toi ! Risquer ta vie !

lOI

LE GRAND-PRÊTRE, embarrassé

Ccrte, il se trompe, il se trompe, j'en suis certain, Mais...

BÉRÉNICE, rinterrompant

Serait-il prouvé. Prêtre, que le Destin Bénit Titus, approuve et souhaite son geste. Qu'à ses ennemis seuls la paix sera funeste ? Le néfaste présage en deviendrait-il bon ?

LE GRAND-PRÊTRE

Certe !

{Colloques entre les Sénateurs. Sensation prolongée!)

BÉRÉNICE, a Titus, bas Ordonne aux soldats de rompre leurs rangs !

TITUS, bas

Non!

Non jamais !

BÉRÉNICE, bas

Laisse-moi, Titus, je t'en supplie.

C'est le dernier combat pour notre amour !

TITUS

Folie Non ! Non, je ne veux pas !

BÉRÉNICE, très énergiquement, bas

J'irai ! J'irai ! J'irai !

L'Orient s'est-il pas assez déshonoré.

Quand Cléopâtre a fui le fatal Promontoire D'Actium ? Laisse-moi te donner la Victoire !

TITUS, suppliant Bérénice !

BÉRÉNICE, avec une fermeté extrême

Je veux !

[D'une voix qui rétablit le silence parmi les assis^ tant s — car cette scène entre elle et Titus s'est passée, très rapidement, un peu à f écart.)

Pères Conscrits ! J'obtiens De son Eternité que les Prétoriens Se retirent !

(Tumulte.)

TITUS, au Centurion, consentant à ce qu'il transmette r ordre de la Reine.

Va, bon Drusus !

{Bas.)

Que ta cohorte Dans le clivus voisin veille !

LE CENTURION, baS

Bien !

FLORUS, exultant, à Poppoeus

Elle est morte !

[Dans le désarroi qui règne, Titus remonte un instant près de la porte d'entrée pour assister à la dispersion des troupes.

Bérénice fait signe aux deux gardes qui encadrent fuvenal. Ils s'écartent et s' adressant à celui-ci, elle dit :)

Jeune homme, pour ouvrir la foule devant moi,

Je demande un héraut, un porte-voix !

juvENAL, sombre

Qui ?

BÉRÉNICE

Toi !...

Dis-moi, Romain, pourquoi ta colère et ta haine ? Pourquoi cette fureur que mon aspect déchaîne ? J'aime Rome pourtant, sois-en bien convaincu !

JUVENAL

Je te l'ai dit : tu mis une âme de vaincu.

Une âme bonne, et douce, et patiente, en l'homme

Qui n'est qu'un glaive d'or entre les poings de Rome !

BÉRÉNICE

Tu hais donc la bonté, jeune homme ?

JUVENAL

Je la hais !

BÉRÉNICE

Un méchant Prince est donc l'objet de tes souhaits ?

JUVENAL

Oui !

Tu le veux hautain, brutal, cruel ?

JUVENAL

Peut-être !

Pourvu qu'il prête à ma Patrie un front de Maître, Un front de Force, un front de ferme Volonté !

BERENICE

Comprends-le donc, rien n'est plus fort que la bonté !

JUVENAL

L'homme digne du nom, sait qu'il se rapetisse, S'il tient de la Bonté ce que doit la Justice !

BÉRÉNICE

La raison toutes deux, les fait marcher d'accord !

JUVENAL

La meilleure raison c'est le glaive du fort !

BÉRÉNICE

Une raison a plus de force désarmée...

JUVENAL

Pour son glaive elle est crainte !

BÉRÉNICE

Et sans son glaive, aimée !

JUVENAL

Il faut vivre, avant tout !

Ce qu'il faut, avant tout, C'est être beau !

JUVENAL

Non, non ! D'abord rester debout !

Exister ! La raison, comme l'instinct l'atteste ! Vivre, vivre d'abord ! Qu'est-ce donc qui nous reste De toutes nos beautés, quand s'ouvre le tombeau .?

BÉRÉNICE

Il vaut mieux n'être pas, que de n'être pas beau !

JUVENAL

Oui ! Tu choisis pour nous, — la douleur t'est légère ! — Le destin de ne plus exister — étrangère !

BÉRÉNICE

Non celui qui choisit ce destin, c'est celui

Qui clame qu'avant tout, la force est son appui !

Tôt ou tard il appelle, en une heure de lutte

La Raison, au secours, contre la Force brute...

Mais qui ne crut qu'au glaive alors est sans appel...

Son erreur a chassé tous les Dieux de son ciel !

DOMITIEN

Reine, ne parle pas de ces Dieux que tu nies !

JUVENAL

Dont les Divinités sont par les tiens honnies !

{Murmures d'approbation.)

BÉRÉNICE

Tu les crois tout-puissants .? Plains donc le malheureux, L'insensé qui voudrait se révolter contre eux !

DOMITIEN

Tu ne lui réponds pas ! Ton esprit nous étale

Sa souplesse et sa fourberie orientale !

Les Juifs n'ont qu'un seul Dieu, qu'ils nomment " Le Vrai Dieu ".

Donc les nôtres sont faux et mensongers... Dis-le !

Dis-le !

(Ricanements)

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JUVENAL

Mais souviens-toi, quel que soit le mensonge Des rêves anciens que le nôtre prolonge, Que celui dont le geste ose effleurer nos Dieux Touche, dans leur tombeau, le front de nos Aïeux !

( Titus entouré de quelques gardes est demeuré sur le seuil du Temple d'oti il surveille le mouvement de V armée. Peu à peu la discussion entre Juvenal et Bérénice — discussion dans laquelle Domitien intervient quoique Bérénice s'efforce de ne parler qua Juvenal^ le César étant un atitagoniste trop redoutable — a attiré l'attention des assistants qui la suivent en silence?)

BÉRÉNICE, a 'Juvenal

Jeune homme, si tu veux savoir ce que je pense De tes Dieux...

(Vif mouvement de curiosité^ ...si tu veux connaître ma croyance, Au pieds de leurs autels va-t'en la contrôler... Je crois qu'on est divin, quand on sait consoler !

JUVENAL

Parole de vaincu !

BÉRÉNICE

Non, parole de femme Qui sait que les humains sont tous frères par l'âme !

(Murmures.)

JUVENAL, véhément

C'est faux ! C'est faux ! Comment ! Nous serions frères, nous, Du faible, auquel un fort fit ployer les genoux,

Du lâche qui courba le front dans la défaite, De l'esclave qui tremble et dit au maître : Faite ! Tu mens ! Tu mens ! Romains, jamais nous ne plions, Et les chiens ne sont pas les frères des lions !

[Approbations.)

BÉRÉNICE

Romain, nous qui faisons le même effort auguste. Nous qui pour démontrer que notre cause est juste Osons dire à la Mort : approche ! En vérité Comment peux-tu nier notre fraternité !

N'avons-nous pas tous deux sous le tranchant du glaive Dit au Sort : Prends mes jours, ou laisse-moi mon rêve ! Va, chaque nation, compte de nobles cœurs, C'est l'aveugle Destin qui choisit les vainqueurs !

JUVENAL

Pour un homme il serait d'un lâche de le croire, Le courage et la volonté font la victoire !

(Titus à ce moment redescend vers la Reine.)

BÉRÉNICE

Courage et volonté ! Je crois en eux aussi...

Et tes deux mots sont d'un présage heureux ! — Merci !

[Il demeure muet, sombre, farouche, lointain.)

Je le vois trop... j'irai seule !

[Elle marche vers la sortie.)

TITUS, à part

Ma Bérénice !

DOMITIEN, bas à Poppoeus

Qu'elle en sorte vivante, elle est Impératrice !

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TITUS, bas a Bérénice avec qui il marche vers rentrée Je veux te suivre !

BÉRÉNICE, bas a Titus très tendre mais tr} s ferme Non ! — Mon Maître... Obéissez !...

i^Au dehors^ depuis le départ des soldats^ le bruit de la foule est devenu très distinct. C'est un sourd grondement continu.

Tandis que Bérénice marche vers la sortie du Temple dans lequel règne un silence profond on n entend que cette grande voix populaire au dehors et on a r impression que toute la ville est la qui attend.

Des que Bérénice paraît sur le seuil, un profond silence se fait.)

BÉRÉNICE, parlant au Peuple, sur le seuil du Temple

Nobles Romains ! On dit que vous me haïssez !

Je n'ai rien fait pour mériter votre colère

Et j'ai voulu venir sans garde tutélaire,

Sans appui, sans ami, seule, au milieu de vous.

Je viens vous expliquer tous mes actes ! Tous... Tous !

Certes, je ne suis rien, moi, qu'une pauvre femme.

Mais je veux que l'on m'aime et comprenne mon âme.

(£//(? s'éloigne un peu.)

Autour de Domitien, près de F autel de fanus, se sont groupés, Juvenal, Poppœus, Florus, Flaccus et les principaux amis de Domitien.

Titus se tient près de l'entrée du Temple. A mesure que Bérénice s'éloigne et se perd dans la foule, les plus jeunes des Sénateurs, groupés près de l'entrée, grimpent sur la vasque de Peau lustrale et sur des bancs pour suivre du regard la Peine cachée dans la foule.

Dans le groupe de Domitien, des

VOIX disent avec colère :

Ils récoutent !

— Ils sont stupéfaits !

— Pas de cris

Hostiles !

— Pas encor... Attends ! Ils sont surpris !

Ce que je veux ?... Voici : je n'en fais pas mystère !

Le Ciel vous à choisis, pour maîtres de la Terre,

Hé bien je pense, moi, qu'il serait noble et beau.

Que le monde, en l'honneur de son maître nouveau

Fut meilleur qu'il n'était... — Qui d'entre vous, s'offense

De cette ambition .?

{On île la voit plus)

VOIX, dans le groupe près de l'entrée

— Elle avance !

— Elle avance !

BÉRÉNICE

Oui ! Meilleur qu'il n'était ! C'est facile, écoutez !... Vous pourrez m'expliquer ce que vous redoutez : Ne pourrait-on en s'entr'aidant faire des choses .?... Prévenir des douleurs, en découvrant leurs causes .? Apprendre ? L'ignorance est la source des maux !

DOMITIEN, rageusement Elle va les charmer par d'imbéciles mots !

VOIX, dans le groupe près de la porte — C'est qu'elle avance !

— Elle est près du Temple d'Hercule !

IIO

DOMITIEN

Mors donc, Louve ! Mors donc !

LA VOIX DE BÉRÉNICE

...N'est-il pas ridicule De se faire souffrir, de se faire mourir, Quand on pourrait s'aimer, s'aider, se secourir...

VOIX, dans le groupe de Domitien

Quel silence !

DOMITIEN, avec rage

Mors donc !

LA VOIX, de plus en plus lointaine de Bérénice

Dites .? N'est-ce pas juste, Romains .?...

VOIX, dans le groupe près de la porte Et la voilà devant l'autel d'Auguste !

AUTRE VOIX, dans le même groupe La foule énorme s'ouvre et se tait.

LA VOIX DE BÉRÉNICE, trh lointaine

...Je les plains...

Les malheureux vieillards... les pauvres orphelins...

FLORUS

Quel silence !

VOIX, près de la porte Elle est dans le Forum !

LA VOIX DE BÉRÉNICE, à peine distincte

... Un remède A la douleur...

UN DES JEUNES SÉNATEURS, pres de la porte Je ne puis plus la voir !

LA VOIX DE BÉRÉNICE, par instants

... qu'on s'aide.

Justice...

DOMITIEN

Folle !

LA VOIX DE BERENICE

...Paix...

DOMITIEN

Infâme juive !

LA VOIX DE BERENICE

...Amour...

DOMITIEN

Oh ! Si je suis jamais Empereur à mon tour !

VOIX près de la porte On ne voit plus son voile !

DOMITIEN

Elle est Impératrice !

(Menaçant Juvenal^ déconfit.) Toi, tu fis son triomphe et tu fus son complice !

UN des jeunes sénateurs, près de la porte.

Oh ! cet homme là-bas... on dirait un boucher...

Il fend la foule...

(// observe anxieusement puis ce cri lui échappe .•)

Brute !

(Quelques 'iPagues cris au-dehors.)

TITUS

Ose-t-il la toucher ?

[Et soudain c'est une clameur assourdissante^ frénétique^ forcenée^ toute une ville déchaînée^ hurle a la mort,

Titus ^ le glaive au poings se précipite au dehors. On entend un bruit de lutte. Un tumulte inexprimable^

DOMiTiEN, exultant.

Ah ! La Louve a mordu ! Bien ! Bien ! Ma bonne Louve !

{Kiant^ Il nous rapportera ses morceaux... s'il les trouve !

[Titus ^ suivi du Centurion Drusus et d'une foule de

ses gardes, reparaît a P entrée, portant dans ses

bras Bérénice évanouie, le visage en sang.

L,a foule, faces hurlantes, poings menaçants, vient se

briser a la barrière des gardes qui défendent Ventrée.

Les Vestales entourent Bérénice près de qui Titus

s'agenouille anxieusement, A un moment, les clameurs de mort deviennent plus violentes^

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