‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 5)Chapitre 29 sur 37 · BÉRÉNICE, DOMITIEN DOMITIEN · texte numérisé non relu

BÉRÉNICE, DOMITIEN DOMITIEN

Salut, Reine !

Salut

BERENICE

Que bénis soient les dieux

De t'avoir arrachée, hier, à ces furieux !

BÉRÉNICE

Merci... merci César !

DOMITIEN

Je suis ton adversaire Mais ne t'ai souhaité que le mal nécessaire !

BÉRÉNICE

Merci, César ! Et tu peux voir qu'en vérité Je n'ai pas trop souffert de ma témérité. Sauf là, sous les cheveux, deux légères blessures D'où le sang a coulé, sauf quelques meurtrissures Ce forcené ne m'a rien fait.

DOMITIEN, relevant le mot Ce forcené ?

BÉRÉNICE

Oui... ce forcené !

DOMITIEN

Ce !

BÉRÉNICE, innocemment, ne voulant pas comprendre

Tout le tumulte est né Du geste d'un géant, une espèce de brute. Qui me frappa du poing et provoqua ma chute.

DOMITIEN, brutalement ironique Ce forcené !... Tu n'en vis qu'un seul ?

BÉRÉNICE, mentant

Je n'en vis Qu'un seul...

(Il ricane. Un silence^

DOMITIEN

Je ne viens pas t'apporter un avis En ennemi...

BÉRÉNICE, caressante^ mats on voit quelle ne croit pas ce quelle dit

Non... mais... en ami !

DOMITIEN, net

Non plus — certe !

En héritier, qui songe à s'éviter la perte D'un héritage que toujours il convoita.

Jouer un rôle, moi ? Jamais ! Je vais — droit — à Mon — but.

(// hache ses mots^ passant a travers tout.)

BÉRÉNICE

Et ce but c'est... ?

DOMITIEN, ironique

Quoi ! Tu l'ignores Reine ?...

De cacher mes espoirs, quand ai-je pris la peine ? Qui se trompa sur moi voulut bien son erreur. Je veux être Empereur Romain ! Etre Empereur ! Or, et je ne le puis supporter davantage. Mon frère compromet, pour toi, mon héritage !

BÉRÉNICE, doucement Comment cela, César .?... Je ne...

DOMITIEN, r interrompant

Comment cela ?

Si Titus finissait comme Caligula, Néron, Vitellius...

BERENICE

Horreur !

DOMITIEN

Dis, moi, son frère, Bien qu'à sa politique on me sache contraire, Crois-tu que Ton voudrait reconnaître mes droits A ce sceptre sanglant arraché de ses doigts ? Non ! Les conspirateurs...

BÉRÉNICE, r interrompant vivement

Tu sais que l'on conspire ?

Comment ?

DOMITIEN, y^w^w/ semblant de ne pas V entendre ...Voudraient sans doute arriver à l'Empire !

BÉRÉNICE

Tu sais que l'on conspire... et — Tu le sais ? Comment ?

DOMITIEN

Qu'importe !

BÉRÉNICE

L'on conspire...

DOMITIEN

Et c'est bien le moment ! Tu dois me l'avouer. Toute issue est fermée. Tous sont contre vous, tous, Peuple, Sénat, Armée. Il suffirait d'un cri, d'un geste... Tout est prêt Et vous êtes perdus ! Rien ne vous sauverait !

BÉRÉNICE

Enfin, que voudrais-tu, parle, que je le sache,

Parle !

DOMITIEN-

Pour désarmer l'ennemi qui se cache, Implacable, innombrable, aiguisant ses poignards, Il faut subir sa loi, ses exigences. — Pars !

BÉRÉNICE, h elle-même Le quitter !

DOMiTiEN, qui observe son trouble

On prétend que ce n'est plus possible, Que vous êtes liés par un serment terrible Titus et toi, que rien ne vous séparerait...

BÉRÉNICE

Si c'est vrai ?

DOMITIEN

Qu'il abdique !

BÉRÉNICE, comme tentée

Abdiquer ? Il pourrait ?

DOMITIEN

Sans doute !

"sk^t^iQ.^^ feignant d'être presque séduite Abdiquer !

DOMITIEN

Oui !

BÉRÉNICE

Dis-moi bien ton idée.

Je veux être par toi conseillée et guidée.

DOMITIEN

Abdiquer, ce serait le meilleur des partis.

Lorsque Vespasien l'exigea, tu partis,

Mais vite il regretta de t'avoir éloignée

Car son fils bien-aimé, Titus, en cette année

De séparation, a vieilli de dix ans.

Ah ! Ton pouvoir est grand ! Tes charmes sont puissants !

BÉRÉNICE

J*ai cru mourir aussi de ce cruel voyage...

{Sournoise:) Tu parlais d'un complot...

DOMiTiEN, tout a son idée

Ce serait le plus sage :

Qu'il abdique, me désignant comme Empereur !

BÉRÉNICE

Et ce complot qui t'inspirait tant de terreur ?

La cause disparaît, et l'effet cesse d'être.

BÉRÉNICE

Alors les conjurés t'accepteraient pour maître ?

DOMITIEN

Je compte dans leurs rangs des amis dévoués.

BÉRÉNICE

Leurs plans, par toi pourraient donc être déjoués ?

DOMITIEN

Oui. Je pourrais frapper les uns, gagner les autres.

BÉRÉNICE

Tes moyens d'action peuvent être les nôtres !

DOMITIEN

Non !

BÉRÉNICE

Ce que tu pourrais, Titus ne le peut-il ?

DOMITIEN

Du complot que Ton trame, il faut tenir le fil !

BÉRÉNICE

Tu le tiens ?

Je le tiens !

BÉRÉNICE

Et Titus ?

DOMITIEN

Il l'ignore !

BÉRÉNICE

Il tient aussi ce fil !

DOMITIEN

Lui ? — C'est faux !

BÉRÉNICE

Pas encore Mais il va le tenir !

DOMITIEN

Jamais !

BÉRÉNICE

Jamais ? Tu crois ?

J'en tiens bien un.

DOMITIEN

Lequel ?

BÉRÉNICE

Le fil principal !... — Toi !

[Eclatant.) Ah ! Tu viens, menaçant et brutal — c'est infâme ! — Essayer de m'épouvanter, moi, pauvre femme, Seule et faible au milieu de ton peuple de loups ! Tu me dis : Si tu peux échapper à nos coups Tu n'as plus que ce choix à faire : ou sacrifie Et trahis ton amour, ou livre-nous la vie De ton maître, de ton époux, de ton amant... Choisis ! Choisis, tu n'as que ce choix seulement : Ton amour ou sa vie... — On sait ce que fait Rome Du dieu qui se résigne à n'être plus qu'un homme ! Abdiquer, c'est la mort... ce fut la mort toujours ! — Décide-toi... Choisis : ou ta vie, ou ses jours ! Fais ton choix : Plonge-toi ce fer dans la poitrine. Ou, délibérément, conduis à la ruine, A la mort, ton amant, ton seul Roi, ton cher dieu ! Fais ton choix : l'un ou l'autre... il n'est pas de milieu ! Si tu pars, il mourra, comme il meurt si tu restes... C'est bien ! Pour le succès de mes desseins funestes On ne négligea rien ! Tout chemin t'est fermé ! Fais ton choix : ton amour, femme, ou ton bien-aimé !

[Avec rage) Tu m'égorgeais songeant : " On peut, elle est si bonne ! On peut ! C'est Bérénice ! On peut ! Jamais personne Ne vit d'elle qu'un doux visage souriant. Empreint de l'air craintif du servile Orient ! On peut frapper ! Aucun danger ! C'est Bérénice ! La bonté, la douceur... un voile bleu qui glisse,... Un sourire qui dit : Pardon !... un doux regard...

Mettons-lui simplement sur le cœur un poignard, Elle va s'incliner, ce sera si commode !...

{Hors d'elle :) Je suis le sang de Salomé ! Le sang d'Hérode ! Face de meurtier, visage de tueur, Œil sinistre où scintille une fauve lueur, César Domitien, c'était une lionne Cette femme au doux front, si pliante et si bonne ! J'ai des griffes, César, des griffes et des dents. Et tu vas les pleurer, tes aveux imprudents ! Ah ! tu suis des complots ! Tu sais que l'on conspire ! Va ! Va ! Tu ne le tiens pas encor, ton Empire !

Tu ne me fais pas peur, car je suis le plus fort !

BÉRÉNICE

Titus va te juger !... Il tient en main ton sort ! Il connaîtra ton cœur !

DOMITIEN

Il sait que je l'abhorre !

BÉRÉNICE

Il saura tes complots !

DOMITIEN

Crois-tu qu'il les ignore ?

BÉRÉNICE

Il saura tes aveux, tes menaces !

DOMITIEN

Et puis ?

Je t'ai tout simplement fait voir ce que je puis !

BERENICE

Il détruira l'effet, en détruisant la cause. Il te détruira, toi, Domitien !

DOMITIEN

Qu'il ose !

Il va frapper au cœur tous tes projets hideux !

DOMITIEN

Non !

BÉRÉNICE

Non ? — En te frappant !

DOMITIEN

C'est vous frapper tous deux !

BÉRÉNICE, à elle-même^ faisant résonner un disque de bronze d'un coup d'un petit marteau d'ivoire.

Abdiquer !... C'est la mort pour Titus !

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