TITUS, BÉRÉNICE
TITUS, désespérément Ah ! oui... Maître du monde !... — Augustus... {JJn long silence^
[Puis dehors cris de joie, acclamations. — "Rauque et martial, un chant joyeux monte soudain sur la ville.)
BÉRÉNICE, douloureusement
Oh ! ces chants !..
Les malheureux pourtant, ils ne sont pas méchants... (Ils se taisent accablés^
TITUS, avec rage, a un moment oîi le chant éclate plus violent :
Ah ! si tu n'avais pas eu peur !
BÉRÉNICE, tressaillant sous le coup
Oh !
TITUS, avec plus de pitié que de reproche
Pauvre femme !
BÉRÉNICE
De l'instant des adieux, faire l'instant du blâme !
TITUS, accablé
Toi qui suivis nos rangs, front presque désarmé. Avoir peur !...
BÉRÉNICE, a part
Peur... pour toi, mon pauvre bien-aimé !
TITUS
Hélas !
BÉRÉNICE
Et maintenant, il faut que tu t'en ailles...
Bérénice !
{Vn long silence désolé.)
BÉRÉNICE
Ce sont comme des funérailles.
Où nous accompagnons notre Mort jusqu'au bout !.. Notre Mort... Notre Amour !
TITUS
Tout meurt avec lui !
BÉRÉNICE
Tout!
[Un long silence. Elle semble suivre des yeux une vision imaginaire.)
Sur le ciel pâlissant, au haut de la colline, Chaque groupe funèbre un instant se dessine
Et Ton croit voir passer dans cette fin de jour Le Cortège portant le deuil de notre Amour !
TITUS
Le Deuil de notre vie entière !
BÉRÉNICE
Ne sont elles Pas dignes du grand mort, dis, ses pompes mortelles ? Le cortège qui suit cet Amour sans égal. Ne Tentoure-t-il pas, d'un deuil impérial ?
[Suivant sa vision^ avec un peu d'égarement ;) D'abord, groupe éclatant, d'or, de pourpre, de neige. Voici que devant nous, passe le long cortège Qui porte les portraits de cire des Aïeux... Ce sont nos Souvenirs qui passent sous nos yeux ! Vois ! J'entre à tes côtés dans une place forte... Mon petit cheval blanc, dans l'ombre de la porte, Se cabre, épouvanté par le bruit des clairons... Qui m'empêche de choir ? Quels bras aimants et prompts ? Vois ! J'ai mis mon beau voile aux couleurs les plus vives... Nous irons voir Sion du Jardin des Olives Ce soir ! — Vois, vois ! Je suis assise à tes genoux. Le seuil de notre tente ouvre derrière nous Une fleur amoureuse écarlate et profonde ! Vois ! De ses triples rangs de rames battant l'onde. Le vaisseau rouge et vert qui danse sur les flots, Suit la flûte réglant l'effort des matelots Et berce Bérénice, éperdue, abîmée Dans les bras de Titus...
TITUS, agenouillé près d'elle
Oh ! comme elle est aimée !
BERENICE
Images ! Souvenirs ! Interminablement Enfoncez-vous dans l'or pâli du firmament !
Et voici, maintenant, au flanc de la colline, Les voiles noirs des Pleureuses de Libitine Qui montent... On les voit passer entre les ifs Et le ciel safrané vibre de cris plaintifs. Ce sont les jours de deuil, les heures douloureuses Que nous avons encore à vivre... ces Pleureuses ! L'un à l'autre arrachés, de quel nombre de Soirs, Entendrons-nous ainsi crier les désespoirs .?...
Et voici, maintenant, ce lourd objet qu'on porte, C'est Lui... le pauvre Mort... la douce face morte Qui jamais, jamais plus, ne doit sourire au jour... C'est notre pauvre mort, amour... c'est notre Amour ! Tu te souviens des vers douloureux de Properce ?... " Cynthia ! Tandis que je gis à la renverse " Sur mon bûcher, roidi dans le dernier sommeil, " Rouvre un instant mes yeux, remplis-les de soleil, " Une dernière fois, ô mon amante, touche " Mes lèvres à jamais muettes de ta bouche...
[Ils s'embrassent longuement.)
[Dans un sanglot^ s' arrachant à ce baiser^ elle continue la citation .*)
" Et puis détourne-toi sous le soir éclatant " Et va-t'en ! Laisse là le pauvre Mort !... "
[Et comme chancelant il obéit et fait un pas pour s'éloigner, elle le retient en gémissant.)
Attend !...
{Fille est quelques instants a pouvoir maîtriser sa douleur et refouler les sanglots qui l'oppressent^
Et voici, maintenant, au flanc de la colline Les Prêtres de Pluton entourant leur Flamine... Ils portent dans les mains, les offrandes au Mort ! Notre cher Mort aussi veut les siennes ! D'abord Chaque jour, il faudra qu'une lettre m'arrive Me raconter, là-bas, sur ma lointaine rive. Quelle œuvre de bonté mon Titus accomplit, A quel deuil il met fin, quel mal il abolit, Quel abus il détruit, quelle détresse il aide Et de quelle infortune il trouva le remède. Comment enfin, comment il a fait chaque jour Une offrande pieuse à notre pauvre Amour...
TITUS, d'une voix brisée Amour... amour !
BÉRÉNICE
Ne me perds pas une journée !
Dans mon morne Orient, seule, vers toi tournée J'attendrai... chaque jour !... Souviens-toi !... Pour le Mort !
(£//(f s'abai sanglotante sur le lit de repos ^
TITUS
Bérénice ! Tais-toi... Tais-toi ! Par quel effort Vais-je pouvoir cacher à Rome ma détresse... Adieu ma vie I Adieu, mon unique tendresse... Tes chers conseils seront pieusement suivis Et nous serons un grand Empereur... si je vis !
BERENICE
Adieu, mon Ame !
TITUS
Adieu !
BÉRÉNICE, le retenant par un mouvement rejîexe
...Que de choses encore On n'a pas pu se dire en quinze ans !
(S' arrachant à ce dernier contact.^ Je t'adore...
TITUS, qui s'' éloigne chancelant Adieu ma Vie !...
BÉRÉNICE, a demi-morte
Adieu !...
(dans un soupir) Titus !
TITUS, revenant
Tu m'as nommé ?
(De la tête^ incapable de lui parler encore^ elle fait signe que non et il sort d'un pas hésitant d'homme assommé^
BÉRÉNICE, a demi-voix quand il est sur le seuil
Mon bien-aimé...
Plus haut quand il est sorti
Mon bien-aimé...
Quand il ne peut plus entendre^ dans un grand cri de désespoir :
Mon bien-aimé !