‹ Les douze génies [poèmes scéniques] (volume 5)Chapitre 6 sur 37 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

STELLA, HARMAKHIS

HARMAKHis, suivaut des yeux Titus et la Reine qui

s'éloignent

Lorsqu'il évoquera les beaux amants, le monde Voudra revoir Paris avec sa Grecque blonde, Hélène : peplos blanc revêtant le corps pur Moins d'un tissu brutal que d'une ombre d'azur ; Il verra, fin profil de médaille, olivâtre, Sous le double ureus d'Aigypte, Cléopâtre ; Il verra, rousse et blanche, être de neige et d'or, Poppée, accompagnant son jeune imperator ; Et voici, complétant cette troupe charmante. Le divin Flavius et sa divine amante !

STELLA, entre ses dents, haineusement

La Juive !

HARMAKHIS

Fleur vivante !

STELLA

Oui !

HARMAKHIS, souviant

Pourquoi ce ton sec ?

STELLA

C'est que je suis Romain — et que vous êtes Grec !... Quelle ombre jettera demain, sur notre histoire Cette étrangère !

HARMAKHIS

Non ! La douce beauté noire, Que le trois fois heureux Flavius enlaça, Dans l'arc en ciel des légers voiles de Gaza, Ornera cette page où notre temps s'étale D'un mystère troublant de grâce orientale. Dans la foule de vos matrones, on aura Le front passionné qu'un ciel fougueux dora, Et Ton sera charmé par la page que marque Le voile au cent couleurs de la sœur du Tétrarque !

STELLA

Oh ! Toi, tu ris toujours et tu ne crois à rien !...

HARMAKHIS

Sourire n'est pas rire, hélas !

STELLA, dédaigneusement Athénien !

HARMAKHIS

C'est parfois la douleur que le sourire indique. Et c'est une façon de pleurer... en Attique !

STELLA, ironiquement brutal Tu pleures donc ?

HARMAKHIS

Moi ? Non ! — Je n'ai rien dit de tel. Et le drame est pourtant, attristant et cruel !... Son pauvre amour me fait pitié... la pauvre Reine ! Titus est empereur depuis vingt jours à peine Et — moi qui ne vois rien ! — Je vois combien déjà L,e front de Bérénice en ces vingt jours changea !...

STELLA

Elle sait que tu vas, bonne Louve Romaine,

Mordre ! quand tu verras que le poing qui te mène.

Et tient ton collier rude armé de clous sanglants.

C'est son joli poing frêle et ses petits doigts blancs !

Elle sait que tu vas, bonne Louve farouche,

La gueule en sang, montrer qu'il faut pour qu'on te touche.

Non seulement un cœur dédaigneux du péril,

Mais un poing de César — un bon gros poing viril !

HARMAKHis, Vivement

Crois-tu donc ...?

STELLA, haineux

Etranger, tu crains pour l'étrangère, Et tu ne parles plus de ta façon légère !

HARMAKHIS, riant

Si fait, mon bon Stella — mais ton air menaçant, Semble annoncer qu'on est au point intéressant, D'une histoire d'amour qui, certe, me captive... Vraiment, je l'aime bien, cette Princesse Juive. Ses voiles sont toujours drapés... divinement !

STELLA, insultant Grec !

HARMAKHIS

Grec : j'aime l'amour, quand l'amour est charmant ! Et cet amour est tel, depuis quinze ans qu'il dure !... Bravant les préjugés, les lois et la Nature, (Car se chérir quinze ans, même les Tout-Puissants N'ont pu garder au cœur le même amour quinze ans !)

Bravant les préjugés, les lois et la Nature,

Et les haines dans l'ombre apprêtant leur rupture.

Et tout ce qui devait séparer leurs chemins.

Les Amants ont marché sans désunir leurs mains !

Lui, les Juifs l'entouraient de haine et de colère ;

Rome ne vit jamais nom plus impopulaire

Que celui de la Juive hôtesse des Romains...

Les Amants ont marché sans désunir leurs mains !

Il était l'héritier de l'Empire ; elle : Reine...

Et malgré les devoirs qu'un tel destin entraîne.

Divins, non d'être grands, mais d'être trop humains.

Les Amants ont marché sans désunir leurs mains !

(// est si souriant dans sa grâce ironique que Stella ne peut que hausser les épaules dédaigneusement en disant avec mépris et colère .*)

STELLA

Grec !

HARMAKHis, plus souriant à voir la fureur du vieux guerrier

Bénis soient les dieux qui, tout près de la scène Où la pièce se joue ont mis l'obscur Hellène ; Car l'heure où les Destins — dramaturges adroits — Vont nouer le poème, approche, je le crois ! A présent que son père est mort, Titus est maître. Que va-t-il arriver ? J'ai hâte de connaître Le dénouement. Le drame est des plus angoissants... Euripidès n'a pas fait mieux ! S'aimer quinze ans, Garder quinze ans un sentiment que rien n'altère, Vivre quinze ans unis, défiant ciel et terre, Puis, soudain, quand l'amant devient l'égal des dieux,

Il ne peut conserver ce qu'il aime le mieux Qu'en déployant tant de sagesse et de courage Que, d'un peuple indomptable, il désarme la rage... Voilà certe un conflit émouvant et profond...

STELLA, amer et dédaigneux Grec !

HARMAKHIS

Ce Destin, mon cher ! Quel grand artiste, au fond ! STELLA, dogmatique et roide Un Grec ne croit en rien !

HARMAKHIS

Surtout pas en lui-même !

STELLA

Quel idéal a-t-il ?

HARMAKHIS

Etre aimable... et qu'on l'aime !

STELLA

Si l'on dit blanc... il répond blanc !

HARMAKHIS, railkur

... ou fait semblant !

Puis d'ailleurs est-on sûr que noir ne soit pas blanc ?

STELLA

J'en suis sûr — même auprès d'un Grec subtil qui raille !

HARMAKHIS

Regarde. Tu vois bien cette haute muraille. Est-elle blanche ?

STELLA, très net Elle est blanche, j'en suis certain !

HARMAKHIS

Non, mon pauvre Stella. Je la vis ce matin

Avant que la lumière au ciel ne fut complète...

Par Pallas, je le jure, elle était violette !

Un peu plus tard, le jour, sur les coteaux latins

De longs voiles de pourpre ornait leurs fronts lointains

Comme des fronts de dieux, dans une apothéose :

Par Pallas-Athéné, la muraille était rose !

Un peu plus tard, midi l'inondant de feux d'or.

C'était d'or qu'elle était, je te le jure encor !

Et voilà que le ciel s'emplit de crépuscule.

Voilà que le Soracte à l'Orient recule.

Que les bois de Tibur se cachent peu à peu,

Et vois ! Ton pan de mur n'est pas blanc — il est bleu !

Et tantôt dans la nuit sans lune et sans étoiles,

Viens ici : recouvert d'impondérables voiles

Que tu t'expliqueras mais ne pourras point voir.

Le pan de mur, que tu dis blanc, sera tout noir !

STELLA

Rhéteur, c'est ton métier — je n'en sais point de pire ! — Sans croire à rien, savoir tout défendre et tout dire ! Mais si ton cœur est vide et froid...

HARMAKHIS, P interrompant avec gaîté

Tu n'en sais rien !

Car celui qui dit tout, ne dit rien... tu vois bien !

STELLA

...Tu dois au moins aimer Titus : Titus t'écoute,

Tandis que moi, soldat grossier, il me redoute... Avertis-le : dis-lui — c'est presque ton devoir ! — Qu'il doit faire ce choix : Sa Juive ou son pouvoir... Il est trop haut placé pour qu'il s'en rende compte Mais le flot de colère et de rancune — monte ! Parle à Titus ! Peut-être est-il déjà trop tard... César Domitien — je l'appris par hasard — Comptait faire voter deux lois visant la Reine, Tantôt, par le Sénat... Titus connaît la haine De son frère... Dis-lui...

HARMAKHis, V interrompant^ avec un effarement qu'il exagère

Non, mon cher

(Très net.) Pas un mot !

{Riant.) J'ai mon idéal, moi

STELLA, dédaigneux Ton idéal .?

HARMAKHIS

Qui vaut.

Par Pallas, qui vaut bien, laisse-moi te le dire, A mes regards du moins le destin d'un Empire, Et même le bonheur d'un beau couple d'amour !

STELLA

Quel est ton idéal ?...

HARMAKHIS, souriant^ il observe sournoisement Stella et dit en se caressant la barbe :

Je serai riche un jour !

Myrtale sera brune et Chloé sera blonde,

Et j'irai m'enfermer dans un beau coin du monde,

Près d'Athènes, un coin dont la douceur me plaît,

Où le jour est plus bleu, le soir plus violet !

C'est une gorge avec de grands pins. L'on domine

Le chenal où s'étend l'ombre de Salamine ;

Ma muraille sera haute — sauf du côté.

Où la mer emplira l'horizon de beauté ! —

Et mon esclave blonde, et mon esclave brune,

Ne laisseront entrer nulle face importune...

Tout Rêve qui viendra sans un visage ami,

Nous lui dirons : Va-t-en, vilain Rêve, parmi

Ceux qui veulent savoir de l'histoire du monde.

Plus que cette enfant brune et que cette enfant blonde !

— Je gagne un petit but par de petits chemins.

Et laisse aux fiers Romains de fiers soucis romains !...

Page 1