BÉRÉNICE TITUS
Il faut que leur résistance finisse, Et que je mette un terme à leurs complots sournois En t'épousant selon les formes de nos lois !
BERENICE
Non ! — Non... plus tard ! Je crains la fureur populaire Pour toi, Titus !... Tu vis, tantôt, cette colère : Rien qu'à m'apercevoir, tout ce peuple écumant ! J'ai peur... j'ai peur pour toi, mon maître, mon amant !
TITUS
Serais-je digne, dis, de commander au monde
Si, tremblant, parce que ma Louve à mes pieds gronde.
Je n'osais accepter d'étaler au grand jour
L'orgueil et la beauté de mon cœur : mon amour !
BERENICE
Hélas ! divin Titus, vous parlez comme un homme Vous ne songez qu'à nous ! Il faut songer à Rome. Oui, c'est votre devoir de céder à son vœu. Puisque vous êtes dieu, Titus, parlez en dieu !
On n'est réellement digne du rang suprême Qu'en renonçant à tout devoir envers soi-même. Comme sur son vaisseau, la maître-nautonnier, Un Empereur, à soi, doit penser le dernier !
TITUS
Le devoir ! Autrefois, Bérénice elle-même Eut à faire ce choix : ou le soldat qu'elle aime, Ou le trône. Son choix fut-il un choix royal .?
BÉRÉNICE
Je n'étais qu'une femme, ami... j'ai choisi mal ! Titus, obscur soldat que nul devoir n'enchaîne, Je l'aimais en maîtresse — à présent, c'est en Reine ! Mon amour fut très humble, il sera très hautain. Car je le veux toujours, digne de ton destin !
TITUS
Mon destin, c'est toi, Toi ! ma Reine, mon épouse...
Qu'importe cette Rome ignorante et jalouse.
Ses protestations, ses fureurs et ses cris
L'Empire, entends-tu bien, s'il était à ce prix.
Je le refuserais ! T'abandonner ! Folie !
Non ! Mon but est atteint, ma fin est accomplie,
J'ai tout ce qui par moi fut jamais souhaité.
Tout le pouvoir, tout le bonheur... j'ai tout ! Je t'ai !
BÉRÉNICE
Tu le sais trop, Titus, en plaidant pour ta gloire. Je me dis en mon cœur : " Oh ! S'il allait te croire, " S'il allait t'écouter ainsi qu'il le devrait ! " S'il allait te chasser loin de lui... quel regret ! " Songes-y ! Retourner vers nos pays d'aurore,
Revoir sans toi ces lieux, tout pleins de nous encore,
Refaire ces chemins dont toutes les beautés
Me restent dans le cœur, sans être à tes côtés !
Revoir, sans toi, la ville où tu m'as rencontrée :
Sur sa grève d'or roux, la blonde Césarée,
Son môle au bout duquel, tout blanc, sautant, dansant,
Le flot épuise en vain son effort incessant ;
Revoir les chemins creux qui sillonnent ses plaines ;
Revoir le vieux Carmel... tu te souviens des chênes.
Encadrant tour à tour sur l'horizon changeant.
Des pans de mer bleu sombre et de ciel bleu d'argent !
Revoir tous ces pays que j'ai courus naguère.
Lorsque mon cher Titus ne respirait que guerre,
En sauvage amazone, à cheval près de lui...
Et songer : C'est là-bas, ici, qu'un jour, ont lui
Passant — vision d'or formidable et charmante —
Un général romain auprès de son amante,
C'est là qu'on put les voir, elle et lui, tous les deux.
Leurs sombres légions, mur d'airain, derrière eux !...
Te quitter, mon Titus... non ! Du moins, pas sans lutte !
Je prétends la dompter, cette féroce brute.
Oui, Rome ! Entends-tu bien, c'est là ma volonté :
Te dompter !
(£//(? tend le poing vers le Forum.)
TITUS, menaçant la ville
Par tous les moyens !
BÉRÉNICE, protestant
Par la bonté !
TITUS
Stella nous a dit vrai ! Sous le poing qui se lève
Brandissant une torche ou faisant luire un glaive, Parfois, Rome, un instant, courba son front têtu. Sous Caïus, sous Néron, le Peuple-Roi s'est tu ! Il a baissé les yeux sous leur regard sauvage. De son rêve cruel, leur rêve était l'image. Et Rome, au fond, chérit la mémoire et le nom Des Césars d'égoïsme et de cruauté !
BÉRÉNICE
Non !
De mon peuple toujours vaincu, captif, otage. Peut-être est-ce en mon âme un obscur héritage, Mais moi je ne crois pas au glaive !
TITUS
Guide-moi Dans la lutte pour notre amour !
BÉRÉNICE
J'ai cette foi Que, sur la vérité, rien jamais ne l'emporte. Et que la raison juste est toujours la plus forte. Apprenons la douceur à Rome ! Apprenons-lui L'orgueil d'être un Secours, l'honneur d'être un Appui ! Guide-la, mon Titus ! Face toujours tournée Vers les faibles, dis-lui : "J'ai perdu ma journée ! " Lorsqu'elle aura pu voir que tu passais un jour. Sans geste de clémence et sans œuvre d'amour ! Les Césars ont jadis été, par leurs supplices. L'effroi du genre humain : toi, deviens ses délices ! Que l'on ne tende pas en vain, vers toi, les mains, Providence vivante et Père des humains !...
(Soudain comme confuse d'en avoir trop dit :)
Oh ! J'aurais tant voulu n'être rien qu'une amante ! Passer — rire et chanson — pour te charmer, charmante Et me voici — quel rôle ingrat ! — te conseillant Et, comme le diraient les Grecs, " Césaraillant ". Enfin, si tu le veux, si ton cœur me confie Le soin de diriger la lutte de ma vie...
TITUS, r interrompant
C'est ton désir...?
BÉRÉNICE, après une hésitation un peu feinte
Oui !
TITUS
Oui .? — C'est donc ma volonté !
BÉRÉNICE
Cher Titus, apprenons à Rome la bonté.
Et Rome, je le crois, quand elle sera bonne,
Me rendra le bonheur que son Maître lui donne !
TITUS
Mon amour, mon amour, ma sublime beauté. Quel bonheur de t'avoir toujours à mon côté. Moi, le soldat grossier...
BÉRÉNICE, l'interrompant Tais-toi ! C'est faux !
Que mène Cette petite main délicate de reine.
Oui, je suis, ou plutôt je fus — et pourquoi pas \ — Un soldat ignorant, souvent grossier, hélas ! Mais tu fus ma clarté, le flambeau de ma route...
BÉRÉNICE, protestant Je parle... C'est son cœur que mon Titus écoute !
TITUS
A présent nos deux fronts ont le même idéal :
Reine, tu me donnas un cœur impérial !...
C'est l'insulte que Rome à chaque instant me jette !
C'est ton âme, dit-on, que la mienne reflète
A mon insu ! — Non, ce n'est pas à mon insu !
Quand Bérénice en moi se glissa, je l'ai su !
Elle fait mon orgueil, leur prétendue insulte :
Mon orgueil et ma joie ! Objet de tout mon culte,
Me dirigeant et m'inspirant incessamment.
L'âme de mon amour est en moi !
(Il la prend contre lui avec une tendresse violente et elle soupire :)
BÉRÉNICE
Mon amant !...
{Apres un silence) Tu n'eus jamais été le maître que veut Rome... Le maître, dis-je... un maître, hélas, qui n'est en somme Que le vil serviteur, que l'instrument brutal. D'un peuple n'ayant plus pour unique idéal Que de bien exploiter le genre humain, sa proie. Ces vaincus pantelants que son lourd talon broie. Dont il ouvrit les flancs, dont il brisa les os, Il voudrait que ce fut ton rôle, ô mon héros, De venir lâchement, tandis qu'il les terrasse. Les dépouiller pour lui, comme un impur rapace ! Ton geste ravirait à l'Aigypte ses blés, Aux Espagnes leur or, leurs gemmes aux Thulès, Aux Grecs les fiers trésors de leurs rares génies,
Et sous les pâles cieux des sombres Germanies,
Tu ferais assembler des troupeaux d'innocents,
Pour que leur lamentable effort d'agonisants,
Fasse monter ici de brutales risées,
Vers les vélums de pourpre et d'or des Colisées !
Ton rôle impérial — tel que Rome le vit —
C'est d'exploiter, ce triste monde, à son profit !
— Mais lorsque tu choisis ta plus illustre épée,
Pour ce métier d'horreur, Rome, tu t'es trompée !
Pour pressurer et pour exploiter tes vaincus,
Il eut fallu choisir un autre que Titus !
Louve qui veux ronger les peuples jusqu'aux moelles.
Louve, les appétits brutaux que tu dévoiles,
Cherche pour obéir à leur grossière loi
D'autres bras que ceux-ci... — car ceux-ci sont à moi !
(£//? est dans les bras de P 'Empereur et elle défie Rome.)
TITUS, après un silence J'ai songé... je pourrais porter un coup funeste Au parti belliqueux qui, surtout, te déteste Si, trompant des espoirs qui me sont bien connus. J'ordonnais de fermer le temple de Janus. C'est un très ancien usage symbolique : Il indique une paix sans nuage ; il indique Par un signe sacré, public et solennel Que l'étranger en nous trouve un cœur fraternel ; De tout dessein guerrier, il fait un sacrilège. C'est un acte très grave et très saint. Le ferai-je ?
BÉRÉNICE, après un instant de réflexion Les citoyens vivant d'un métier belliqueux Deviendraient moins ardents, moins riches, moins nombreux...