EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
II, RUE DE GRENELLE, ii
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LE CYCLE DES DOUZE GÉNIES
LE CYCLE DES DOUZE GENIES
Le Cycle des Douze Génies évoque scéniquement une suite d'époques essentielles de la vie morale de l'humanité. Chacune de ces époques est peinte dans la lumière que projette sur elle quelque grand esprit contemporain.
Voilà donc la relation qui existe entre les douze Génies et les douze poèmes : Les douze Génies, les douze grandes clartés, éclairent ces douze drames. Et n'est-ce pas juste, puisque ces douze époques ne nous apparaissent plus dans la nuit du passé, qu'à travers le rayonnement de ces grandes âmes.?
Ces douze Génies et ces douze époques essentielles de la vie morale de l'Humanité sont : Homère et le culte de la beauté de l'Hellas héroïque ; David et l'épopée passionnelle ardente et farouche de la jeunesse d'Israël ; Ezechiel et l'effort désespéré du Sage contre la bestialité des races maudites ; Démosthènes et l'épanouissement de la persuasive et souriante sagesse de l'Attique ; l'Apôtre Paul et la lutte entre le Judaïsme et le Paganisme moral ; Juvenal et la lutte de ce même Judaïsme contre le Paganisme civique ; Rabelais et l'épanouissement de joie de la Renaissance ; Cervantes et Shakespeare, le commencement de la décadence de la misérable Espagne, se riant des rêveurs qui sont les vrais Vivants, et le commencement de la suprématie de la noble Angleterre, dédaignant
ceux qui ne pensent point et qui sont les seuls morts; Voltaire et l'avènement de la raison ; Lord Byron et la crise d'égoïsme du Romantisme ; Victor Hugo et la crise de sensiblerie de la fin du XIX^ siècle.
Bien entendu, l'auteur n'a pas plus prétendu peindre complètement ces " époques " qu'il n'a prétendu sculpter des statues en pied de ces " génies ". On trouvera seulement dans chacun des douze poèmes, un reflet du sentiment qui domine l'œuvre dans laquelle cette époque survit. C'est ainsi que Hélène et Pénélope (Homère) montre l'ardent amour de la Beauté, de l'Hellas Homérique ; Que Pour l'amour de la Sunnamite (David) saigne de la passion farouche et violente qu'exprimèrent les rois guerriers et visionnaires, à qui l'on attribue les Psaumes et le Cantique des Cantiques ; Que Li'tAphrodite et le Khéroûb (Ezechiel) évoque le terrifiant cauchemar du Prophète de la Terreur ; Que Le Casque de la Déesse (Démosthènes) reflète la sagesse souveraine de la souriante Athènes ; que ha Conquête d'aAthenes (L'Apôtre Paul) vibre des généreuses illusions de l'aurore du Christianisme ; que Bérénice (Juvenal) retentit des colères véhémentes du citoyen Romain, menacé dans son impérieux égoïsme ; que Rabelais (Rabelais) s'épanouit de l'éclat de rire de l'Homme qui renaît à la Vie ; que La Dernière Dulcinée (Cervantes) est toute imprégnée du dédain du Castillan devant les vaincus ; que Betty Hatton^ et 'Paphnuce Smith^ clament la nécessité de ne rêver que pour soi-même : morale des incroyables aventures de l'œuvre signée " Shakespeare " ; que Voltaire (Voltaire) est plein du fracas des formidables écroulements que peut provoquer le coup de plume criminel ou auguste — qui sait ! — d'un homme d'esprit ; que VaAristocrate (Lord Byron) peint l'égoïsme de ces Erostrates du Romantisme, décidés à édifier à tout prix le monument de leur orgueil ; que Victor Hugo
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(Victor Hugo) exprime la Compassion, un peu irréfléchie et tumultueuse de la seconde moitié du XIX^ siècle devant la misère des faibles.
Que l'on me permette de donner quelques explications au seuil du premier de ces douze poèmes.
Ce reflet où faut-il le chercher dans l'œuvre consacrée à chacune de ces époques ? Il faut le chercher, surtout dans ce qui rend cette œuvre essentiellement dramatique : c'est à dire, dans son action. Un poème dramatique est, doit être avant tout, une action. Ce qui exprime l'amour de la Beauté de l'Hellas héroïque par exemple, ce ne sont point les paroles placées sur les lèvres d'Homère. Ce qui est plus essentiel, plus expressif, c'est la fable imaginée par le dramaturge : Une jeune Grecque, coquette et rusée, prétend se débarrasser de son amant en déclarant à celui-ci qu'elle ne peut supporter l'idée d'être dédaignée par lui, le jour où la vieillesse aura flétri sa beauté. Et cet amant, ne pouvant renoncer à sa maîtresse, comprenant cette horreur de la laideur et, mis au défi de détourner la menace de la Destinée contre son amour, se crève les yeux afin que celle qu'il aime, reste éternellement jeune et belle devant sa pensée.
Ce drame n'est point dans Homère. Il m'a semblé que son héroïque sauvagerie, rappelait heureusement l'héroïque sauvagerie de l'époque où la jeune Hellas s'élançait vers la Beauté.
Je pourrais écrire ce commentaire à propos de chacun des douze poèmes de ce cycle, mais il ne faudrait point que les explications finissent par submerger l'œuvre ellemême.
Donc, je n'ai pas — répétons-le ! — je n'ai pas prétendu peindre le Génie de ces demi-dieux : tâche insensée ! J'ai seulement imaginé un drame, ou une comédie, ou une tragédie
qui se passe dans leur lumière... et cette pièce est toute imprégnée d'azur avec Homère, et elle est toute sanglante de flamme avec David, et elle est toute sombre de la menace d'un lointain orage avec Ezechiel, et elle est toute vermeille avec Rabelais — et chacune d'elle a sa coloration propre, car dans un coin du tableau il y a ce grand foyer de lumière, Homère, ou Cervantes, ou David, ou Shakespeare, ce grand foyer de lumière que je n'ai pas peint, car on ne peint pas le soleil !
L'auteur a été guidé dans la sélection des douze figures qui dominent cet ouvrage, par trois traits essentiels qu'il retrouvait en chacune d'elles. Ce qui qualifie d'abord chacun des douze c'est d'être épique. Ensuite c'est d'être dramatique. Enfin c'est d'être essentiellement digèrent des onze autres. Pourquoi pas onze ou treize } a-t-on demandé. Parce qu'il convient de se limiter ; parce que l'auteur ne pense point qu'il soit possible de découvrir d'autres figures qui réunissent ces trois caractères; parce qu'il se trouve que toutes les époques essentielles de la vie morale de l'Occident sont évoquées et rappelées en cette suite de douze figures. Il y a là une prodigieuse coïncidence : Que ces douze visages caractéristiques, pleins des contrastes les plus marqués, dominent exactement les douze points culminants de notre histoire morale et intellectuelle, voilà certes, une invraisemblable rencontre... — et cependant un coup d'oeil rapide nous convaincra qu'il en est bien ainsi !...
Pour Homère, pour David, pour l'Apôtre Paul — le véritable fondateur du Christianisme — pour Rabelais : la plus franche gaîté de la Renaissance, pour Cervantes, qui reste toute l'âme de l'Espagne, pour Shakespeare, qui reste toute l'âme de l'Angleterre, pour Voltaire qui reste toute l'âme de la France (oh ! ne protestez pas parce que vous ne le lisez plus ! Il est entré dans votre sang, il est dans l'air que vous respirez!) pour ces sept poètes nul ne contestera qu'ils ne résument leur
temps mieux que personne, et que leur œuvre ne domine et ne prépare une grande révolution morale. '
Ezechiel et Juvenal eux aussi, incarnent mieux que personne, le premier l'âme d'Israël hantée par la crainte du Maître inconnu, le second l'âme orgueilleusement impériale de Rome. Isaïe n'a point cette frénétique épouvante devant le Mystère qui caractérise les divagations démentes d'Ezechiel ; Virgile, Horace, Lucrèce, ne sont point comme ce loup romain de Juvenal, hargneux, menaçants, intraitables. De même aucun Hellène ne résume mieux l'Atticisme que Démosthènes... Aristophane même ne pourrait lui disputer le titre d'Athénien par excellence. Aristophane n'est pas un " orateur " — et l'Athénien c'est l'Orateur, c'est l'Orateur-né, c'est l'Homme qui parle délicieusement. Démosthènes est bien autrement l'Homme d'Athènes et de l'Atticisme que Sophocle ou Aristophane. Quant à Lord Byron, il reste incontestablement la figure la plus prestigieuse de tout le Romantisme.
Les trois premiers furent indéniablement les annonciateurs de grandes révolutions morales : l'un ensemençant ces terreurs qui préparaient les âmes à la venue d'un Messie ; l'autre, résumant, incarnant Athènes et son génie divers, subtil, brillant
' Cela apparaît nettement en ce qui concerne les périodes les plus lointaines. Mais il faut remarquer que les écrivains du siècle de Louis XIV, de valeur locale supérieure à celle de Voltaire, n'eurent pas comme le prestigieux génie du XVIII® siècle une importance universelle, une action décisive sur l'évolution des sentiments et des idées, non seulement de la France, mais encore de l'Europe, de l'Humanité entière ? Qu'est-ce que l'influence d'un Racine — ou même d'un Molière — à côté de celle d'un Voltaire ? Voltaire a provoqué la Révolution Française. Voltaire a été le propagateur le plus actif de l'esprit critique et du " self-respect " anglais, sur le Continent et dans le monde. Quant à Cervantes, les vers terribles de Lord Byron — vers que j'ignorais quand j'ai conçu " La dernière Dulcinée " — résument bien son influence néfaste et si profonde :
" Cervantes smiled Spain's, Chevalry azvay ! ..."
And therefore hâve his volumes done such harni
That ail their glory as a composition
Was dearly purchased by his land's perdition.
et versatile qui devait rester si cher à tant de bons esprits ; le dernier enfin encourageant le nationalisme Romain dans cette lutte féroce contre l'internationalisme sémitique et chrétien, qui devait se terminer par la victoire du christianisme et la néo^ation de la divinité de Rome.
Parmi les douze, il n'est en somme que Byron et Victor Hugo à qui l'on puisse plus ou m.oins disputer cette gloire d'être épiques et de résumer tout le rêve de leur temps.
Mais ces hommes, sont encore trop près de nous pour que l'on puisse apprécier exactement leur influence sur le cours des mœurs et des idées. Il n'est pas très sûr que le mouvement littéraire que l'on appelle le Romantisme apparaisse bien important, dans un siècle ou deux. Il n'est pas très sûr que le grand mouvement de " socialité " ' des âmes contemporaines ait beaucoup de profondeur. Si l'avenir doit s'occuper de cet ouvrage, il sera assez intelligent pour tenir compte des déformations d'optique, causées par la proximité des événements et il excusera l'auteur d'avoir cru intéressant, ce qui intéressait ses contemporains.
C'est en se plaçant à ce point de vue, que l'auteur a dit plus haut que chacun des douze est épique. Il est donc épique en ceci : qu'il résume bien, quelque grand instant de l'histoire morale de l'Occident.
Le second trait caractéristique qui détermina le choix des Douze, c'est qu'ils sont dramatiques. L'idée scénique dont découle ces douze pièces, c'est de transposer très librement en drame ou en comédie l'œuvre ou la vie de ces douze Génies — et ceux-ci sont dramatiques en ce sens que le cadre de leur œuvre ou l'histoire de leur vie a permis à l'auteur de les mêler à l'action du drame, qu'il a très librement inventé, en
' Que l'on excuse ce néologisme. Aucun terme n'exprime exactement le sentiment des devoirs que la Société devrait remplir à l'égard des faibles.
se laissant aller à toute la fantaisie de son invention, sans cependant s'écarter de la vraisemblance.
Généralement — et c'était l'idée originale dont l'exécution s'écarta souvent — les " Génies " ne sont que des témoins de la pièce qui les évoque. N'est-il pas certain que tout poète se met lui-même dans son œuvre ? C'est de cette idée que l'auteur est parti pour introduire les Douze Génies dans des pièces " en marge " de leur œuvre, quand nous connaissons surtout leur vie ; " en marge " de leur vie, quand nous connaissons surtout leur œuvre.
Enfin pour que le Cycle dans son unité, demeurât profondément divers, il fallait que chaque drame fut éclairé par un génie totalement différent des autres, un esprit qui n'offrit nul air de parenté avec aucun des onze autres. Et ceci était beaucoup plus important, pour " he Cycle des Douze Génies ", que le choix plus ou moins heureux des instants que l'auteur jugeait suprêmes dans l'histoire de notre vie intellectuelle et morale. Ce qui fait l'intérêt de ce Cycle — s'il offre quelque intérêt — c'est la façon dont vivent les faces humaines que le poète a cru voir s'éclairer de la grande lumière du " Génie " central. Cela c'est du domaine de la poésie dramatique — et il est bien entendu que le Cycle des Douze Génies est purement et simplement un vaste poème dramatique. Ces faces que le rêve de l'auteur a trouvées dans le rayonnement d'Homère ou dans la clarté de Shakespeare, n'appartiennent pas à ces poètes, mais à lui. Il n'engage personne à étudier ou même à rechercher Homère ou Shakespeare, dans le poème qu'il écrivit en marge de leur œuvre — le plus loin possible de leur texte qui n'eût pu qu'embarrasser sa fantaisie d'un encombrant respect. Ne vous aventurez point dans les drames des Douze Génies, à la suite de ces Génies, par respect pour ces Génies. Si c'est l'un des Douze que vous cherchez — ses œuvres sont là !
J'ajouterai pour terminer, que cet ouvrage a un caractère cyclique, non seulement parce que les douze instants suprêmes du drame de notre vie morale s'y trouvent rappelés, non seulement parce que ces douze instants s'enchaînent et se succèdent dans le temps — mais encore parce que les douze visages qui incarnent et expriment ces heures essentielles, offrent une suite de contrastes extraordinaires, une série d'oppositions violentes et sont en quelque sorte " complémentaires ". Ces douze visages, ces douze âmes, c'est toute l'âme humaine et le cycle de poèmes qui les dresse successivement, est successivement le poème de l'apaisement d'une belle conscience, le poème de la passion, le poème de la terreur devant le Mystère, le poème de la Sagesse, le poème de la Foi, le poème de l'amour de la domination, le poème de la joie de vivre, le poème de la mélancolie des crépuscules, le poème de l'amertume devant les mensonges de l'Art, le poème de l'ironie, le poème de l'orgueil, le poème de la pitié.
Chaque face de ce groupe est totalement distincte des onze autres, et pourtant dans le miroir où se succèdent ces visages si différents — serein, ardent, terrifié, souriant, illuminé, farouche, joyeux, douloureux, pensif, ironique, hautain, tendre, chacun peut croire, chaque fois, retrouver un peu de son
visage...
On a reproché à l'auteur de vouloir montrer des " Génies " aux spectateurs de ses drames. Hélas ! il savait trop bien, que depuis six mille ans que l'Humanité s'acharne à peindre des Dieux, elle n'a jamais réussi à peindre que des Hommes !