SCENE I
HÉLÈNÈH, KALOS
( Trente ans ont transformé la blonde et svelte Héléneh du Premier Acte en une grosse matrone qui ne dijfere de sa mère Sophrosuneh que par la coiffure — plus prétentieuse — et le costume de couleurs trop vives. — Héleneh ressemble à Sophrosuneh comme une goutte d'eau à une autre.
Kalos est un éphebe de seize à dix- sept ans.)
HÉLÈNÈH
Alors, pour m'obliger à tenir ma parole, Il a fait cette chose incroyablement folle De se crever les yeux !
KALOS, stupéfait De se crever les yeux !...
HELENEH
Comprends ! J'ai vu trop tard le détour spécieux :
Il a su m'enchaîner par un serment terrible
Et la condition me semblait impossible !
" Si je puis te garder toujours, devant mon œil
" Dans tout l'éclat de tes vingt ans, dans tout l'orgueil
" De ta jeunesse en fleur, dit-il, Hélènèh, jure
" Que tu seras ma femme !" — Et je jurai, bien sûre
Que c'étaient de vains mots, que je lui disais : non !
Mais j'ai dû l'épouser... le serment était bon.
(£//f soupire.)
C'était en cet endroit. Là, se tenait ma mère. Je m'en souviens : j'avais à la voir l'âme amère, En songeant qu'il faudrait que je vieillisse aussi. Je me disais tout bas : " Lui ressembler, merci ! " Je voudrais me tuer, si j'étais aussi laide !... " Et si je lui ressemble un jour, c'est un remède Auquel je songerai !
KALOS
Voilà longtemps ?
HÉLÈNÈH
Longtemps
KALOS
Combien ?
HÉLÈNÈH
Plus de trente ans !
KALOS
Comment, plus de trente ans .?.
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HELENEH
Non ! Pas trente ans.., quinze ans ! Oui... je me suis méprise !
KALOs, soupçonneux Vous aviez ?...
Quatorze ans ! — Oh ! C'est toi qui me grise ! Est-ce que je sais, moi, comment passent les ans ! J'ai toujours dix-huit ans près de toi... je le sens ! Tiens ! Parle-moi d'amour... dis des mots de tendresse !
KALOs, se rengorgeant
Ma maîtresse ! Vraiment, vous êtes ma maîtresse ! Je suis un homme enfin !... J'ai ma maîtresse aussi. Ma maîtresse ! C'est bon de vous nommer ainsi ! Ma maîtresse !...
HÉLÈNÈH
C'est vrai !
KALOS
Ma maîtresse !
HÉLÈNÈH
Je t'aime !...
KALOS
Aucun de mes amis ne peut dire de même : Ma maîtresse !...
(Orgueilleusement candide.) Et je suis votre premier amour ?...
HÉLÈNÈH
Certe !
KALOS
Tu m'appartiens, sans retour ?
Sans retour !
KALOS
Et sans réserve ?
HÉLÈNÈH, roucoulante Enfant... Oh ! Sans réserve aucune !
KALOS
Sais-tu bien quel penser par instant m'importune .?
HÉLÈNÈH
Non...
KALOS
Ton mari !...
HELENEH
Comment ?
KALOS
Je suis jaloux.
HÉLÈNÈH
De lui !
KALOS
Ce trait d'amour que tu me contas aujourd'hui... Il faut qu'il t'aimât bien !
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HELENEH
Vilain... c'est toi que j'aime !
KALOS
Hélènèh, c'est un nom, je crois, de son poème...
HÉLÈNÈH, indifférente Oh !... — Tu l'aimes, mon nom .?
KALOS
Je l'adore.
HÉLÈNÈH
Bien sûr \ (Ravie, elle a quelques instants d'abandon.)
KALOS, revenant à son souci
Quand je pense à l'amour de cet homme, un vrai mur. Malgré tous mes efforts, entre nous deux se dresse ! Ces vingt ans de baisers, ces vingt ans de tendresse. Comment puis-je effacer tout cela \
HÉLÈNÈH
Quel enfant !
Tu vins... tout s'effaça, mon jeune triomphant ! Qu'importe le passé dont plus rien ne subsiste... Veux-tu bien me sourire...
KALOS, boudeur Oh ! non.
HÉLÈNÈH
Non ?
Je suis triste.
Au fond, tu dois l'aimer, ton mari.
HÉLÈNÈH
Lui ?... Mais non !
KALOS
Cela doit te flatter, son renom...
HÉLÈNÈH
Quel renom ?
KALOS
Le renom de ses vers...
HÉLÈNÈH
Peuh ! Des mots imbéciles !
KALOS
Puis de voir à ses pieds vingt disciples dociles Chaque jour, là,
(// montre le trône de marbre^
s'asseoir, l'écouter, l'acclamer...
Je crains... cela devrait... cet homme... on peut l'aimer...
HÉLÈNÈH
Veux-tu bien me sourire et chasser ta chimère... Qui donc a jamais pris au sérieux Homère 1 Mon mari !...
KALOS
Bien des gens qu'on dit intelligents.
HÉLÈNÈH
Mon mari !
KALOS
C'est ainsi î
HÉLÈNÈH
Mon mari ! !
KALOS
Bien des gens !
HÉLÈNÈH
Je le connais mieux qu'eux, puisque je suis sa femme ! C'est un bon homme... pas brillant ! Une bonne âme... Pas de raffinement, mais beaucoup de candeur !... Et dans l'amour...
KALOS, jaloux Hé bien ? Dans l'amour ?
HÉLÈNÈH
...peu d'ardeur.
KALOs, croyant de son devoir de se montrer haineux
Je voudrais le tuer, pour cette ardeur maudite... Je l'exècre !
HÉLÈNÈH
Voyons !... Veux-tu sourire !... Vite !
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Je voudrais le tuer.
KALOS
HELENEH
Oh ! Le tuer !... Pourquoi ?
KALOS
Tu l'as aimé, jadis !
HÉLÈNÈH
Mais non ! Pas comme toi !
KALOS
Il t'aimait, lui !
HÉLÈNÈH
Pauvre homme !
KALOS
Ah ! Tu vois bien qu'en somme Il t'est bien cher encor, puisque tu dis : Pauvre homme !
HÉLÈNÈH
De la pitié !
KALOS
Oui, oui ! Pitié, Tendresse, Amour :
Trois sœurs jumelles...
Non !
KALOS
...dont chacune eut son tour A régner sur ton cœur !...
HÉLÈNÈH
Ce cœur où rien ne reste
Désormais que toi seul, Kalos.
KALOS
Je le déteste !
L'amour, je le comprends ainsi, moi : sans retour. Sans partage, ou réserve.
HÉLÈNÈH
Enfant !
KALOS
Voilà l'amour...
Et c'est ainsi que j'aime et que je veux qu'on m'aime ! J'entends régner tout seul, maître unique et suprême. Sur l'être à qui je suis, moi-même, éperdument. J'entends régner sur ma maîtresse, absolument !
HÉLÈNÈH
Tu règnes ainsi.
KALOS
Non !
Si fait ! Tu la gouvernes.
Tu la mènes, despote adoré, tu la bernes. Tu la fais aller là, puis revenir ici. Marcher, courir, sourire et pleurer parfois...
(7/ doute. — Coquette elle insiste.)
Si !
KALOS
Prouve-moi que vraiment tu m'appartiens bien toute.
HELENEH
Mais la preuve, tu l'eus, mon Kalos !
KALOS
Non ! Ecoute :
Je veux sentir ton âme à moi, complètement. Sans crainte.
HÉLÈNÈH
Mais comment sentiras-tu ?
KALOS
Comment ?
Tantôt, en cet endroit, ces disciples qu'il aime. Viendront l'écouter dire un fragment de poème. Il sera sur son trône, et tous l'entoureront. Une clarté d'orgueil et d'allégresse au front.
HÉLÈNÈH
C'est ainsi chaque jour.
Tous auront l'air de croire Qu'ils vivent un instant sous les yeux de l'Histoire, Et proclamant divin, leur niais petit jeu. Ils se prosterneront devant leur demi-dieu. Ce que je veux, troublant ces ébats poétiques, C'est défier ces sots, braver ces fanatiques...
HÉLÈNÈH
Comment ?
KALOS
Laisse bien voir que toi, mon amour, toi, ii6
A leur rhapsode, à leur Maître cher, à leur roi, A leur héros, à leur colosse, à leur génie, A leur esprit immense, à leur âme infinie, A l'éclatant Phoïbos dorant leur firmament, Tu préfères Kalos, ton Kalos, ton amant !
HÉLLNÈH
Comment pourrai-je faire ? Explique...
KALOS
C'est facile.
HÉLÈNÈH
Mais les voici déjà...
KALOS
Même au plus imbécile Un mot, un geste, un rien, trahit un cœur épris.
HÉLÈNÈH
C'est vrai !
Trahissons-nous devant eux !
HÉLÈNÈH
J'ai compris !
KALOS
Veux-tu, maîtresse ?
HÉLÈNÈH
Mais...
KALOS
Elle hésite... elle est lâche.
Elle a honte de moi !
HÉLÈNÈH
Non !
KALOS
Faut-il qu'on se cache?
HÉLÈNÈH
Vous êtes mon amour, mon bien-aimé charmant !
KALOS
Ma maîtresse, veux-tu ? Dis ? Veux-tu ?
HÉLÈNÈH, dans un baiser qui consent
Mon amant \