LE TROISIÈME RHAPSODE
En l'honneur de la Mer qui reflète Khos, aux bords escarpés de roche violette. Dis ce chant lumineux où l'on voit, à pas lents Nausicaa passer, serrant ses voiles blancs Autour de son corps svelte et de sa taille mince, Tandis que pour fêter la fille de leur Prince, Ses chers Phéaciens, fiers de leur beau trésor, Etendent leurs manteaux sous ses sandales d'or...
UN AUTRE
Père, montre-la nous, farouche et si charmante,
Telle Artémis courant sur le fauve Erymanthe, Jouant avec sa cour de vierges aux bras nus. Dis-nous ses jeux naïfs, ses songes ingénus. Dresse-la, vision de grâce et de jeunesse En qui l'Hellas à tout jamais se reconnaisse ; Fais-la passer : fraîcheur d'Aurore et de Printemps, Sous l'anadème bleu de son front de vingt ans !
KALOS, à Héleneh Un baiser !
HÉLÈNÈH, protestant faiblement Oh ! Kalos !
Qu'importe !
HÉLÈNÈH
Non... Prends garde !
KALOS
Je fais exprès du bruit, pour que l'on nous regarde !
Père, nous t'écoutons !
UN AUTRE
Qu'il est grand !
UN AUTRE
Qu'il est beau !
[Le vieillard semble ne pas les entendre. Ses grands yeux vides sont fixés au-delà des groupes des rhapsodes qui l'entourent et qui ne voient que lui^
sur Héleneh et sur Kalos^ qui la serre sur son cœur, d'un air de défi.)
Le Dieu va t'inspirer, peut-être, un chant nouveau ? Dans la nuit rouge qui de clartés t'enveloppe, Lequel de tes héros vient vers toi ?
HOMÈRE, après un silence
Pénélope !
— Enfin, après vingt ans, il était revenu !
Sereine, elle avait pu lui dire : " J'ai tenu
" Les serments qui jadis, mon Roi, me firent tienne !...
" Je n'ai pas eu besoin que Pallas me soutienne,
" Et, les yeux pleins de toi, je ne les ai pas vus,
" Le sage Polybos, le bel Antinous,
" Le noble Amphimédon, le fier Néoptolème,
" Tous ces Rois qui venaient me dire : Je vous aime !
" Cachant mes pleurs de femme, en reine : souriant,
" J'attendais que surgisse enfin de l'Orient,
" Debout sur le tillac du noir vaisseau de proie,
" Mon héros se drapant de la pourpre de Troie ! "...
Déjà, depuis deux mois, elle avait dit cela ;
Depuis deux mois, qu'au poing de Zeus étincela
Le Foudre qui fit peur à Pallas vengeresse, '
La Reine revivait dans sa jeune allégresse...
Or, ce soir-là, tandis que le soleil mourant.
Met au creux du flot noir un reflet de safran.
Pour être seule avec sa joie aux-cent-visages,
La fille d'Icarios riche-en-coursiers-sauvages,
' Od. XXIV.
Voulut aller s'asseoir au bord de la Mer : là,
Dans ces mêmes rochers d'où jadis s'envola
Son rêve, par dessus l'île aux forêts mouvantes,
Vers le lointain semeur d'épiques épouvantes.
Sous les pins où flottaient encor des rayons bleus,
Elle descendit donc le sentier rocailleux
Entre ses petits murs fleuris de violettes.
Ses cothurnes d'argent aux rouges bandelettes,
D'un clair chant de métal, suivaient son pas très lent,
Et les filles d'Ithaque à voir passer, tout blanc,
Le péplos lumineux dont elle s'enveloppe.
Baisaient leur pouce, en murmurant : " C'est Pénélope ! "
Tout à coup, au tournant du sentier, à l'endroit Où près du petit temple, il devient moins étroit. Elle aperçut debout, devant l'image sainte, Deux amants abîmés dans une aveugle étreinte... Elle les reconnaît tous deux, au même instant : Elle, c'est Mélantho, fille au rire éclatant, La jeune Mélantho, sa joyeuse servante... Ses longs cheveux, lourd flot doré dont chacun vante La splendeur écrasant le front comme un fardeau. Sont à demi défaits dans le triple bandeau. Et vont jusques au sol toucher le talon rose... Tout trahit son amour : son œil brillant, sa pose ; Son corps, sous la tunique entr'ouverte au côté. N'est plus vêtu que de lumière et de beauté. Et lui, l'homme serrant cette taille qui ploie. D'un bras nerveux tremblant de désir et de joie, Lui, c'est le bien-aimé si longtemps attendu, A la fidèle épouse après vingt ans rendu !
Les deux amants, honteux d'être surpris ensemble, Se taisent. Mélantho rajuste — sa main tremble — La tunique accusant son coupable abandon... Enfin, la tête basse, il murmure : Pardon ! Mais la Reine répond : " Chacun élit sa Joie ! Au Bonheur, papillon qui traverse la voie, Chacun jette un appel — déçu presque toujours ! — L'un demande " un amour " et l'autre " des amours ! " Un amour ! Des amours ! Ou l'extase, ou l'ivresse ! Chacun cède à l'instinct qui le pousse et le presse ! Un amour ! Des amours ! Selon que vous est cher. Un rêve bleu dans l'âme ; un frisson dans la chair... C'est pour moi que je fus fidèle... Ce qu'on aime. C'est toujours l'idéal que l'on porte en soi-même ; Moi, j'aime mon amour et je le sais si beau Que je veux m'en draper pour dormir au tombeau ! Je resterai fidèle au plus beau de mon âme.
Fidèle au plus doux de mon cœur.
Fidèle au plus sacré de mon être de femme.
Fidèle à mon amour vainqueur !
Je resterai fidèle au meilleur de moi-même,
Fidèle au songe que je fis.
Lorsque je m'écriai : " Mort, ô Mort, puisque j'aime,
" Je puis te lancer mes défis !
" A l'heure, ô noire Mort, formidable et farouche,
" Où tu conquerras ma fierté, " On me verra garder mon sourire à la bouche,
" J'aurai l'esprit plein de clarté.
" Je m'étendrai dans la clarté de mon beau rêve,
" Plus clair que n'est sombre ta nuit, " Et si l'âme survit aux brisants de ta grève,
" Je serai sûre qu'il me suit...
" Oui, sûre qu'il me suit au fond de tes ténèbres, " Mon cher amour resplendissant !
" Et je n'aurai plus peur de tes gouffres funèbres,
" O Mort, Mort, laid monstre impuissant ! "
Eternellement, moi, je veux rester cette âme Qui, dans un calme soir du Mois-des-Fleurs, alla Sur la grève où soupire en se brisant la lame. Et dit au bien-aimé : "Tu m'attends... me voilà ! "
Eternellement, moi, je veux, trésor intime, Garder le souvenir auquel tu te mêlas.
De ce Soir solennel, tendant de cime à cime En grands rideaux vermeils de lumineux éclats !
Je porte en moi toujours, la douceur de ces choses ; Je porte en moi toujours, la douceur de ce soir : Deux ramiers roucoulaient, deux ramiers aux becs roses. Lissaient leur gorge blonde au bord d'un abreuvoir ;
Un olivier léger, sur la mer d'un bleu pâle. Etendait le treillis d'un feuillage d'argent ; Un grand mur de rochers, pour l'heure triomphale. Se drapait d'un manteau d'hyacinthe changeant ;
L'horizon m'encerclait et de pourpre et de flamme. Tel une coupe d'or qu'emplit un jeune vin ; L'âme de mon amour se fondit en mon âme... Et je fis un serment à cet instant divin.
Je lui criai bien haut : " Heure ! Heure ! O Fugitive ! " Heure, pose ton pied sur ce monde vermeil ! " Heure, cesse de fuir ! Et toi, sur cette rive, " Toi, cesse de presser tes coursiers, ô Soleil !
" Laisse-moi conserver la pourpre qui circule,
" Et dans ma chair qu'embrase un désir triomphal,
" Et dans l'air triomphal de ce fier crépuscule...
" Heure ! Heure, arrête-toi : ces monts pour piédestal !
" Non ! Tout s'écroule, tout ! Et cependant. Nature, " Qui changes de visage à chacun de tes pas, " Je veux que cet Instant subsiste ! Il faut qu'il dure ! " Change, Nature ! Moi, je ne changerai pas !
*' Moi, je veux conserver ce soir d'or et de flamme,
" Moi, je veux conserver ces suaves serments,
" Vivants, toujours vivants, toujours jeunes dans l'âme...
— Et j'ai tenu parole à ces divins moments...
*' Moi, j'aurai cet honneur de rester immuable,
" De demeurer debout dans tes écroulements,
" D'être un point de granit en ce monde de sable !... "
— Et j'ai tenu parole à ces divins moments !...
KALOS, a fait tout ce quil a pu^ pendant que parlait Homère^ pour que les privautés les plus audacieuses qu'il prenait avec Hélène h fussent remarquées par les assistants. — Suspendus aux lèvres d'Homère, ceux-ci n'ont point fait attention aux manifestations de Véphèbe. Alors il dit avec surprise et dépit a Hélènèh, qui s'est laissée aller sur le banc et dissimule son visage
Tu pleures
HOMÈRE, continuant son récit Puis la Reine ajouta :
KALOS, s' efforçant a 'entraîner Héleneh
Viens ! Sois forte !...
HOMÈRE, continuant son récit, tandis que Kalos s'éloigne, entraînant Héleneh qui le suit
" Ce n'est pas ton amour, c'est le mien qui m'importe !
" Qui m'ôterait le tien ne m'aurait rien ôté :
" Ce n'est pas ton amour, c'est le mien, ma beauté !
Fonteneau. 13 Mai — 6 Juin 1909.
ACHEVÉ D'IMPRIMER LE QUATRE JUIN MIL NEUF CENT TREIZE PAR « L'IMPRIMERIE SAINTE CATHERINE " QUAI ST. PIERRE, BRUGES BELGIQUE