‹ Les douze vertus d'un bon maitre proposées par le Vén. J.B. de La Salle, expliquées parChapitre 3 sur 15 · III. L'HUMILITÉ · texte numérisé non relu

III. L'HUMILITÉ

L'humilité est une vertu qui nous inspire de bas sentiments de nous^ mêmes, en nous rendant la justice qui nous est due; elle nous faii donc connaître ce que nous sommes, suivant ces paroles de l'Apôtre (i) :

Qu avez-vous que vous n'ayez reçu?

Quesivous F avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous ? Air.si elle combat directement l'orgueil qui nous donne injustement une haute idée de notre excellence ; ce vice, en effet, n'est qu'une erreur, une vaine enflure qui nous élève, et nous fait paraître à notre propre jugement plus grands que nous ne sommes dans la vérité.

Notre divin Sauveur nous apprend

(1) l Cor, i Y> 7.

l'humilité. 21

la nécessité de cette vertu, lorsqu'il nous dit (i) : Je vous dis en vérité que si vous ne devenez comme de petits enfants, vous ri entrerez pas dans le royaume des cieux. Menace effrayante, qui regarde singulièrerement ceux qui sont chargés d'instruire les enfants.

Mais quels sont les vrais caractères de l'humilité de notre état, considéré sous le rapport de la fonction de l'enseignement? C'est ce que nous allons expliquer.

i° L'humilité d'un bon Maître doit être chrétienne. Il sera donc fidèle à ce qu'il doit à Dieu et à ce qu'il doit au prochain, c'est-à-dire npn-seu* lement à ses supérieurs, mais encore à ses é^aux et à ses inférieurs : ainsi un Frère qui sera le premier entre plusieurs n'aura garde d'exiger, ni même de souffrir des autres, sous

(1) S. Matth. xyiii, 3.

22 l'humilité.

prétexte de sa prééminence sur eux, qu'ils lui rendent des services bas et abjects qu'il peut se rendre luimême. S'il l'exigeait, ce serait de sa part une action très-contraire à l'humilité. Un bon Maître sera humble d'esprit, en connaissant bien sa propre bassesse; il sera humble de cœur, en aimant son abjection; il sera humble d'action, en agissant conséquemment en toute circonstance.

Sans doute il n'oubliera jamais l'excellence, la noblesse de la fin pour laquelle il a été créé ; mais en même temps il abaissera les yeux sur le malheureux état où il se trouve depuis le péché du premier homme; ténèbres dans l'entendement, qui, sans être entières, sont très-considérables ; faiblesse plus grande dans la volonté; impuissance réelle de faire aucun bien surnaturel sans le secours de Dieu : tel

l'humilité. 23

est le triste apanage de l'humanité, selon ce que la religion lui apprend.

Il sait à la vérité que Dieu ne lui manquera jamais au besoin, à moins qu'il ne l'abandonne le premier. Mais, lors même qu'il se croit fermé, ne doitil pas toujours craindre de tomber (i) et, conséquemment, opérer son salut avec crainte et tremblement^)} Une peutse rassurer qu'en agissant conformément à ces belles paroles de l'apôtre S. Pierre (3) .Efforcez-vous donc de plus en plus, mes frères, d'affermir votre vocation et votre élection par les bonnes œuvres; car agissant de cette sorte vous ne pécherez jamais; et par ce moyen Dieu vous donnera une entrée facile au royaume éternel de notre Seigneur et Sauveur J.-C.

2° L'humilité est accompagnée de

(1) I Cor., x, t2. — (2) Pliilipp. n, 12. — (3) II S. Pier. i,40 et M.

21 l'humilité.

la modestie. Ainsi un Maître qui a véritablement celte vertu s'estime très -honoré de travailler au salut des âmes, à l'exemple de J.-C. et des Apôtres, dans une fonction dont se sont glorifiés* un ^rand nombre de saints qui ont éclairé l'Eglise par leurs lumières, autant qu'ils l'ont édifiée par leurs vertus.

S'il a de la capacité, il n'en fait point ostentation ; il ne montre pas de suffisance, de fierté, de hauteur; il s'abstient des traits, des gestes, des airs, des façons étudiés qui tendraient à lui donner du relief aux yeux des hommes, à faire admirer les qualités qu'il croirait avoir; il ne se complaît ni dans son esprit, ni daps les sciences qu'il pourrait avoir acquises : à plus forte raison il ne méprise ni ses Frères, ni ce qu'ils font. Il ne cherche pas à être loué dans ce qu'il fait, ni applaudi dans ses succès; il ne s'attribue

l'humilité. 25

point à lui-même la gloire qui n'est v due qu'à celui qui dispense les talents comme il lui plaît ; il la rapporte tout entière à Dieu seul (i). S'il ne fait pas toujours çarmi ses écoliers tous les fruits qu'il en espère, si même il n'en fait aucun, il s'en impute la faute à lui-même, il cherche à la connaître pour la réparer; mais ensuite il reste en paix et soumis à la Providence, sachant que (2) celui qui plante riest rien, ni celui qui anvse ; mais que tout vient de Dieu, qui donne l'accroissement.

3° L'humilité exclut tout motif de vaine gloire. Rien, en effet, n'est plus frivole que le désir de l'estime des hommes : c'est, dit Pierre de Blois, un vent brûlant qui dessèche les , ruisseaux de la grâce. Ce désir est I encore incompatible avec les maxi- | mes de l'Evangile : Jésus-Christ disait

(1) I Tim. t, 17. — (2) I Cor. m, 7.

26 l'humilité.

à ses Disciples (i) : IV 'aimez pas à être appelés maîtres, ni à être salués comme docteurs : il vous importe peu d'être connus des hommes; ce qui vous est nécessaire, c'est que vos noms soient écrits dans le ciel (2).

4° L'humilité est sans ambition.

Comme un Frère véritablement humble ne se croit propre et utile qu'à

fieu de chose, il ne cherche pas es postes et les emplois relevés , il ne désire pas tenir une classe plutôt qu'une autre ; mais il se persuade que celle où il a été appelé par l'obéissance lui convient mieux qu'une autre, qu'elle lui fournira plus de moyens de glorifier Dieu, et lui attirera plus de grâces pour bien employer ces moyens dans toute leur étendue.

5° L'humilité est sans jalousie.

(1) S. Matth. xxm/8 et 10.— (2) S. Luc, x, 20.

l'humilité.

Un Frère qui est humble, loin d'être peiné des succès des autres qui fournissent la même carrière, aime au contraire à voir qu'ils l'égalent, qu'ils le surpassent, qu'ils réussissent mieux que lui dans l'enseignement. Ainsi il ne se fera pas valoir comme ayant plus de mérite qu'un autre ; il ne se laissera pas non plus aller à la froideur envers ceux qui lui seront préférés, et de même il ne conservera pas d'aigreur contre ceux qui l'estimeront moins que ses autres Frères.

6° L'humilité se défie de ses lumières. Si donc un Frère a véritablement cette vertu, comme il doit suivre les principes établis dans l'Institut pour enseigner les enfants, il n'abondera pas dans son sens; il se conformera à ses confrères; il gardera avec eux l'uniformité de conduite; il n'aura recours à aucune méthode particulière, à aucun usage

28 l'humilité.

extraordinaire pour instruire à sa mode, considérant le tort que les écoliers pourraient en souffrir et lg, peine qu'il occasionnerait aux Maîtres qui lui succéderaient.

Comme il est timide en ce qu'il fait, il cherchera à se rassurer sur l'habileté des autres ; il les consultera ; il recevra en bonne part leurs avis, leurs avertissements, leurs instructions, en un mot, tout ce qui pourra le mettre en état de s'acquitter plus parfaitement de son emploi,

7 0 L'humilité fait qu'un Maître aime à communiquer sa science aux simples. Il s'occupe donc avec zèle à évangéliser les pauvres, à instruire les ignorants, et à apprendre aux enfants les éléments de la Religion.

Mais si, avec la science, il est sans • humilité, il abandonne aisément les parties de renseignement qui ont le moins de réputation, quoiqu'elles soient peut-être les plus utiles.

l'humilité. 29

8° L'humilité d'un bon Maître est courageuse. Il ne se fait aucune peine de ce qu'il peut y avoir de bas et de rebutant dans les écoles et dans les écoliers ; il reçoit les enfants avec bonté, avec douceur ; il souffre, sans montrer aucune répugnance, leurs défauts naturels, leur gros, sièreté, leur inaptitude, les vices de leurs caractères ; il en supporte patiemment l'indocilité, les impolitesses, l'ingratitude, les résistances, les insultes, sans se livrer au ressentiment, à la vengeance, lors même que ces fautes le regardent person^ nellement; néanmoins^ il n'oublie pas qu'il doit toujours réprimer tout ce qui pourrait affaiblir son autorité, et donner lieu à la mutinerie^ à l'insolence, à l'inapplication ou aux autres manquements des éco* liers.

9° L'humilité fait qu'un bon Maître traite ses égaux, ses inférieurs,

l'humilité.

avec estime, cordialité, amitié et bonté.

io° L'humilité fait qu'un bon Maître endure sans tristesse la confusion que ses méprises, ses maladresses, le défaut de succès peuvent lui attirer. Les écoliers ne sauraient en effet qu'être édifiés de son exemple, pour l'imiter ensuite euxmêmes, lorsqu'ils se trouveront dans de pareilles circonstances.

il* L'humilité d'un bon Maître est charitable ; elle le rend aimable, obligeant, serviable, de facile abord, surtout aux pauvres et à ceux pour lesquels il se sentirait de l'éloignement. 11 ne prend donc jamais envers ses écoliers un air insultant, méprisant, dédaigneux.

1 2° Enfin, outre les défauts dont nous venons de parler, l'humilité condamne encore en général les suivants, savoir : les manques d'égards, l'indifférence pour les autres, des

l'humilité.

façons de faire importantes, précieuses, recherchées envers ses Frères et les écoliers; l'égoïsme, qui fait qu'on n'est occupé que de sa personne, et qu'on rapporte tout à soi; une défiance excessive de soimême, qui n'est qu'une fausse hu* milité, bien condamnable dans le cas où, craignant de ne pas réussir, elle" refuse de s'employer autant que la gloire de Dieu et l'obéissance le demandent; l'esprit d'indépendance, qui fait qu'on ne suit que ses idées, qu'on veut n'être subordonné,

f>our ainsi dire, à personne dans 'exercice de son emploi , en sorte qu'on rend avec peine à un Visiteur, à un Directeur, à un Inspecteur, les devoirs de prévenance, d'honnêteté qu'on doit remplir à leur égard :

comme de les prier de s'asseoir sur le siège pendant les exercices, de leur demander ce qu'ils désirent qu'on fasse faire , de les accompa-

3$ l'humilité.

gner pour répondre à ce qu'ils peuvent demander, de leur donner tous les éclaircissements qu'ils exigent , de leur mettre en main les cahiers des écoliers, de recevoir leurs observations et leurs avis, etc.

L'humiliation suivra le superbe ; et la gloire fera le partage de l* humble d'esprit. Prov. xxxix, s3.

Que chacun par humilité croie les autres au-dessus de soi. Philipp . h, 3 .

. — IY. LA PRUDENCE.

La prudence est une vertu qui nous mit connaître ce que nous devons éviter, en nous indiquant les tnovens sûrs et légitimes de parvenir à une fin louable. Elle détermine donc l'usage que nous devons faire de notre esprit, pour prévenir le repentir en chacune des démarches ou des entreprises de la vie. Au

LA PRUDENCE

reste, les moyens qu'elle emploie seront toujours légitimes, s'ils sont inspirés par la raison ou pour la foi ; et ils seront sûrs, s'ils ne sont insuffisants ni excessifs.

Comme la principale fin d'un bon Maître est l'éducation des enfants, la prudence l'éclairé conséquemment sur les moyens qu'il doit prendre

{Dour les bien élever, en formant eur esprit et leur cœur : ainsi c'est une vertu très -estimable; elle est même un des arts les plus excellents, dit S. Jean Chrysostome (i) ; car, ajoute -t -il, un bon Maître femporte infiniment sur un liabile peintre y sur un liabile statuaire, et sur les autres artistes; d'où il faut

(1) Quid raajus quam animis moderari, quam adolescentulorum fingere mores? Omni certe pictore, omni certe statuario,caeterisque hujusmodi omnibus, excellentiorem hune ducô, qui juvenum animos fingere non ignore t. Hom. 60 sur S. Mat th. 18.

LA PRUDENCE

conclure qu'on peut lui appliquer singulièrement ces paroles de l'Esprit saint : Heureux Vhomme qui est riche en prudence ( i ) .

Comme les fonctions de cette vertu sont de bien délibérer, de bien juger, de bien ordonner, un Maître doit s'étudier à les remplir comme il faut ; il ne peut, en effet, s'assurer du succès dans l'éducation des

enfants, sans être assuré de l'infaillibilité des moyens qu'il emploie pour les bien élever, et il ne peut en être assuré sans avoir examiné, discuté, cherché, découvert quels sont ces moyens.

Néanmoins il est possible, en général, qu'il se trompe dans son jugement; mais ce n'est pas lorsqu'il agit avec prudence : car ou la chose dont il juge est évidente, ou elle est douteuse. Dans le premier cas, il ne saurait se tromper, et dans le se-

(1) Prov. ni, 13.

LA PRUDENCE

cond, avant de prononcer, il réfléchit avec l'attention requise pour ne dire que ce qu'il sait, et pour ne donner que comme conjecture ce qui est seulement conjectural.

Mais pour s'acquitter dignement des fonctions de la prudence, il a soin de faire usage des parties qu'elle renferme, et qui sont au nombre'de huit, savoir : la mémoire, l'intelligence, la docilité, l'adresse, le rai^sonnement, la prévoyance, la circonspection et la précaution.

La mémoire. Il est de la prudence d'appliquer à l'avenir l'expérience du passé : rien ne ressemble plus à ce qui se fera que ce qui s'est déjà fait. Un bon Maître saura donc profiter de ce qu'il a appris; il s'instruira utilement par les fautes et les succès d'autrui, dont il' est informé, et ne manquera pas de suivre fidèlement notre Conduite des Ecoles, qui n'a été faite que d'après d'exactes

36 LA PRUDENCE

recherches et l'expérience la plus consommée.

L'intelligence. La prudence demande qu'on connaisse pleinement l'objet dont on s'occupe, et les moyens qui conviennent pour le remplir.

Un Maître cherchera donc premièrement à bien étudier et à bien approfondir le génie et le caractère des enfants, pour proportionner ses leçons à leur capacité, à leurs besoins, et pour les rendre utiles. Par exemple, il en est tels que la crainte retient, et tels, au contraire, qu'elle abat et décourage. On en voit dont on ne peut rien tirer qu'à force de travail et d'application ; d'autres qui n'étudient que par boutade et par saillie. Vouloir les mettre tous de niveau, et les assujettir à une même règle, c'est vouloir forcer la nature.

La prudence du Maître consiste à garder le milieu qui s'éloigne égale-

LA PRUDENCE

ment des deux extrémités ; car ici le mal est tout près du bien, et il est aisé de prendre l'un pour l'autre et de s'y tromper : c'est ce qui rend si difficile la conduite des jeunes gens.

Secondement un Maître préparera soigneusement le sujet de chaque leçon qu'il veut donner; c'est donc ici le lieu de traiter de nouveau, comme nous l'avons annoncé précédemment, une matière qui est aussi importante, et qui d'ailleurs doit entrer naturellement dans un ouvrage où l'on explique les vertus d'un bon Maître. Ainsi nous disons que la prudence exige d'un Maître qu'il se prépare avec soin avant de donner chaque leçon à ses écoliers ; car il faut qu'il se rappelle exactement les principes qui peuvent aisément échapper à la mémoire, et dont l'oubli occasionnerait de grandes méprises; il faut qu'il cherche

LA PRUDENCE

des raisons pour appuyer les principes; qu'il les rassemble avec discernement et avec choix, et qu'il ne saisisse pas au hasard tout ce qui s'offrirait dans une lecture rapide et peu réfléchie ; il faut qu'il donne de la clarté, de l'ordre, de l'arrangement à ses discours, pour en faciliter l'intelligence, et écarter l'embarras que la confusion et le désordre produiraient infailliblement dans les esprits; il faut enfin qu'il se mette en état de s'exprimer avec la dignité, la décence qui conviennent à l'enseignement, et sans lesquelles ce qu'il dit excite souvent l'ennui, le dégoût et quelquefois le mépris de ceux qui l'écoutent; cela demande évidemment une préparation et du travail; et si, en négligeant l'un et l'autre, on s'attend que Dieu y suppléera par un secours extraordinaire, cette attente ne ressemble-t-elle pas plus à la témérité d'un homme qui tente

LA I'RUDEKCE.

Dieu, qu'à la sécurité de celui qui se confie justement en sa bonté et en son pouvoir?

Il est, à là vérité, des Maîtres si pleins de tout ce qui peut servir à i instruction de leurs disciples, qu'ils sont souvent disposés à enseigner différentes parties sans préparation:

ce sont ceux qùe J.-C. compare à un père de famille qui est toujours en état de tirer son trésor des richesses anciennes et nouvelles qu'un travail assidu leur a acquises : mais il faut avouer que cette facilité et cette .

abondance, qui ne peuvent être que l'effet d'un talent supérieur, joint à un long exercice de l'enseignement^ ne sont pas le partage de la multitude, et que, pour le commun des Maîtres, entreprendre, sans s'être préparé, de traiter en public les vérités les plus importantes de la Religion, c'est une témérité, une présomption, un mépris en quelque

LA PRUDENCE

sorte d'une fonction telle que celle dont il s'agit.

La docilité. Ceux mêmes à qui un âge plus mûr donne de l'expérience doivent être disposés à s'instruire toujours, s'ils veulent être prudents; car, dit S. Thomas, personne ne se suffit jamais entièrement à soi-même en ce qui dépend de la prudence. Un bon Maître se défiera donc de ses propres lumières, comme nous l'avons déjà observé, et ne fera rien d'important sans avoir consulté.

L'adresse regarde l'exécution des

Justes projets qu'on a formés. Ainsi a prudence veut qu'un Maître préfère toujours les moyens qui lui paraissent les plus propres à assurer le succès de ce qu il entreprend ; elle veut encore, par exemple, qu'il donne à ses paroles, à ses actions, la même attention que s'il était sous les yeux des hommes; qu'il s'étudie à une parfaite discrétion, sans la-

LA PRUDENCE

quelle il ne pourrait réussir; qu'il soit tellement réservé, que les écoliers ne connaissent pas toujours ce qu'il pense et tout ce qu'il prémédite à leur sujet.

Le raisonnement. C'est l'art de raisonner juste pour se garantir des erreurs où l'on pourrait tomber; c'est celui dans lequel doit exceller un Maître prudent pour poser des principes incontestables sur les sciences qu'il enseigne, et pour en déduire des conséquences certaines qui emportent nécessairement la conviction de l'esprit.

La prévoyance. C'est une disposition sage des moyens qui conduisent à la fin ; ou, si l'on veut, c'est l'action de l'esprit par laquelle on conjecture par avance ce qui peut arriver suivant le cours naturel des choses. Sous le premier rapport, la prudence veut qu'un Maître emploie assez de temps pour délibérer, s'il

LA PRUDENCE

ne veut s'exposer au mauvais succès d'une entreprise; de taème qu'elle lui interdit d'y employer trop de temps, s'il ne veut manquer l'occasion d'agir à propos. La prudence d'ailleurs rèele et modifie les autres vertus d'un Don Maître : ainsi elle examine comment et jusqu'à quel degré ces vertus devront entrer dans chacune de ses actions ; en sorte qu'elle prévoit et ordonne tous les moyens, ainsi que l'usage et la juste application qu'il faut en faire.

Sous le second rapport, la prudence fait conjecturer d'avance à un Maître quelle sera l'utilité ou l'inutilité des moyens qu'il peut prendre, afin de les rejeter ou de s'en servir avec plus de sécurité.

La circonspection. C'est une attention réfléchie pour examiner mûrement un dessein avant de lui donner la dernière forme : ainsi un Maître prudent n'agira pas sans avoir

LA PRUDENCE

bien considéré ce qu'il doit fâire; il s'étudiera à prendre le parti le plus convenable, ayant égard aux circonstances des temps, des lieux, des caractères et des personnes.

Enfin, la précaution prévient avec soin les inconvénients de ce que Ton veut exécuter. C'est par elle qu'un Maître prudent ne punira pas les écoliers sans témoin, ni ne se trouvera jamais seul, en aucun endroit, avec un écolier, à moins qu'il ne soit à portée d'être vu par quelqu'un. C'est par elle qu'il s'appliquera à ne rien dire ni faire en présence des écoliers qu'ils puissent blâmer, ou dont ils puissent être scandalisés. C'est par elle qu'en reprenant publiquement les fautes publiques, il ne fera pas toujours connaître à tous les écoliers celles que tous ne savent pas, à cause au déshonneur et du scandale qui pourraient en arriver. C'est par elle, enfin, qu'il ordonnera telle-

Digitiz

U LÀ PRUDENCE

ment tout son extérieur, que les écoliers n'aient pas sujet de penser qu'il les craigne pour des défauts naturels qui pourraient être en lui.

D'après tout ce développement, il est aisé de juger comment un Maître, avec un bon jugement, avec les connaissances ordinaires et celles que l'étude doit lui procurer, s'acquittera parfaitement des fonctions de la prudence; et on voit conséquemment aussi combien cette vertu lui est nécessaire,

On pèche contre la prudence de deux manières, par défaut ou par excès.

On pèche de la première manière, par la précipitation, l'étourderie, la témérité, le manque d'attention. sur soi-même, l'inconsidération, la légèreté, la négligence, l'inconstance, l'attachement opiniâtre à son sens, la confiance aveugle dans des ressources tout humaines, etc.

On pèche de la seconde manière, par une fausse prudence, que l'Ecriture appelle prudence de la chair.

Elle ne juge en effet que d'après les sens, et elle n'a d'autre objet que de satisfaire un amour déréglé, une trop haute opinion de soi-même : * ainsi elle s'occupe avec inquiétude des choses temporelles, soit pour le présent, soit pour l'avenir; et les moyens dont elle se sert pour réussir dans ses vues sont 1 astuce, la tromperie et la fraude.

Soyez prudents comme des serpents. S. Matth. x, 16.

Acquérez la prudence, parce quelle est plus précieuse que l'argent* Prov. xvi, 16.

La sagesse est une vertu qui nous fait connaître les choses les

plus relevées, par les principes les plus excellents, pour y conformer notre conduite.

Elle diffère de la prudence, car celle-ci ne fait que supposer une fin louable, et une fin louable quelle qu'elle puisse être, au lieu que cellelà regarde directement l'objet de cette fin ; et elle le regarde non-seulement comme bon et louable, mais encore comme très-grand et très-important.

Il peut même arriver que l'une des deux vertus se trouve sans l'autre. Donnons-en d'abord un exemple général. On se propose de faire administrer à quelqu'un les derniers sacrements dans une maladie que l'on dit être grave et dangereuse, c'est évidemment un acte de sagesse ; mais est-ce toujours en même temps un acte de prudence? Non, sans doute ; il faut, en effet, savoir moralement, ou soupçonner avec raison

que cette maladie est réelle et dangereuse. Or il est possible, en pareil cas, qu'on se trompe en manquant à la prudence si, pour s'informer du lait, on remplit mal les fonctions de cette vertu, comme si Ton examine légèrement les circonstances, si Ton en juge avec précipitation, et si en conséquence on agit ji'une manière inconsidérée.

Prenons encore ici un autre exemple tiré de la matière que nous traitons. Un Maître veut faire aux enfants une instruction sur les objets qui le concernent, et en particulier sur le catéchisme : c'est évidemment un acte de sagesse par lequel il cherche à remplir son obligation ; mais s'il parle aux enfants d'une manière trop sublime, en sorte qu'ils n'entendent pas ce qu'il leur dit, ou s'il emploie des expressions trop basses et peu analogues à la grandeur des vérités qu'il doit leur enseigner, il

est sensible qu'il pèche contre la prudence. Il y a donc une différence essentielle entre les deux vertus dont nous parlons.

Mais en quoi consiste la sagesse d'un bon Maître? Elle consiste à lui faire connaître, aimer, remplir le grand objet, l'objet infiniment précieux dont il est chargé. De là il suit qu un bon Maître doit commencer par imiter l'exemple de Salomon, en s'adressant avec numilité à l'auteur de tout don, au Dieu des sciences, au Père des lumières.

Donnez-moi, lui disait ce prince (i), cette sagesse qui est assise auprès de vous dans votre trône, ne me rejetez pas du nombre de vos enfants...

Envoyez - la du ciel, votre sanctuaire, et du trône de votre grandeur, afin qu'elle soit et quelle travaille avec moi, et que je sache

(1) Sag. ix, M0,41 et i±

ce qui vous est agréable; car elle a la science et F intelligence de toutes choses ; elle me conduira dans toutes mes œuvres avec circonspection^ et me protégera par sa puissance; ainsi mes actions vous seront agréables»

Néanmoins il ne suffit pas à un bon Maître de prier; il agirait imprudemment si en instruisant les enfants il ne cherchait pas à s'instruire lui-même de ce qu'il doit leur enr seiener. Ainsi , il s'appliquera à l'étude comme nous l'avons dit en

f>arlant de la prudence. La sagesse ui indiquera encore, elle lui fera approfondir et les sciences qu'il est opligé de leur apprendre, et les principes de ces sortes de sciences : autrement il ne dirait à ses écoliers que des mots, ou bien il ne leur donnerait que des idées

sans fondement et sans liaison, dont le souvenir s'effacerait aisément.

D'ailleurs, en leur communiquant ses connaissances, il aura grand soin en particulier de ne leur rien dire d'injurieux, de rebutant, ou qui soit capable de les porter au dégoût pour le Maître ou pour l'école ; de ne se conduire jamais par des opinions hasardées et par de faux préjugés, mais toujours par les maximes chrétiennes, par les lois divines et humaines, et aussi par celles de son état.

Mais, pour instruire les enfants avec plus de fruit, la sagesse n'exige-t-elle pas qu'il pratique lui-même les vertus auxquelles il doit les former ? Si vous vous montrez bien convaincus de ce que vous enseignez y dit S. Bernard (i), vous donnerez à votre voix la voix de la force ; la voix de V action est bien plus, que celle de la parole. Agissez comme

(1) Sermon 59 sur le Cantiq. des Cantiques.

vous -parlez. Puisqu'il apprendra aux enfants la science de diriger leurs actions conformément aux vraies règles, de modérer, de corriger leurs passions, de devenir véritablement et solidement heureux, il s'étudiera donc à leur donner l'exemple de ce qu'il voudra leur enseigner; il s'attachera, et pour lui et pour leur instruction, à démêler ce qui est réellement bon d'avec ce qui ne l'estqu'en apparence ; à bien choisir et à se soutenir dans des choix éclairés ; à disposer tout avec ordre et avec mesure ; en un mot, à remplir exactement ses devoirs envers Dieu, envers lui-même et envers les autres.

Par là, il acquerra cette sublime sagesse, qui renferme la science par excellence, la science sans laquelle toutes les autres ne sont rien en comparaison, celle qui découvre la voie du salut, et qui fait goûter à

l'âme les choses du ciel, dont elle lui montre toute la douceur et toute la solidité; celle qui nous apprend à nous conformer à ce que la Religion nous dicte; par exemple, à trouver les richesses dans la pauvre* té, la joie dans les souffrances, une véritable élévation aux yeux de Dieu dans des emplois bas et méprisables aux yeux des hommes; à faire un bon usage des biens et des maux de cette vie ; à ne prendre aucune résolution qu'avec des vues droites et justes ; à ne tendre à sa fin que par des moyens légitimes ; à joindre, dans la conduite des enfants, une juste fermeté avec une louable douceur, les exemples avec les préceptes; à chercher toujours les avantages spirituels qui nous enrichissent pour l'éternité, plutôt que les avantages temporels qui ne sont que passagers ; bien persuadés qu'w ne $er* virait de rien à T homme de gagner

tout T univers s il venait à perdre son âme (i); que la terre et tous les biens de la terre passeront, mais que celui qui fait la volonté de Dieu demeurera éternellement. Telle est, en effet, la Vraie sagesse que S. Jacques nous exhorte à demander à Dieu (2), et qui fera principalement la gloire et Y ornement d'un bon Maître.

Les défauts contraires à cette ad* mirable sagesse sont de préférer une Satisfaction tout humaine à un acte de vertu surnaturel, et à l'accomplissement parfait de la volonté de Dieu, couime d'avoir plus d'empressement à acquérir des talents extérieurs et les sciences profanes, que la connaissance nécessaire de la Religion j de s'appliquer plus volontiers à enseigner ce qui peut flatter Tamour-propre, qu'à former

M) S. Matlh. xyi, 26. — (2) S. Jacq. I, S.

J.-C. dans le cœur des écoliers; de rechercher plutôt leur amitié qu'à corriger leurs défauts, etc., etc.

Il y a encore une sagesse qui ne vient pas d'en haut, mais qui est au contraire une sagesse terrestre, animale et diabolique, suivant l'expression de S. Jacques (i). C'est une fausse sagesse, que les passions aveuglent, et qui ne suit que ce que lui suggère la malignité de l'esprit : elle n adopte que les maximes du monde, et elle réprouve celles de l'Evangile; elle se met plus en peine d'acquérir les vertus qui peuvent être agréables aux hommes, que celles qui peuvent plaire à Dieu :

elle n'agit que d'après des motifs intéressés, ne changeant que ce qui peut lui être utile. D'ailleurs, pour séduire et tromper plus sûrement les autres, elle s étudie à se dégui-

(i) S. Jacq. in, 1S.

ser, en paraissant affable, douce, liante, polie; mais elle ne fait réellement aucune difficulté d'employer l'intrigue, la ruse, la fraude, l'artifice, pour aller à ses fins ; ce n'est donc qu'une véritable folie, dont les fruits malheureux sont la contention et la jalousie.

La sagesse est pleine de lumière, et sa beauté ne se flétrit point. Ceux qui V aiment la découvrent aisément, et ceux qui la cherchent la trouvent .

Sag. vi, i3.

Elle est un trésor infini pour les hommes; et ceux qui en ont usé sont devenus les amis de Dieu, et se sont rendus recommandables par les dons de la science. Ibid., vu, i4-

La sagesse a ouvert la bouche des muets, et elle a rendu éloquentes les langues des petits enfants. Ibid., x,

La patience est une vertu qui nôtis fait surmonter, sans murmurer et avec soumission à la volonté de Dieu, tous les maiix de cette vie, et particulièrement les peines qui sont attachées à l'éducation de la jeunesse. Elle n'ôte pas, il est vrai, le sentiment de la douleur, mais, dit S. François de Sales (i), elle le modère en nous faisant ressouvenir souvent que notre Seigneur nous a sauvés en souffrant et en endurant, et que de même nous devons faire Tfptre salut par tes souffrances et par les afflictions, en endurant les tnjures, les contradictions et les dé-

(1) Introduction à la Vie dévoie, liv. m.

chap. 3.

plaisirs avec le plus de douceur qu'il nous sera possible.

La patience est non - seulement nécessaire, mais même utile dans tous les maux.

Elle est nécessaire, parce que la loi naturelle nous en fait un devoir, et que murmurer des événements, c'est outrager la Providence. Ell« est utile, parce qu'elle rend les souffrances plus légères, moins dangereuses et plus courtes.

Le fruit de la patience chrétienne, suivant la parole de notre Seigneur J.-C. (1), est la possession tranquille de nos âmes, et plus la patience est parfaite, plus nous les possédons parfaitement, comme dit encore S. François de Sales.

Cette vertu, en effet, en contient les puissances dans les justes bornes dont elles ne doivent pas sortir :

{i) S. Luc, xxi, 10.

ainsi, elle empêche tout emportement dans les occasions mortifiantes, elle mûrit les desseins, et en rend l'exécution plus aisée ; tandis que la précipitation, au contraire, rend souvent inutiles des projets bien concertés ; elle adoucit les peines, et calme l'esprit; elle bannit les accès de tristesse ; elle défend les paroles aigres, les dépits, les mauvaises humeurs, les découragements , les inquiétudes, les empressements déraisonnables, les promptitudes, les vivacités.

La pratique de cette vertu consiste donc, comme nous l'avons dit, à accepter, sans nous plaindre, tous les maux qui nous arrivent. A l'égard des torts qui nous seraient iaits, voici ce que recommande à ce sujet le saint que nous venons de citer : Plaignez-vous-en, dit-il, le moins que vous pourrez; car il est certain que pour l ordinaire qui se

plaint pèche , parce que F amourpropre nous fait toujours ressentir les injures plus grandes quelles ne sont; mais surtout ne faites point vos plaintes à des personnes aisées à s'indigner et à mal parler. Que s'il est expédient de vous plaindre à quelqu'un, ou pour remédier à V offense, ou pour apaiser votre esprit, il faut que ce soit à des âmes tranquilles, et qui aiment bien Dieu :

car autrement au lieu d alléger votre cœur, elles le provoqueraient à de plus grandes inquiétudes; au lieu d'ôter T épine qui vous pique, elles t enfonceraient plus avant.

Tout ce que nous venons de dire delà patience, en général, s'applique aisément à un bon Maître. Comme il est presque toujours avec les enfants, cette vertu consiste, pour lui, à supporter les désagréments et les dégoûts qui peuvent se rencontrer dans son emploi j à ne se faire consé-

quemment aucune peine des airs, des plaisanteries, des mauvaises manières des écoliers ou de leurs parents, à compatir à la faiblesse de la raison et de l'âge des enfants, de même cp'à la légèreté de leur esprit et a leur inexpérience ; à ne se rebuter jamais, ni se lasser de leur répéter souvent et très-longtemps les mêmes choses, et toujours avec bonté et affection, pour les inculquer dans leur mémoire, quelque difficulté, quelque ennui que 1 on puisse y trouver. En effet, à force d'instruire, d'avertir, de remontrer, de reprendre, on parvient tôt ou tard au but qu'on se propose. Déjà les idées justes et raisonnables qu'on n'a cessé de présenter commencent, pour ainsi dire, à prendre racine : les sentiments pieux et chrétiens, c^ux de droiture et d'honnêteté, s'insinuent insensiblement dans je cœur tendre et flexi-

ble des enfants bien disposés; et enfin Ton recueille des fruits d'autant plus abondants du'ils ont été plus longtemps attendus. Un bon Maître n'oubliera donc jamais ces paroles de S. Jacques (i), que la patience çontient la perfection de F œuvre. W

Les défauts contraires à cette vertu sont de rebuter les écoliers par des

fiaroles offensântes et grossières ; de es rudoyer par des brusqueries, des traitements violents et excessifs!

par des coups de la main, de la baguette, du signal, etc. ; de faire des corrections injustes, dictées par des saillies vicieuses de l'amour-propre, par une impétuosité qui ne prend pas le temps de réfléchir avant que d'agir ou de parler.

Cest par votre patience que vous posséderez vos âmes. S. Luc, xxi, 19.

(4) S. Jacq. 4.

Digiti

62 LA BETENUE.

La patience contient la perfection de V œuvre. S. Jacq. i, 4-

La patience vous est nécessaire^ a fin que, faisant la volonté de Dieu, vous puissiez obtenir les biens qui vous sont promis . Hébreux, x, 36.

Page 1