I. LA GRAVITÉ
La gravite est une vertu qui règle tout l'extérieur d'un Maître conformément à la modestie, à la bienséance et au bon ordre.
Un Maître qui a cette vertu tient donc le corps dans une assiette naturelle, sans gêne ni affectation ; il ne branle pas la tête, ne la tourne pas légèrement de côté et d'autre, ni à chaque mot qu'il dit ; il a le regard assuré et serein, sans artifice ni sévérité ; il ne rit point en parlant, et
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ne fait pas de contorsions messéa rites ; il a l'air affable ; il parle peu et d'un ton modéré; il n'est dans ce qu'il dit ni aigre, ni piquant, ni hautain, ni agreste, ni malhonnête envers qui que ce soit.
Persuadé que la gravité, la modestie, la réserve, n'excluent pas la bonté ni une tendre affection, il cherche par ses aimables qualités à se concilier l'amitié des écoliers, parce qu'il sait qu'alors ils auront plus d'empressement pour accourir à ses leçons, plus de docilité à les recevoir et plus de fidélité à les mettre en pratique ; mais il ne se rend pas trop libre avec eux : il n'a d'intimité ni de familiarité avec aucun.
Loin de se proposer uniquement de s'en faire craindre, son but principal est de s'attirer leur confiance po ur mieux con n aître les vertus qu'ils peuvent avoir, afin de les cultiver et de les perfectionner; pour aper-
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cevoir plus facilement leurs vices et leurs défauts, afin de les corriger, sinon tous et tout à fait, au moins autant que la chose est possible. Pour cet effet, il écarte soigneusement de sa conduite tout ce qui ressentirait la dureté, la fierté, la rodomontade; en un mot, tout ce qui le ferait paraître austère, de mauvaise humeur, indifférent, difficile à contenter. Il évite également un ton trop imposant, trop rigoureux, qui empêche les écoliers de se montrer tels qu'ils sont, qui les porte à se dérober à l'œil du Maître, à cacher le mal auquel il pourrait remédier s'il le connaissait, et leur ôte la liberté de laisser éclore le germe des bonnes qualités qui se trouvent en eux.
Il veut encore s en faire estimer et respecter ; car les écoliers n'écouteraient pas ce que leur enseignerait un Maître qu'ils n'estimeraient pas ; il n'oublie donc jamais l'obligation
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qu'il a d'être pour eux un exemple continuel de toutes les vertus : il an<nonce, dans tout son extérieur, une retenue et une décence qui sont le fruit de la maturité de son esprit, de sa piété, de sa sagesse ; mais surtout
11 a soin de conserver la tranquillité par l'égalité d'âme (l) et d'humeur.
Il s'interdit aussi les postures négligées, immodestes, trop d'enjouement, toute légèreté, toute bouffonnerie, tout ce qui tient à la frivolité. Cependant comme la gravité portée trop loin le rendrait ridicule et insupportable, il la renferme dans les justes bornes qui lui appartiennent. C'est ainsi que cette vertu, bien entendue, et fondée sur une véritable élévation de sentiments, établit
(1) Cette égalité consiste dans le maintien paisible et uniforme d'une âme qui n'est pas troublée par les événements, quels qu'ils soient. On l'acquiert çn se formant une idée juste des choses, en modérant ses désirs et ses craintes, en se préparant à tout ce qui peut arriver.
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le bon ordre dans une classe; c'est ainsi qu'elle préserve le Maître de se manquer à soi-même, qu'elle contient ses écoliers dans le devoir, et qu'elle leur inspire envers luil'attapnement, la confiance, l'estime et le respect.
Outre les défauts contraires à la gravité, dont nous avons parlé, en voici encore d'autres qu'un Maître doit singulièrement éviter : les emportements, les violences, les regards fiers et menaçants, l'impatience, la rusticité, les puérilités, les tons irppérieux, les paroles injurieuses pu dictées par upe douceur simulée et ironique*
Il ne lui suffirait pas de se préserver de ces défauts, s'il n'évitait encore les grimaces, les plaisanteries, les pénitences qui troubleraient l'ordre, qui feraient rire, qui seraient indécentes; des façons de faire et de parler qui ne conviendraient pas
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dans une classe, des manièrçs méprisantes, un visage sombre, refro- ;né, certains bruits ou accents de >ouche; les affectations ridicules, comme de grosse voix, de hauteur, d'air trop magistral, trop absolu, pédantesque, un dehors trop mystérieux, guindé, suffisant, fâcheux, renchéri ; les mouvements de corps
Î)récipités, les haussements d'épaues, les gesticulations trop grandes, les coups frappés sur le marchepied, sur le siège ou sur les tables, pour étonner les écoliers et leur faire peur.
Annoncez ces choses , et enseignez-les. Que personne ne vous méprise à cause de votre jeunesse (c'està-dire, ne vous regarde comme son inférieur en vertu, et, pour cela, ne fasse peu de cas de vous) 1 ; mais rendez-vous V exemple et le modèle des Fidèles dans les entretiens, dans la manière d'agir avec le prochain,
dans la charité, dans la Joi. I Tim .
îv, ii et la.
Prêchez ces vérités, exhortez et reprenez avec une pleine autorité ; que personne ne vous méprise. Tït.
Sous lé nom de silence, nous entendons ici généralement une sage discrétion dans l'usage de la parole ; discrétion qui fait qu'un Maître se tait quand il ne doit pas parler, et qu'il parle quand il ne doit pas se taire.
Cette vertu renferme donc deux fonctions : elle apprend à un Maître l'art de se taire, elle lui apprend celui de parler; ainsi elle lui fait éviter deux défauts opposés qu'elle condamne, savoir: la taciturnité et la loquacité.
La première fonction du silence
{jroduit l'ordre et la tranquillité dans a classe, assure les progrés et l'avancement des écoliers, procure le repos du Maître et la conservation de sa santé : trois choses auxquelles un Maître ne peut pas manquer sans s'exposer à de grands inconvénients.
En effet, s'il parle beaucoup, les écoliers parlent de même. Ils font indiscrètement des questions et des réponses ; ils s'immiscent dans ce qui rte les regarde point ; ils se justifient et veulent justifier les autres : ce n'est plus qu'un bourdonnement général dans la classe.
D'ailleurs, il est d'expérience que les Maîtres qui parlent beaucoup sont peu écoutés, et qu'on fait peu de cas de ce qu'ils disent ; mais que s'ils parlent peu , bien et à propos > les écoliers font attention a ce qui leur est dit, qu'ils le goûtenti le rea tiennent et en profitent.
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Il est encore d'expérience que les Maîtres qui aiment à parler beaucoup sont dans une agitation perpétuelle, et qu'ils fatiguent à l'excès leur poitrine. L'enseignement est trèspénible de sa nature; pour s'en acquitter comme il faut, un bon Maître, sans doute, se sacrifie bien volontiers, mais c'est toujours avec sagesse : il évite donc toute imprudence, et principalement toute manière d'instruire, qui, sans être utile, porte un plus grand préjudice à sa santé.
Les signes dont nous nous servons nous procurent l'avantage singulier de garder le silence lorsque nous faisons la classe. Leur usage a été établi pour avertir et reprendre les écoliers, pour leur faire connaître tout ce qu'ils ont à faire, eh sorte que le Maître ne doit parler que lorsqu'il ne peut faire comprendre par signes ce qu'il exige d'eux. Ainsi le*
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signes, en avertissant un Maître de se taire, l'avertissent en même temps de parler lorsqu'ils ne suffisent point; et c'est ici qu'un Maître commence à remplir la seconde fonction du silence.
Mais il n'a à la remplir que dans trois occasions seulement : dans la lecture , pour faire connaître les fautes qu aucun écolier ne peut reprendre, et pour donner 1 explication, les avertissements , les ordres, les défenses nécessaires ; dans le catéchisme, pour expliquer ët pour aider les écoliers à bien répondre ; et dans les prières du matin et du soir,
Sour exhorter et faire quelques réexions; mais alors il ne doit dire précisément que ce qui est nécessaire. S'ii parlait plus, il pécherait contre la première fonction de la vertu du silence.
Au reste , l'objet principal du Maître étant de former les enfants
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aux vertus chrétiennes , il doit en général éclairer leur esprit, et émouvoir leur cœur sur les vérités qu'il a à leur enseigner. Pour instruire, il doit se préparer comme nous l'avons déjà dit dans notre première lettre instructive (1), et comme nous le dirons plus amplement dans la vertu de prudence. Pour rendre ses dis-?
cours touchants, il doit travailler à se pénétrer des sentiments qu'il veut; inspirer à ses disciples. «Si vous voulez persuader, dit S. Bernard (2), c'est par les sentiments affectueux, bien plus que par les déclamations, que vous pouvez y tendre avec suc* ces.» Aussi, une infinité d'exemples prouvent que tandis qu'uq Maître habile et éloquent s'épuise en vain, par un travail d'autant plus pénible que le véritable zèle y a moins de
(>) Page 27 et suiv. dans la note.
(2) Sermon 59, N. 83, sur les Cantiques.
part, un autre très-inférieur en talents, mais bien pénétré de ce qu'il annonce, opère les effets les plus salutaires.
D'après toutes ces réflexions, un bon Maître regardera en général comme des fautes qui sont contraires au silence, et qu'il doit éviter, premièrement de parler sans nécessité, ou de se taire quand il faut parler; secondement de dire mal ce qu'il doit dire , pour n'en avoir pas prévu le sujet, la nécessité, le temps convenable, les circonstances, ni le bien ou le mal qui pourrait en résulter ; ou bien en s'exprimant sans force, sans précision, sans justesse, hésitant pour chercher bien loin des termes, sans savoir ce qu'il dit, étant diffus et sans méthode; troisièmement de rester trop longtemps à parler avec quelques écoliers, avec leurs parents, avec d'autres externes, ou avec ses compagnons d'école, lors même qu'il
leur parle dans le besoin ; quatrièmement de s'occuper des nouvelles publiques, d'entendre celles que les écoliers veulent lui apprendre ; cinquièmement, enfin, de parler trop vite ou trop pesamment, ou avec confusion, ou trop haut , ou si bas que les écoliers ne puissent entendre ou ne puissent aisément comprendre * ce qu'il leur dit.
Les hommes rendront compte au jour du jugement de toute parole inutile qu'Us auront dite. S. Matthieu, xn, 36.
Pour vous, instruisez d'une manière qui soit digne de la saine doctrine. Tit. ii, i.
Lorsque vous parlez, dit S, Bernard, ne précipitez point vos paroles ; n'en dites que de vraies, et qu'elles aient du poids ; et ne parlez que de Dieu ou pour Dieu.
20 l'humilité.