GERTUDE, LE MARECHAL-DES-LOGIS
Gertrude, dans l’ivresse de la joie.
O U I , mon cher petit mari , ils t’ont fait capitaine. LE M A R É C H A L-D E S-L O G I s.
Je n’en suis pas fâché. ,
Gertrude.
Ils t’ont fait capitaine ! Mais conçois-tu cela ?
LE Maréchal-des-Logis.
A merveille. A qui donnera-t-on une compagnie ? k un chanoine ?
Gertrude.
C’est qu’il y a de quoi devenir folle , mais folle à lier î
LE Maréchal-des-Logis.
Allons , tu n’es qu’une femme.
Gert’rude'.
Toujours des propos ! et toi, qu’es-tu?
LE Maréchal-des-Logis^
Un homme persuadé qu’il est plus aisé d’obéir que de commander.
Gertrude.
Tout cela est bel et bon ; il n’est pas moins vrai que îe mérite perce tôt ou tard. >
.^o LES DRAGONS EN CANTONNEMENT,
I LE Maréchal-des-Logis la saluant.
Ail ! ma femme. ^
Gertrude.
Et les méchans ont toujours un pied de nez.
LE Maréchal-des-Logis.
Quelquefois , I Gertrude , quelquefois.
Gertrude. ^
C’est ainsi que le prophète Jonas, que des envieux avoient jette à la mer, fut sauvé par une baleine, qui le garda trois jours dans son ventre.
le Maréchal-des-Logis.
Ce Jonas étoit un morceau de dure digestion.
Gertrude. J
Oh , c’est un grand miracle !
LE Marécha l' - d e s - L o g I s.
Si la baleine eut passé trois jours dans le, ventre d® Jonas , le coup seroit bien plus fort.
Gertrude.
Tu ris de tout.
I, E Maréchal-des-Logis.
Et même de ta joie.
Gertrude.
Ma joie.... ma joie est ineffable, et elle est bien naturelle. Me voilà la femme d’un homme en place; je ne serai plus vivandière , et je prendrai bientôt. . . .
Qu’est-ce que tu dis donc, ma femme, tu ne seras plus vivandière ?
Gertrude.
Non , dieu merci.
LE BIaréchal-des-Logis.
Pourquoi cela , ma femme ?
Gertrude.
Tiens, pourquoi? crois-tu que je servirai pendant que
COMEDIE. 3î
tu commanderas : vas y.vas , je ferai ma fière tout comme une autre, et je sens déjà que ce vilain métier-là ne me convient plus.
LE Maréchal-des-Logis.
Ecoule donc, Gertrude; je crois que tu as raison*, je suis en effet un grand personnage , et ma femme ne doit plus être vivandière. Je vais plus loin , car j’aime à profiter de tes idées ; une sœur converse étoit le fait d’un soldat sans ressource , et même sans espoir ; mais aujourd’hui, toutes réflexions faites, tu n’es plus digne d’être ma femme.
Gertrude.
'Oui , mais .... je la suis.
LE Maréchal-des-Logis.
Oui , mais ..... le divorce ?
( Ah ! tous les saints du paradis ensemble , qu’as-tu dit-là !
LE Maréchal-des-Logis.
Je dis que je divorce.
Gertrude.
Comment , coquin , tu divorces !
LE Maréchal-des-Logis, traversant le théâtre d’un air tragi-comique.
Ne vous oubliez pas , ma mie ; respectez un homme comme moi. Oui, je divorce , je ne vous connois plus.
Gertrude, le suivant d’un air suppliant.
Quoi ! tupourrois abandonner ta Gertrude, ton fouille au pot, pauvre, mais honnête, qui t’a suivi dans les garnisons , dans les camps , et dans les combats ?
LE Pi'Iaréciéal-deS’'Logis, s’arrêtaîit.
Quoi ! tu pourrois abandonnner un métier nécessaire , par conséquent estimable , et qui nous a nourris l’un et l’autre 1 Que répondras-tu à un blessé , à un soldat excédé
5a LES DRAGONS EN GANTONNEMENt ,
de fatigue , qui te demandera un verre de vin ? Que tu et la femme d’un capitaine ! Ta réponse impertinente soulagera-1 - lUc leur misère ? Donne , si tu Aq veux pas vendre ; mais sois utile^a^tes frères.
Gertrude^, après avoir embrassé son mari avec transport.
AÈ J quelle leçon ! quelle leçon ! Je d’en ai pas trouvé de pareille dans la vie des saints. ( présentant la main à son mari.) Je garde mon métier,
EE Maréchal-des-Logis, lui frappant dans la main.
Je garde ma femme. Ah , voilà le Général.
Gertrude.
Et ma petite Sainte- Claire.
LE GÉNÉRAL, S A I N T F, - C L A I R E , LE MARE CH AL -DE S -LOGIS, UN AIDE- DE-CAfflP, OFFICIERS ET DRAGONS
derrière.
DE Général.
O U I , mes amis , le Général , en chef m’envoie constater la perte qu’a éprouvée le régiment. On veut 1® eompletter sans délai.
LE Maréchal-des-Logis.
Bravo !
LE Général.
. Et le renvoyer au feu, sans^ perdre un instant. l’Etat-major et tous les dragons.
.Vive la République !
LE Général.
Je me suis détourné d’une lieue ^ pour procurer à
ma nièce , le plaisir de voir ses camaî'ades. Sainte-Claxre.
Et mon mari?
LE Général.
N’es-tu pas bien fatiguée ?
Je n’y penserai plus quand je l’aurai embrassé.
LE Général.
Il va déraisonner pendant une Heure , car il t’aime , il t’aime. . . .
Sainte-Claire.
Comme il est aimé , mon oncle.
LE Général, aux officiers.
Elle ignoroit qu’il fut colonel.
Sainte-Claire.
Et ce qui me flatte le plus ^ c’est qu’il l’a mérité.
LE Général, aux officiers.
Montrez-nous son logement , ( à Sainte-Claire. ) car c’est-là que le cœur t’appelle.
LE M A, R £ c li L ' D E s - L O G I s.
Mon Général , le Colonel n’est pas cHez lui j je l’ai rencontré. ...
Sainte-Claire.
EH, bonjour, mon vieux camarade. Te voilà, ma pauvre Gertrude ! ( Elle l’embrasse et retourne à sa place.)
Elle ne fait pas sa princesse, celle-là.
LE ]Vl A K E O A L - D E s - L O G I s;
Elle nerougiroit pas d’être vivandière.
Gertrude, très-vwement.
AH ça , mon mari , c’est une afïàire terminée , et Tous avez très-mauvaise grâce à revenir là-dessus.
le Général.
Toujours vive , Gertrude l
Sainte-Claire.
Et cependant , bonne femme , n’est-il pas vrai ? l’un ne va guère sans l’autre.
Gertrude, à son mari.
Qu’as-tü à dire à cela?
LE Maréchal-des-^Logls.
Que la citoyenne est polie.
Sainte-Claire,
Et mon mari, mon oncle?
le Général.
Mais , tu es bien pressée.
Ecoutez donc , après six mois d’absence. . . ;
LE Général.
Ob , c’est très -pardonnable j mais si on ne sait où ÎO prendre ?
Sainte-Claire.
Il faut faire sonner le boutte-selle.
LE Général,
Et le tocsin , mettre tout le canton en l’air Ce n’est
pas que tu n’en vaille bien la peine , au moins.
Gertrude, à Sainte-Claire.
Si vous voulez vous rafraîcliir en l’attendant , ( d^un ton de confiance..^ j’ai encore la moitié d’une oie farcie , qui vous a une mine . , . Quand ce seroit pour un prélat, je n’aurois pas mieux réussi.
Sainte-Claire.
Je te remercie, ma bonne amie: je Vais l’attendre à son logement.
LE Général.
A son logement, où il n’est pas, et où nous ne connoissons personne ?
Sainte Claire,
Je l’attendrai donc ici ?
le Gé néra l.
Oui^ cela vaudra mieux ; je m© plais au milieu de mes
tamarades ^ moi,
Gertrude.
Et vous tâterez de l’oie ?
Sainte-Claire.
Va pour l’oie.
( Gertrude rentre sous le hangar ^ et apporte Voie, ôc. ) LE Maréchal-des-Logis , au Général.
J’ai un petit vin qui a été un peu balloté , mais qui vous a un goût aigrelet qui fait plaisir j si j’osois , mon Général. ... ' ,
/ " LE Général.
Comment donc , mon camarade ? hors le service , iî ne doit J avoir ici que des frères et des amis. Voyons ton petit vin.
( Il s’assied à côté du hangar ^ Sainte - Claire en face de lui ; VEtat-major et les Dragons garnissent une autre table. )
LE Marécha l-d e s-L o g I s.
Allons J femme , à la cave , et donne-nous du meilleur^:
^ GertrudEj coupant.
Et tant que vous voudrez. On ne traite pas fous les jours son Général, et la femme de son Colonel. le BIaréchal-des-Logis.
C’est un plaisir que tu n’aurois pas, si tu n’ét'oîs Vandière. /
G E R'T RUDE, rentrant sous h hangar pour aller chercher du çin.
C’est bon , c’est bon.
le BIaréchal-des-Logis, servant'.
C’est un morceau sous le pouce ; nous n’avons pas d'i Vaisselle,
Sainte-Claire.
Eli feien , mon oncle qu’en dites-vous?
LE Général.
Excellent , en honneur, ""
LE Maréchal-des-Logis.
C’est un grand cuisinier ^ qu’un bon appétit. leGénéral.
C’est beaucoup , j’en conviens ; mais ta femme s’esî surpassée,
Gertru.de, apportant du vin et versant.
Goûtez moi cela, mon Général.
LE Général, à Sainte-Claire.
A la santé de ton mari , c’est boire à la tienne. Sainte-Claire.
Et à la vôtre , mon cher oncle.
leGénéral.
C’est vrai: à vous, enfans.
Grand merci, mon Général. A propos, Vous ne savez pas le bonheur qui nous est arrivé ?
LE général.
Non : qu’est-ce ?
' Gertrude.
Mon vieux est capitaine ; il a son brevet en poche. (A son mari.) Montre donc, montre donc , l’homme. Ah , mon dieu ! il est toujours en arrière....
LE Général,
Quand on dit du bien de lui ; mais il est toujours des premiers au feu .* ( Frenant le hreoet. ) Brevet provisoire... Et cœtera.... Les Représentans du Peuple près l’armée du Nord. J’en suis parbleu bien aise ; mais je suis piqué qu’on m’ait privé du plaisir de contribuer à son avancement.
C’est le Colonel qui a
Je suis content de lui Saint
Mais il' ne vient
Tu le verras dans l’instant. ( Se levant, ainsi que tout le monde , on reprend le même ordre de scène ; Gertrude est la dernière. ) V oilà un Capitaine qu’il faut recevoir ; j e puis à présent faire sonner l’assemblée sans inconvénient. [A uxi aide-de-camp. ) Mon ami , donne les ordres au trompette. [Uaide-de-camp sort.)
Oui, qu’il sonne une réception. [A son mari. ) Tu boiras demain 5 on va te recevoir , entends-tu ; on va te recevoir , et tu n’as pas d’épaulettes... Eli , mon dieu î pas. 'd’épaulettes... Mais où en vend-on des épaulettes ?
SAiNrE-CuAiRE, désignant un c^cier.
Le capitam# lui prêtera les siennes , et je veux les lui attacher. ( Fendant qu^elle attache l’épaulette , Gertriids découd les galons. )
.i<E Maréchal-des-Lo
Et mon sabre que tu oublies ? et mon
Gertrude, décousant
Tu as raison ; mais c’est qu’on va te recevoir , des momens comme cela, on ne peut pas penser à tout.... on est toute troublée : dame ! on n’est pas accoutumée à ces évéîiemens là. ( Elle sort. )
Sainte-Claire.
Que Vous êtes heureux , mon oncle ! vos collègues ne Sont que des généraux, et vous êtes un père de famille, Gertr-UDE, revenant avec le scibre-et le casque.
Voilà ton sabre ( il le passe ) , vodà ton casque .( elle le coéjfe). Allons, redresse-toi, prends une tournure.
htS DRAGONS EN CANTONNEMENT,
JE Maréchal-des-Logis.
' Oli ! ma foi ; je n’ai pas envie d’en charger,
LE Général.
Eh ! In as raison : ta tournure est celle d’un brav* homme. Partons.
Gertrude.
Mon dieu ! que cela doit donc être beau , la réception 'de mon mari ! Je donnerois un cierge d’une demi-livr® pour voir ceia.
Sainte-Claire.
Eh bien , vas -y , Gertrude : j’entrerai dans cetti maison.
Et je vous laisserois seule ! celaseroit joli, par exemple ! Je reste ; ce moment sera peut-être le seul de toute la journée où je pourrai causer avec vous.