‹ Les dragons en cantonnement, ou, La suite des bénédictinesChapitre 18 sur 34 · GERTUDE, LE MARECHAL-DES-LOGIS · texte numérisé non relu

GERTUDE, LE MARECHAL-DES-LOGIS

Gertrude, dans l’ivresse de la joie.

O U I , mon cher petit mari , ils t’ont fait capitaine. LE M A R É C H A L-D E S-L O G I s.

Je n’en suis pas fâché. ,

Gertrude.

Ils t’ont fait capitaine ! Mais conçois-tu cela ?

LE Maréchal-des-Logis.

A merveille. A qui donnera-t-on une compagnie ? k un chanoine ?

Gertrude.

C’est qu’il y a de quoi devenir folle , mais folle à lier î

LE Maréchal-des-Logis.

Allons , tu n’es qu’une femme.

Gert’rude'.

Toujours des propos ! et toi, qu’es-tu?

LE Maréchal-des-Logis^

Un homme persuadé qu’il est plus aisé d’obéir que de commander.

Gertrude.

Tout cela est bel et bon ; il n’est pas moins vrai que îe mérite perce tôt ou tard. >

.^o LES DRAGONS EN CANTONNEMENT,

I LE Maréchal-des-Logis la saluant.

Ail ! ma femme. ^

Gertrude.

Et les méchans ont toujours un pied de nez.

LE Maréchal-des-Logis.

Quelquefois , I Gertrude , quelquefois.

Gertrude. ^

C’est ainsi que le prophète Jonas, que des envieux avoient jette à la mer, fut sauvé par une baleine, qui le garda trois jours dans son ventre.

le Maréchal-des-Logis.

Ce Jonas étoit un morceau de dure digestion.

Gertrude. J

Oh , c’est un grand miracle !

LE Marécha l' - d e s - L o g I s.

Si la baleine eut passé trois jours dans le, ventre d® Jonas , le coup seroit bien plus fort.

Gertrude.

Tu ris de tout.

I, E Maréchal-des-Logis.

Et même de ta joie.

Gertrude.

Ma joie.... ma joie est ineffable, et elle est bien naturelle. Me voilà la femme d’un homme en place; je ne serai plus vivandière , et je prendrai bientôt. . . .

Qu’est-ce que tu dis donc, ma femme, tu ne seras plus vivandière ?

Gertrude.

Non , dieu merci.

LE BIaréchal-des-Logis.

Pourquoi cela , ma femme ?

Gertrude.

Tiens, pourquoi? crois-tu que je servirai pendant que

COMEDIE. 3î

tu commanderas : vas y.vas , je ferai ma fière tout comme une autre, et je sens déjà que ce vilain métier-là ne me convient plus.

LE Maréchal-des-Logis.

Ecoule donc, Gertrude; je crois que tu as raison*, je suis en effet un grand personnage , et ma femme ne doit plus être vivandière. Je vais plus loin , car j’aime à profiter de tes idées ; une sœur converse étoit le fait d’un soldat sans ressource , et même sans espoir ; mais aujourd’hui, toutes réflexions faites, tu n’es plus digne d’être ma femme.

Gertrude.

'Oui , mais .... je la suis.

LE Maréchal-des-Logis.

Oui , mais ..... le divorce ?

( Ah ! tous les saints du paradis ensemble , qu’as-tu dit-là !

LE Maréchal-des-Logis.

Je dis que je divorce.

Gertrude.

Comment , coquin , tu divorces !

LE Maréchal-des-Logis, traversant le théâtre d’un air tragi-comique.

Ne vous oubliez pas , ma mie ; respectez un homme comme moi. Oui, je divorce , je ne vous connois plus.

Gertrude, le suivant d’un air suppliant.

Quoi ! tupourrois abandonner ta Gertrude, ton fouille au pot, pauvre, mais honnête, qui t’a suivi dans les garnisons , dans les camps , et dans les combats ?

LE Pi'Iaréciéal-deS’'Logis, s’arrêtaîit.

Quoi ! tu pourrois abandonnner un métier nécessaire , par conséquent estimable , et qui nous a nourris l’un et l’autre 1 Que répondras-tu à un blessé , à un soldat excédé

5a LES DRAGONS EN GANTONNEMENt ,

de fatigue , qui te demandera un verre de vin ? Que tu et la femme d’un capitaine ! Ta réponse impertinente soulagera-1 - lUc leur misère ? Donne , si tu Aq veux pas vendre ; mais sois utile^a^tes frères.

Gertrude^, après avoir embrassé son mari avec transport.

AÈ J quelle leçon ! quelle leçon ! Je d’en ai pas trouvé de pareille dans la vie des saints. ( présentant la main à son mari.) Je garde mon métier,

EE Maréchal-des-Logis, lui frappant dans la main.

Je garde ma femme. Ah , voilà le Général.

Gertrude.

Et ma petite Sainte- Claire.

LE GÉNÉRAL, S A I N T F, - C L A I R E , LE MARE CH AL -DE S -LOGIS, UN AIDE- DE-CAfflP, OFFICIERS ET DRAGONS

derrière.

DE Général.

O U I , mes amis , le Général , en chef m’envoie constater la perte qu’a éprouvée le régiment. On veut 1® eompletter sans délai.

LE Maréchal-des-Logis.

Bravo !

LE Général.

. Et le renvoyer au feu, sans^ perdre un instant. l’Etat-major et tous les dragons.

.Vive la République !

LE Général.

Je me suis détourné d’une lieue ^ pour procurer à

ma nièce , le plaisir de voir ses camaî'ades. Sainte-Claxre.

Et mon mari?

LE Général.

N’es-tu pas bien fatiguée ?

Je n’y penserai plus quand je l’aurai embrassé.

LE Général.

Il va déraisonner pendant une Heure , car il t’aime , il t’aime. . . .

Sainte-Claire.

Comme il est aimé , mon oncle.

LE Général, aux officiers.

Elle ignoroit qu’il fut colonel.

Sainte-Claire.

Et ce qui me flatte le plus ^ c’est qu’il l’a mérité.

LE Général, aux officiers.

Montrez-nous son logement , ( à Sainte-Claire. ) car c’est-là que le cœur t’appelle.

LE M A, R £ c li L ' D E s - L O G I s.

Mon Général , le Colonel n’est pas cHez lui j je l’ai rencontré. ...

Sainte-Claire.

EH, bonjour, mon vieux camarade. Te voilà, ma pauvre Gertrude ! ( Elle l’embrasse et retourne à sa place.)

Elle ne fait pas sa princesse, celle-là.

LE ]Vl A K E O A L - D E s - L O G I s;

Elle nerougiroit pas d’être vivandière.

Gertrude, très-vwement.

AH ça , mon mari , c’est une afïàire terminée , et Tous avez très-mauvaise grâce à revenir là-dessus.

le Général.

Toujours vive , Gertrude l

Sainte-Claire.

Et cependant , bonne femme , n’est-il pas vrai ? l’un ne va guère sans l’autre.

Gertrude, à son mari.

Qu’as-tü à dire à cela?

LE Maréchal-des-^Logls.

Que la citoyenne est polie.

Sainte-Claire,

Et mon mari, mon oncle?

le Général.

Mais , tu es bien pressée.

Ecoutez donc , après six mois d’absence. . . ;

LE Général.

Ob , c’est très -pardonnable j mais si on ne sait où ÎO prendre ?

Sainte-Claire.

Il faut faire sonner le boutte-selle.

LE Général,

Et le tocsin , mettre tout le canton en l’air Ce n’est

pas que tu n’en vaille bien la peine , au moins.

Gertrude, à Sainte-Claire.

Si vous voulez vous rafraîcliir en l’attendant , ( d^un ton de confiance..^ j’ai encore la moitié d’une oie farcie , qui vous a une mine . , . Quand ce seroit pour un prélat, je n’aurois pas mieux réussi.

Sainte-Claire.

Je te remercie, ma bonne amie: je Vais l’attendre à son logement.

LE Général.

A son logement, où il n’est pas, et où nous ne connoissons personne ?

Sainte Claire,

Je l’attendrai donc ici ?

le Gé néra l.

Oui^ cela vaudra mieux ; je m© plais au milieu de mes

tamarades ^ moi,

Gertrude.

Et vous tâterez de l’oie ?

Sainte-Claire.

Va pour l’oie.

( Gertrude rentre sous le hangar ^ et apporte Voie, ôc. ) LE Maréchal-des-Logis , au Général.

J’ai un petit vin qui a été un peu balloté , mais qui vous a un goût aigrelet qui fait plaisir j si j’osois , mon Général. ... ' ,

/ " LE Général.

Comment donc , mon camarade ? hors le service , iî ne doit J avoir ici que des frères et des amis. Voyons ton petit vin.

( Il s’assied à côté du hangar ^ Sainte - Claire en face de lui ; VEtat-major et les Dragons garnissent une autre table. )

LE Marécha l-d e s-L o g I s.

Allons J femme , à la cave , et donne-nous du meilleur^:

^ GertrudEj coupant.

Et tant que vous voudrez. On ne traite pas fous les jours son Général, et la femme de son Colonel. le BIaréchal-des-Logis.

C’est un plaisir que tu n’aurois pas, si tu n’ét'oîs Vandière. /

G E R'T RUDE, rentrant sous h hangar pour aller chercher du çin.

C’est bon , c’est bon.

le BIaréchal-des-Logis, servant'.

C’est un morceau sous le pouce ; nous n’avons pas d'i Vaisselle,

Sainte-Claire.

Eli feien , mon oncle qu’en dites-vous?

LE Général.

Excellent , en honneur, ""

LE Maréchal-des-Logis.

C’est un grand cuisinier ^ qu’un bon appétit. leGénéral.

C’est beaucoup , j’en conviens ; mais ta femme s’esî surpassée,

Gertru.de, apportant du vin et versant.

Goûtez moi cela, mon Général.

LE Général, à Sainte-Claire.

A la santé de ton mari , c’est boire à la tienne. Sainte-Claire.

Et à la vôtre , mon cher oncle.

leGénéral.

C’est vrai: à vous, enfans.

Grand merci, mon Général. A propos, Vous ne savez pas le bonheur qui nous est arrivé ?

LE général.

Non : qu’est-ce ?

' Gertrude.

Mon vieux est capitaine ; il a son brevet en poche. (A son mari.) Montre donc, montre donc , l’homme. Ah , mon dieu ! il est toujours en arrière....

LE Général,

Quand on dit du bien de lui ; mais il est toujours des premiers au feu .* ( Frenant le hreoet. ) Brevet provisoire... Et cœtera.... Les Représentans du Peuple près l’armée du Nord. J’en suis parbleu bien aise ; mais je suis piqué qu’on m’ait privé du plaisir de contribuer à son avancement.

C’est le Colonel qui a

Je suis content de lui Saint

Mais il' ne vient

Tu le verras dans l’instant. ( Se levant, ainsi que tout le monde , on reprend le même ordre de scène ; Gertrude est la dernière. ) V oilà un Capitaine qu’il faut recevoir ; j e puis à présent faire sonner l’assemblée sans inconvénient. [A uxi aide-de-camp. ) Mon ami , donne les ordres au trompette. [Uaide-de-camp sort.)

Oui, qu’il sonne une réception. [A son mari. ) Tu boiras demain 5 on va te recevoir , entends-tu ; on va te recevoir , et tu n’as pas d’épaulettes... Eli , mon dieu î pas. 'd’épaulettes... Mais où en vend-on des épaulettes ?

SAiNrE-CuAiRE, désignant un c^cier.

Le capitam# lui prêtera les siennes , et je veux les lui attacher. ( Fendant qu^elle attache l’épaulette , Gertriids découd les galons. )

.i<E Maréchal-des-Lo

Et mon sabre que tu oublies ? et mon

Gertrude, décousant

Tu as raison ; mais c’est qu’on va te recevoir , des momens comme cela, on ne peut pas penser à tout.... on est toute troublée : dame ! on n’est pas accoutumée à ces évéîiemens là. ( Elle sort. )

Sainte-Claire.

Que Vous êtes heureux , mon oncle ! vos collègues ne Sont que des généraux, et vous êtes un père de famille, Gertr-UDE, revenant avec le scibre-et le casque.

Voilà ton sabre ( il le passe ) , vodà ton casque .( elle le coéjfe). Allons, redresse-toi, prends une tournure.

htS DRAGONS EN CANTONNEMENT,

JE Maréchal-des-Logis.

' Oli ! ma foi ; je n’ai pas envie d’en charger,

LE Général.

Eh ! In as raison : ta tournure est celle d’un brav* homme. Partons.

Gertrude.

Mon dieu ! que cela doit donc être beau , la réception 'de mon mari ! Je donnerois un cierge d’une demi-livr® pour voir ceia.

Sainte-Claire.

Eh bien , vas -y , Gertrude : j’entrerai dans cetti maison.

Et je vous laisserois seule ! celaseroit joli, par exemple ! Je reste ; ce moment sera peut-être le seul de toute la journée où je pourrai causer avec vous.

Page 1