‹ Les drames de l'adultèreChapitre 24 sur 24 · LE RENDEZ-VOUS · texte numérisé non relu

LE RENDEZ-VOUS

8 M. de Nancey était le descendant de ces fortes races dont l'idée de la mort pro-

^ chaîne n'altérait pas la sérénité ; — descendant bien dégénéré, bien avili, sans

f\ doute, mais enfin il avait dans ses veines un reste de ce sang généreux.

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l5ï Au milieu des plus lamentables erreurs de sa vie, son courage de gentilhomme ^

« ne lui avait jamais fait défaut. J^

S Aussitôt qu'il eut résolu de trancher, en se tuant, le nœud gordien de la situa- r\

rJ tion, il reprit son saug-froid, son empire sur lui-même, et reconquit sa liberté Q

S d'esprit; mais il lui fut impossible, malgré ses efforts, de chasser l'expression de J)

§ tristesse ou tout au moins de mélancolie empreinte sur son visage. (5

y. Il acceptait la certitude d'avoir cessé de vivre avant la fin de la nuit suivants;

^ mais l'idée qu'il ne reverrait plus Alice, l'idée qu'il la quittait pour jamais au

fl moment où il avait cru la posséder pour toujours, lui serrait le cœur comme si ce jj

J) cœur eût été comprimé dans un étau. Ô

§ Le valet de chambre de M. Lafène vint annoncer que le dîner était servi. ^

V Paul, ainsi que de coutume, offrit son bras à la jeune fille que chacun considé- v

fe rait comme sa fiancée, et la pensée que le bras charmant de sa chère Alice ne ^

fi s'appuyerait plus sur le sien agrandit encore cette sensation si profondément dou- /-j

n loureuse dont nous signalions l'existence un peu plus haut. g

(i Naturellement, à table, on s'occupa ftrès-exclusivement du mariage, qui serait, (^

§ croyait-on, célébré le surlendemain. i)

yj La robe de noces était arrivée depuis une heure, apportée parla meilleure cou- ^

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y. turière française de Francfort. — Alice devait l'essayer le jour suivant et se mon- M

lA trer radieuse et rougissante à Paul sous sa parure virginale. ^ n

S On parla de cette robe, et tandis que les lèvres du comte de Nancey s'efforçaient ^

^ de sourire, il se disait tout bas : il)

§ — Je ne la verrai pasl une balle de pistolet remplacera pour moi le premier (v

i^ baiser de la vierge qui m'aime, et j'aurai pour couche nuptiale les quatre planches M

^ d'un cercueil... r\

h Le repas achevé, M. Lafène proposa une promenade au jardin. ^J

J^ La nuit était venue, étoilée comme une nuit d'Italie et tiède comme une nuit §

g d'été. S

ê Le maître du logis et sa femme s'étaient aimés d'amour, — autrefois. y

[^ En interrogeant leurs souvenirs ils comprenaient que deux jeunes gens, h la ^

fi veille de s'appartenir devant Dieu et devant les hommes, devaient éprouver le n

S besoin d'être seuls pour échanger tout bas ces mots si doux que les amants de tous g

les temps et de tous les pays se sont dits dans les mêmes termes depuis la nais- §

sance du monde, et se répéteront encore tant que le monde existera. il

Ils prirent les devants, laissant Alice et Paul en tête-h-tôte. ^

La jeune fille passa son bras sous celui de Paul comme elle l'avait fait au mo- n

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f) LA COMTESSE DE NANCEY 195 '3

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g ment du dîner, sans se douter de la sensation douloureuse que provoquait son ^

Û contact charmant, et s'appuyant avec une mollesse innocente sur celui qui, — se ^

^ disait-elle, — devait être son appui dans la vie, elle marcha lentement à côté i^

p de lui. i

g Les fleurs d'automne exhalaient dans l'atmosphère leurs parfums faibles et ^^

?t doux. —Les derniers papillons nocturnes bourdonnaient à l'entour des roses ^

f presque flétries. — Çà et là des feuilles mortes tombaient, et l'on entendait l'im- g

>! perceptible bruit de leur chute sur le sable, tant le silence de la nature était jx

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a profond. Ks

ij Alice et Paul se taisaient. — Elle avait le cœur gonflé de joie, d'espérance et g

(3 d'amour heureux. - Son cœur, à lui, débordait d'amertume inexprimable, de ^

V désespoir et d'amour brisé. n

g —Il faut pourtant que je lui dise adieu, — pensait-il, —un adieu qu'elle ne ^^

U comprendra pas ce soir, mais dont elle se souviendra demain. .. demain, quand je g

S\ n'y serai plus... i^

g Tout à coup il tressaillit. — Une soudaine inspiration venait d'illuminer son ^

8 esprit. fi

8 — Un adieu !— répéta-t-il tout bas. —Pourquoi un adieu? — Le coup mal- ^

Û tendu qui m'a frappé ce soir avait-il donc paralysé mon intelligence?— Ai-je l'ha- |

k bitude de fuir au moment du danger?. .. - D'où m'est venue celte folie sinistre de i^

h vouloir me réfugier dans la mort quand la vie peut être si belle? — Rien n'est ^

g perdu si je le veux bien, et cela même vaudra mieux, puisque je ne risquerai pas ^

CI ainsi d'aller finir un jour au bagne...

8 Au moment où M. de Nancey tressaillait, le corps d'Alice avait vibré tout entier,

g —Paul, - demanda-t-elle, — qu'avez-vous?... — Il y a quelque chose de

L changé en vous depuis ce soir... — Ne me dites pas non... — Je suis sûre! j ai

f) bien vu... — Au dîner, je vous observais... —Vous étiez triste... — Qu'est-il

@ arrivé? — Qui vous inquiète et qui vous afflige? — N'ai-je pas le droit de tout

V savoir, et, si vous avez un chagrin, n'ai-je pas le droit de le partager?...

xj Le comte s'était arrêté.

j^ Il prit les mains de la jeune fille dans les siennes, et après; les avoir effleurées

1^ de ses lèvres il les appuya contre son cœur, où elle les laissa.

^ — Paul, vous ne me répondez pas... — murmura la douce enfant.

f) — Alice, — dit le jeune homme d'une voix tremblante, car il allait jouer une

g partie d'où l'avenir entier dépendait, et son émotion était grande, — Alice, ra'ai-

U mez-vous?

— Pourquoi me demandez-vous cela? — Vous savez bien que je vous aime autant qu'on puisse aimer, et plus que tout au monde...

— Avez-vous confiance en moi?

— Comme en Dieu I — Croire en vous, c'est mon devoir... Est-ce que, si je n'y croyais pas, je serais votre femme dans deux jours ?

— Alice, si je vous demandais de me donner une preuve éclatante de cette confiance, hésiteriez-vous?

— Pas un instant.

— Quelle que soit cette preuve?

— Sans doute. — Vous ne pouvez rien me demander qui soit coupable... et d'ailleurs mon devoir est de vous obéir.

— Alice, j'ai à vous apprendre des choses d'où dépendent mon bonheur... ma vie...

— Vous m'effrayez I un péril vous menace ?. . .

— Rassurez-vous. — Le péril existe, c'est vrai, mais vous pouvez le conjurer...

— Ma vie, mon bonheur sont dans vos mains...

— Comment?

— Vous le saurez... Vous saurez tout...

— Parlez donc, je vous en supplie. Parlez vite...

— En ce moment, je ne le peux pas. — Votre oncle et sa femme sont dans ce jardin, près de nous... — Ils peuvent nous rejoindre d'une minute à Tautre, et ils ne doivent rien savoir... — Alice, il faut que je vous voie cette nuit...

— Cette nuit... — murmura la jeune fille dont les petites mains étaient toujours captives dans les mains de Paul, — c'est impossible...

— Pourquoi?

— Vous le savez bien... — Comment, la nuit, pourrais-je vous voir?

— Il me semble que c'est facile... — Qui vous empêche de laisser entr 'ouverte la porte de votre chambre?...

— Ah ! — dit Alice en retirant vivement ses mains avec un geste de pudeur blessée.

— Vous ferez cela, n'est-ce pas, ma bien-aimée? — poursuivit le comte.

— Je ne le ferai pas... — Ce serait mal.

— Mal de recevoir un instant celui qui dans moins de deux jours sera votre mari et pourra ne plus vous quitter? — Qu'est devenue cette confiance absolue, sans bornes, dont vous me parliez tout à l'heure? — Vous ne deviez point hésiter,

— disiez-vous. — C'était vrai! — Vous n'hésitez pas, vous refusez!

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M. de Nancey parlait très-bas, mais avec amertume. Alice répondit d'une voix suppliante :

— Paul, je vous en conjure, ne me demandez point cela!... Ma conscience m'avertit que je dois résister...

— Eh bien, soit! — reprit le jeune homme. — Écoutez votre conscience... — traitez-moi comme un ennemi dont on redoute les mauvais desseins... — refusez de m'entendre, et ne vous en prenez qu'à vous quand le malheur que vous pouviez éloigner de moi m'aura frappé... — Quand il nous aura séparés peut-être...

M. de Nancey fit un mouvement pour s'éloigner. — Alice, tremblante, le retint.

— Mon Dieu... mon Dieu!... — balbutia la pauvre enfant éperdue. — Quelque chose peut nous séparer? — Est-ce réel, cela?... est-ce possible?...

— Quand m'avez-vous entendu mentir?... — Alice, je vous le jure sur mon honneur, je dis la vérité!... Hâtez-vous donc de me répondre... J'entends vos parents qui s'approchent... — M'attendrez-vous cette nuit?

— Paul... cher Paul!...

— M'attendrez-vous?

— Eh bien! oui...

Ces mots furent prononcés si bas que M. de Nancey les devina plutôt qu'il ne les entendit.

— Lebel-Girard devait me perdre. . . — se dit-il, — il m'aura sauvé !

En ce moment M. et madame Lafène rejoignaient les deux fiancés qui, de toute la soirée, ne se trouvèrent plus seuls un instant.

L'appartement d'Alice était situé au premier étage de la maison, à l'extrémité d'un couloir, immédiatement au-dessous de la chambre aux tapisseries occupée par le comte de Nancey.

Cet appartement, voisin de celui de madame Lafène avec lequel une porte dérobée le mettait en communication, se composait d'une antichambre, d'une chambre à coucher et d'un cabinet de toilette.

A minuit moins un quart on se sépara.

Paul regagna la chambre aux tapisseries, et madame Lafène reconduisit Alice

ri . d

\s à cet appartement virginal que la jeune fille habitait depuis son enfance, et où, Vt

y^ croyait la brave dame, elle ne devait plus- passer que deux nuits. U

n — Chère mignonne, — lui dit-elle en l'embrassant avec une tendresse émiie, — i^

fX dans quelques minutes nous serons à demain, et demain ce sera la veille du grand â

^ jour, du jour heureux et triste à la fois oîi tu cesseras de m'appartenir! — Tu ^

1^ auras un mari... un maître! S'il veut t'emmener, il faudra le suivre... et il le \C\

^ voudra, hélas!... — Moi qui croyais si fermement que nous ne nous séparerions l)

jt pas de longtemps... de bien longtemps !... — Mais tu seras toujours mon enfant, ^

n n'est-ce pas? h

ij\ — Oh! oui, toujours ! toujours ! — répondit vivement Alice. S)

^ — Et tu feras deux parts de ton cœur? — Tu m'en garderas une? Tu m'aimeras (5^

1^ encore? f)

^ — Encore et plus que tout... après LUI. y^

a1 — Tu te souviendras que tu as été heureuse ici... heureuse et adorée?... Alice '-

iy mon enfant, ma chérie, n'oublie pas, n'oublie jamais!... Vois-tu, si tu nous ^

Q oubliais, cela nous ferait trop de mal...

1^ La jeune fille enlaça madame Lafène de ses deux bras, appuya son doux visage

v^ sur son épaule et pleura pour toute réponse. ^

« M. de Nancey, rentré chez lui, regarda sa montre et s'assit. — Il était trop tôt ^^

r\ pour aller au rendez-vous qu'il avait, deux heures auparavant, non point obtenu,

^ mais imposé.

^ L'aspect des tapisseries qui l'entouraient évoqua nettement dans son esprit, pour

\*i la première fois, un souvenir déjà lontain. — Il se rappela cette nuit d'orage au

y. chalet de Ville-d'Avray, et cette chambre presque pareille d'où nous l'avons vu

jN sortir furtivement, comme un voleur, pour s'emparer de Blanche Lizely.

Q La similitude des deux situations lui parut frappante et l'était en effet.

^ — Seulement aujourd'hui, — se dit-il, — le dénoûment sera tragique peut-être! S)

^ Si j'échoue dans ma tentative, si je trouve la porte fermée, il faudra bien en rêve- 0

1^ nir à la première solution et me faire sauter la cervelle... Que de romans, que de v

^ drames n'a-t-on pas bâtis sur cette donnée : f amour ou la mortï —Moi, j'en vais

n faire une réalité.

La boîte de pistolets emportée de Paris se trouvait à portée de sa main.

M. de Nancey en prit un, s'assura qu'il était chargé et le posa sur la petite table à côté de laquelle il était assis.

— Là! ~murraura-t-il. — Jele trouverai prêt, s'il le faut, cet ami fidèle, et grâce à lui le passage effrayant qui mène à l'inconnu sera bientôt franchi I

>î Une heure de matin sonna. — Tout le monde, dans la maison, devait dormir. M

À Paul quitta sa chambre, descendit l'escalier sans lumière, longea le couloir à h

S\ tâtons et s'arrêta, avec un violent battement de cœur, devant la porte du logis ^

^ d'Alice. — Il étendit la main et toucha le panneau. La porte était entre-bâillée. ^

f) Il la poussa doucement pour l'ouvrir tout à fait, il en franchit le seuil et la fj

y referma derrière lui, • >|

FIN DE L\ DEUXIÈMIC l'ARTlE. F)

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