L'INATTENDU
J'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle Alice, votre nièce,
— avait dit Paul de Nancey.
— Et de tout mon cœur je vous la donne, — répondit M. Lafène dont l'honnête fio-ure s'illumina de joie. — Ma femme et votre fiancée sont ensemble au jardin.
T\^ous allons, si vous le voulez bien, les rejoindre et leur annoncer la bonne
nouvelle.
Ahl — s'écria le comte, — si je le veux? — Venez, .. venez vite !
Madame Lafène et la jeune fille marchaient silencieusement l'une à côté de
l'autre.
La bonne dame était inquiète. — Alice, triste et rêveuse pour la première fois de sa vie, ralentissait le pas pour cueillir des fleurs dont elle faisait un bouquet, mais sa main distraite en brisait les tiges, ses doigts en arrachaient les pétales.
En voyant arriver de loin le maître du logis et M. de Nancey, les deux femmes s'arrêtèrent. — Madame Lafène devint ptde ; Alice se sentit défaillir. — La pauvre enfant devinait sans peine qu'à la suite de son entretien de la veille avec sa tante quelque chose de décisif était au moment de se passer.
Le comte venait peut-êtr(> annoncer son départ.
Alice n'osait lever les yeux. — Un seul regard jeté sur Paul aurait suffi cependant pour la rassurer, car le visage du jeune homme était rayonnant.
A trois pas de sa femme et de sa nièce, le négociant lit halte.
— Alice... — dit-il.
vit
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f) LA COMTESSE DE NANCEY 18y S)
ITî — Mon oncle? — murmura la ieune fille. [i
y — Je t'amène ton mari... Embrasse-le, "^
>{ Les yeux de la douce enfant s'agrandirent. — Elle entendait, mais elle n'osait R
(i pas comprendre. n
^ — Eh ! oui... — reprit M. Lafène. — C'est de lui qu'il s'agit... du comte Paul de ^^
?î Nancey . . . car vous serez comtesse, ma mignonne. . . mais ça t'est bien égal , n'est-ce §
V pas? — Allons, chère petite fille, embrasse-le donc! tu vois bien qu'il attend! v ^ Alice ne pouvait plus douter... — Elle poussa un faible cri, — ses joues s'em- [^ j^^ pourprèrent, — elle fit un mouvement pour se jeter dans les bras que Paul lui ^i S\ tendait; mais la force lui fit défaut, — l'émotion la brisa, — ses joues devinrent K\ (^^ mortellement pâles, elle appuya la main sur son cœur trop gonflé, et, si le comte § r) ne l'avait soutenue, elle serait tombée sans connaissance. ^i) ^ —Maladroit! — s'écria madame Lafène en s'adressant à son mari. — A-t-on p l< idée de s'y prendre de la sorte I — Oh ! les hommes! les hommes ! — Vous savez ^ h bien pourtant que la pauvre mignonne est trop nerveuse et trop impressionnable i\ ^^ pour résister à un pareil choc ! — Vous pouviez la tuer 1 (l f) — Allons donc! allons donc! — répliqua le négociant, — j'ai peut-être été ^^ l^ brusque, — un peu trop, j'en conviens, mais c'était sans danger. —Le bonheur vj U ne tue pas ! on ne meurt point de joie ! — et la preuve, la voilà ! — Tenez. . . v^ f^ Alice en effet revenait à elle, pâle encore, mais la bouche souriante et les yeux n ^ pleins de flammes humides. ri ^ — Chère tante, — dit-elle, — ne grondez \}u?, mon oncle... il a raison, la joie ^ ^ ne fait jamais de mal... et je suis heureuse, allez! bien heureuse! ^ °J Tout en parlant, elle leva sur Paul son doux regard candide et lui présenta son y^ cl front pur sur lequel il appuya ses lèvres. ^ a On ne saurait imaginer une scène plus touchante, un tableau plus exquis ! — Ce r.l S) premier baiser, ce baiser chaste d'un charmant jeune homme h l'adorable enfant L") ^ qui s'offrait à lui, aurait ravi les anges I (^
V Mais par malheur ce charmant jeune homme avait une autre femme — légi- i^ >! time — et vivante I [^
V Le parti de Paul était pris irrévocablement. — Il avait résolu de marcher jus- °^ >î qu'au bout dans la voie funeste oii nous l'avons vu s'engager. ^ U II ne perdit pas une heure, pas une minute pour écrire à Paris, tant sa hâte j{
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(^ était grande. —Il demandait les titres de sa fortune, qu'il voulait mettre sous le& W
1^ yeux de M. Lafène, et une double expédition de l'acte mortuaire de Marguerite.— t^
jN Tout cela lui parvint sans le moindre retard. ç\
n Les publications légales furent faites au consulat de France en même temps j^^
g qu'en Normandie, et, ainsi que le jeune homme l'avait prévu, le maire des Tilleuls, ^
S ignorant absolument le second mariage de Paul, ne souleva aucune objection et ?,
è expédia en temps utile, avec le plus grand zèle, le certificat sans lequel il aurait i)
j^ été impossible de passer outre. . (^
h Paul, de plus en plus amoureux, et de plus en plus convaincu qu'il aimait véri- |^^
ij) tablement pour la première fois, trompait de son mieux son impatience en ne quit- ^
(g tant presque pas Alice et en s'occupant d'elle encore quand il fallait passer un g
è instant sans la voir. V
^ Il fit à plusieurs reprises le voyage de Francfort avec M. Lafène, afin d'acheter ^
Û pour la corbeille de noces les choses les plus belles qu'il put trouver, et il fit venir U
.^\ de Paris de véritables merveilles. ss
(à L'époque du mariage était fixée. — Alice chaque jour devenait plus charmante. ^^
^^ Rien n'embellit comme le bonheur, — ceci est indiscutable, — et la chère f)
ds mio-nonne — (comme disait madame Lafène) — se trouvait heureuse à tel point It
f^ que son bonheur dépassait ses rêves. U
jN II n'en était pas de même pour M. de Nancey. ^
Q Si violente que fût sa passion et si grande son ivresse à la pensée qu'Alice h
l) serait bientôt à lui et qu'il pourrait l'emporter au bout du monde et l'y cacher, f)
S une vague et persistante inquiétude qu'il s'efforçait vainement de chasser comme ?t
^ absurde ne lui laissait guère de repos et lui faisait des nuits d'insomnie. v
^ 11 ne savait d'oîi viendrait le danger, il ignorait si ce danger viendrait, mais ^
fi enfin il devait tout craindre. Jusqu'à la dernière minute un incident inattendu ^
J> pouvait se produire, faire crouler l'échafaudage de mensonges si laborieusement S\
3 construit, rendre son crime impossible et lui enlever pour toujours Alice. ^
V II ne se sentirait absolument maître de la situation et sûr de l'avenir que lors- î)
^ qu'un train rapide l'emporterait à travers l'Allemagne vers ce paradis des amou- ^
ri reux qu'on nomme l'Italie, avec la jeune fille qui se croirait sa femme. «
i\ Son intention d'ailleurs était de monter en wagon une heure après la cérémo- i^
uj nie de ne s'arrêter que lorsqu'il aurait franchi de grands espaces, et dans un pays (^
^ où il lui serait possible de disparaître absolument. f)
^ Malgré ces inquiétudes ou plutôt ces angoisses qu'il nous semble facile de com- vj
yj prendre, le temps passait... S
vï A.
a LA COMTESSE DE NANCEY 191 -^
(s Quarante-huit heures seulement restaient à franchir avant la célébration du ^
y. mariage. — Il devenait bien invraisemblable que l'incident redouté pût se pro- yj
^ duire dans un espace de temps si court. — Paul commençait à se rassurer. j\
a M. Lafène arriva de Francfort à son heure habituelle. —Il était radieux comme (^
^ un homme à qui vient d'advenir quelque heureuse chance inattendue. {}
8 —Mes bons amis, — dit-il après avoir embrassé sa iemme et sa nièce, et serré (a
^, cordialement la main de Paul, — si vous voulez voir un homme enchanté, regar- t{
[3 dez-moi... g
n — En effet, — répliqua M. de Nancey, — vous avez un air d'allégresse dont je ^
K\ vous félicite avant même d'en connaître la cause. — Que vous arrive-t-il? ^^
(^ — Une joie, mon cher comte, dont vous prendrez un peu votre part... — INous ',g
V aurons après-demain, à la cérémonie, un Français, un Parisjen ! . . . Il sera l'un lé) (i . (^ ^ des témoins d'Alice. j\
/i Un Français ! un Parisien 1 r,i
r\ Une sensation douloureuse crispa le cœur de Paul. — Il frissonna de la tête aii\ i^
§ pieds et les racines de ses cheveux devinrent humides d'une sueur. froide. ^
^ Il fît cependant bonne contenance. y.
ys — Vous avez raison, — dit-il. — Rencontrer loin de la France un compatriote, J^
v| c'est toujours une grande joie. — De qui s'agit-il? n
n — D'une de mes anciennes connaissances... d'un homme que j'estime, que i-j
(i j'apprécie, que j'aime, car il aimait mon pauvre frère, le père d'Alice, et il lui est §
^ resté fidèle à une époque où tout le monde l'abandonnait... De cela, voyez-vous, i)
(^ je lui serai reconnaissant jusqu'à la mort... ^
V Alice, les yeux mouillés de larmes, s'approcha de son oncle, et, se dressant sur y^ jN la pointe de ses petits pieds, l'embrassa. »^\ n M. Lafène reprit : ^ iA — Ce vieil ami, que je n'ai pas vu depuis bien des années, s'est souvenu de '^ ^ moi... — Il m'a écrit... — J'ai reçu sa lettre aujourd'hui à mon comptoir de fe è Francfort. — Retiré des affaires, il voyage pour son plaisir et viendra demain dans ^| J^ la matinée me demander si je suis encore en vie... —Vous pensez bien que je ,? n l'amènerai tout droit ici, et que, de gré ou de force, nous l'y garderons pendant n iA quelques jours. *^ (^ — Demain matin, je ferai préparer un appartement, — murmura madame ^
8 Lafène. . ^,
\S — C'est un homme qui n'est point de votre monde, mon cher comte, — pour- J^
fl suivit le maître du logis, — mais ce n'est pas le premier venu... — Il s'est très- n
honorablement enrichi dans l'industrie. — Il a reçu la croix d'honneur à je ne sais plus quelle Exposition, et je suis sûr qu'il la méritait. — Peut-être avez-vous entendu parler de lui, car sa position était considérable et son nom l'un des plus connus et des plus estimés du haut commerce.
— Il s'appelle?... — demanda M. de Nancey dont l'étrange malaise redoublait.
— Lebel-Girard... le premier tapissier de Paris. — Connaissez-vous ce nom? Paul se sentit écrasé comme si une maison à six étages venait de lui tomber
sur la tête. — Néanmoins il balbutia :
— Oui... je le crois... il me semble qu'on l'a prononcé devant moi..." Ah ! la fatalité se mêlait de ses affaires I
Lebel-Girard ! — l'homme qui s'était occupé de son mariage avec Marguerite ! — L'homme dont le successeur avait meublé à neuf l'hôtel de la rue de Boulogne à l'occasion des secondes noces avec Blanche Lizely ! — Lebel-Girard, sachant mieux que personne que la nouvehe comtesse de Nancey vivait encore, arrivait chez M. Lafène, et cela la veille du jour oii Paul allait épouser Alice!
Quel écroulement I — Tout était perdu 1 perdu sans espoir et sans ressource I — Il ne restait à Paul qu'à partir bien vite avant que l'arrivée de l'hôte attendu eût fait tomber son masque; et le mépris, la haine de ceux qu'il avait été si près d'abuser, le suivraient dans sa fuite.
La haine et le mépris d'Alice! — C'en était trop. — C'en était plus que M. de Nancey ne se sentait la force d'en subir.
— Eh bien, soitl — se dit-il en reprenant tout à coup son sang-froid. — Elle saura que j'ahais la tromper; oui, mais en même temps elle saura que je l'aimais au point de mourir en la voyant perdue pour moi 1 — Plus de haine, alors^ et plus de mépris ! — Le pardon et le souvenir... et peut-être l'amour encore... — Cette nuit je me tuerai!
^4â^<îïi<!i:7<ir.:;a2/<3?^<^'<3r^^ifâSS^*^^
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Doi.T-jp vou? quitter ce soir iiiême? demanda tristement Paul. (Page 183.)