II. tressaillit
' S'était-il trompé ? Âvait-il été le jouet de quelque cruel mirage?
Il te crut, mais sans cesser d'observer.
Et bientôt un frisson de joie folle galvanisa tous ses membres...
Cette fois^ en effet, ce n'était pas seulement une lueur qu'il avait entrevue : c'était le bruit de deux voix bumaines qui était parvenu Jusqu'à lui.
Il secoua la tête avec énergie et poussa un soupir de soulagement.
. Puis, sans chercher davantage Texplication de ce fait singulier, il se remit à ramper avec une ardeur centuplée par la confiance.
Cinq minutes plus tard, il atteignait rorlfice d'un nouveau puits qui communiquait avec une sorte de chambre circulaire, dépendante de la galerie infé«* rieure.
Au milieu de cette chambre, il y avait une table sur laquelle brûlaient deux bougies.
A cette table, un homme était assis et écrivait.
Pendant le premier moment, il ne put distinguer aucun des traits de cet homme.
Seulement, il remarqua qu'il y avait sur la table une grande quantité d'enveloppes portant chacune son adresse, et que, de temps en temps, l'homme prenait dans un coffret placé à côté de lui une poi-; gnée de billets de banque qu'il distribuait par parts inégales à chacun des correspondants auxquels il écrivait.
A eu juger de loi^, le cpffret pouvait bi^n c^n* tenir à^m ji trQi9 ceats billeU de mille firaapf.
Quel était donc cet homme si rlche^ et à guels mystérieqj^ correspondante adressait-il de pareilles sommes?
Il attendit qu'il relevât la têtç, pour retenir sea traits.
L'homme paraissait absorbé par l$t befogae q^'U accompUss^it $ mai« il fallait biep aussi qu'il prît quelques interyalles'de repQs.
Ce ne fut pas long.
En Gïï^f ^ un isf^omeuty il in'errpmpit sa corr^^spondance^ releva le front, et se retourna vers un personnage que Ton ne voyait p^.
L'inconnu ût un mouvement de surprise.
11 venait de reconnaître pi^Iey*
— Ohl oh! se jiit*il à Jui-mêuae, est-cp qui^, sans m'eu douter, j'am^is trpui^é l'homioequ^ je cherphe ?
Cependant, à l'appel de Liûley, le personnage qui était resté caché jusqu'alors yen^t de s'avancer.
C'était un enfanta
Il avait quinze ans au plus, pile , malingre^ un peu contrefait, et l'inconnu retrouva dans son latitude, dans ses gest^s^ dans son reg^d, cette ^^2^ pression que l'on ne trouve guère que chez le ga-
iliiii, ou pour liâtlè? avec plus dé réalisme, chez le vàpùu de PJtrié.
îlobert avait fait un paquet des lettres qu il venaît dé eâcHeter^ il le tehdit à TénfaUt.
— Tiens, le Pâlot, lui dit-il, voici ce que j'ai à te confier aujourd'hui ; tu vas partir ce soir mêihe ptfur Cbaùmont^ et tû iras remettre 6ë paquet au destinataire ordinaire.
— • M. Chafton, répondit le Palotj rue Bûxe- ' reniUeS) 80 ! Gbniiu !
— Demain, à la première heure, tu derài^ de retour.
— Parbleu !
-^ £1, je le répète, avant un mois, si tu es bien saë>6> J6 t'emmène avec moi à Paris.
— Oh! Paris I répéta le Pâlot avec une effusion de convoitise indicible.
— Va, va, ne perds pa^ de temps, prends par la gaièrie de droite; moi, je sortirai par celle de gauche; à demain.
— A demain! dit Tenfant.
Et il disparut.
Alors, Robert se leva, remit ïa cassette dans un troii de la muraille, qu'il dissimula sous un simple bloc de charbon. Puis, ayant allumé un cigare, 11 souffla les bougies et ne tarda pag à s'éloigner.
L'iiaconnu ëcotità pendant quelques tninùtés lé
bruit de ses pas qui se perdait au loin, et quand le silence se fut rétabli, quand il put se croire assuré qu'il n'existait plus pour lui aucun danger d'être surpris, il se laissa glisser dans le puits et alla tomber dans la chambre.
Une fois là, il essaya de s'orienter.
II fit à tâtons le tour de )a chambre, sondant le mur et cherchant la cachette.
Quand il l'eut découverte, il en tira lecoffret,qu'il ouvrit, et duquel il enleva un des billets de banque qui s'y trouvaient renfermés.
Cette soustraction opérée et toutes choses remises en place, il gagna la galerie par laquelle il avait vu disparaître le Pâlot, et ne tarda pas^ h son tour, à recouvrer sa liberté.
Il faisait nuit noire.
Au premier ruisseau qu'il rencontra, il répara le désordre de sa toilette, et après avoir fait disparaître la couche de poussière dont ses vêtements, son visage et ses mains étaient souillés, il reprit vivement sa route vers le bourg.
Peu après, il atteignait l'auberge du Cheval blanc^ et faisait demander en toute hâte le docteur Bernard.
Ce dernier avait la religion de sa profession, et il ne faisait guère attendre, quand on l'appelait.
Il se rendit donc immédiatement à l'invitation pressante qui Iqi était adressée.
— Monsieur, dit l'inconnu^ dès qu'il se trouva seul avec lui, avant de m'abandonner à vos soins et de vous faire connaître l'accident dont j'ai été victime, voulez- vous me permettre de vous adresser une question.
— Quelle question? fit le docteur, surpris de ce début.
— Voulez-vous me donner votre parole d'honneur que vous ne répéterez à personne ce qut va vous être confié, et promettez- vous de garder, quoi qu'il arrive, le secret que vous allez recevoir ?
Le docteur Bernard releva la tête avec un sentiment de fierté blessée.
Le docteur Bernard.
— Monsieur, répondit-il d'un ton digne et cal-
me, la question que vous m'adressez est oiseuse,
pour ne pas dire bléësante ; je connais les devoirs
de ma profession, je sais qu'il est des cas où le mé-
(lecin devient, pour âinii clirè, un confesseur... et les gecrels que j'ai pu recueillir ainsi dans ma vie mourront tous avec mol.
m remercia.
I approuva -t -11, vous fites un homme , on me l'avait dit déjà, et Je vous prlo ier, fi j'ai cru devoir...
joi s'agit- 11? Interrompit le docteur, te^mo), monsieur. Je ne puis vous faire les vérllaKles raisons qui m'ont obligé à r quelque temps, m'établir au village de mais ce que J'aiit vous raconter est asiez r m'uutorlEer & demander que m''s conflpa-sent pas le seuil de cette chambre.
us le prometsi dit le docteur, litre, vous ne ferez connaître à personne de mou état, si taot est que J'aie été tvcment, ce que vous seul pouvez éta-
avez donc été blessé? fit le docteur avec
sçu une chevrotine en pleine poitrine.
i cela?
ttin.
st à cette heure seulement que Vous itie
3U I j'aurais bien voulu vous j' voir ! Il
m'est arrivé des choses si bizarres à la suite de cet... acddenty que je n*ai pu rentrer à l'auberge que tout à rheure.
Le docteur s'était levé, avait examiné avec un soin minutieux la blessure de son singulier client, et, pendant qu'il procédait à un premier pansement, il adressait à l'inconnu des questions qui témoignaient non-seulement de son étonnement, mais encore de l'intérêt que lui inspirait la situation.
— C'est bien^ en effet, dit-il,' une blessure produite par une chevrotine. Vous avez été tiré presque à bout portant, de bas en haut, et selon toute vraisemblance, malgré la gravité de l'assertion, par un chasseur habile, qui vise bien d'ordinaire.
— C'est aussi mon avis, répondit l'inconnu/ — ' Où cela s'est-il passé?
— Au Puits abandonné,
— Vous étiez auprès de l'échafaudage?
— Précisément.
— Et lé chasseur se trouvait, Itti, ati pied du
monticule ?
— Vous y êtes;
— Tiré de bas en hàttt — C'ê«t ôtidêftit -* une f(rt8 fthppé, Vortïé èW tombé.
— è'est felâlr.
.— Et vous avez donné de la tête ^ili* qiièlque
tronc d'arbre, où vous êtes resté étourdi sur le coup...
Le blessé se prit à sourire.
— Il y a de cela, dit-il, et vous êtes vraiment un habile bomme ; seulement, vous ne devineriez jamais, si je ne vous l'expliquais, l'aventure qui m'est arrivée à la suite de cette blessure. Laissezmoi vous dire...
j Le docteur mit un doigt sur ses lèvres.
— Non, pas cette nuit, interrompit-il, vous êtes fatigué, vous avez besoin de repos. Une veille prolongée pourrait aggraver votre état. Remettons à demain ce supplément d'explications.
— Vous le voulez?
— Je l'exige.
•^ Et vous me promettez de nouveau que vous ne ferez connaître à personne, du moins jusqu'à ce que je' vous y autorise, l'accident dont j'ai été victime?
— Je vous le jure.
— A la bonne heure, j'ai confiance en vous.
Vous êtes un honnête homme, et je vous prouverai avant peu que vous n'aurez pas obligé un ingrat.
— Qif èst-«5e à dire? fit le docteur intrigué.
— C'est-à-dire qu'avant que nous nous séparions, je veux vous rendre un véritable service d'ami.
— A moi?
— A vous.
— Mais... vous ne pouvez me connaître. C'est la première fois que je vous voisl.. De quel service peut-il être question entre nous?
— Vous m'avez ordonné de remettre à demain toute explication, répondit l'inconnu, et je veux me conformer à votre invitation. Toutefois, un dernier mot encore avant votre df^part.— Vous avez un flls, n'est ce pas ?
— Sans doute, fit le docteur.
— Il s'appelle Maurice?
— En effet.
— Et il est de retour à Varenhes depuis hier soir?
— C'est cela.
— Eh bien, cher docteur, soignez-moi bien, remettez-moi sur pied promptement, et je vous dirai, sur votre fils, certaines choses qui pourront lui être utiles et le sauver peut-être des dangers sérieux dont il est menacé.
Le docteur fit un mouvement et regarda son interlocuteur avec une curiosité mêlée d'appréhension.
Mais ce dernier était évidemment à bout de forces, il laissa retomber sa lê'e sur l'oreiller, et, brisé de fatigue, il ne tarda pas à fermer les yeiix et à s'endormir.
— no —
r M lata le pouls udp. dernière fol», re- Masértàate de l'auberge de le laisser qutllementet de ne péoétFet' dans sa 'au moment dé la prochaliie Tlsjtej qu'il [rè le leadênlaiii, terï dix heures du
Sloi^na forlËmeot ptédccUpë.
I liasse sàris autre incident dl&ne d'être
lormlt du pliid protOud et dn plue rélell.
uelques mouvements vlurent-lU l'affila intervalles, et ce fut aVec un Tif senlen-etre qu'il se réveilla le leadeAsla, lëres lueurs du jour.
heures.
3Qr de lui des regards Ineertalos et »dleill^j, cherehattt h rajtpeler Ses soutorOiidre posi^tisSlon ii lui-même, i constitution robuste etitre tOuteS qtte lotnole!
plusieurs reprises, cottst&tA qu'llji'ftlésion sérieuse et que, sa blessure étadt [rraft sous ^u de jours reprendre ses
ctlon non équivoque rayonna soi- bod ume l'objet de son voyage étiit vrai-
semblablement âe la pliis bdute impppiaace, Il ^e glissa hors du lit, s'habilla pénibleosâûit, Qt gagj:^a une table placée prà|i de la feiiêtre.
Alors, il tira de sa po^e le Juillet i» bapque g^'l\ avait soustrait, la veUlje» dans 1^ fiQffr^f; de 1^ pbs^mbre noire, et il se mit ft Fezaminer avec une avide et goupçonneuse attention.
C^a dura une demi^isure environ, peodiaat }&• quelle l'inconnu passa tour à tour par toutes les al» ternatives de la joie et de la déception, tantôt pro^férant des paroles incohérentes, tantôt poussant de profonds soupirs de décourageaient.
ËnflD, ii remit, d'un geste désappointé, le billet de banque dans £a poche, prit une plume et du pa^ pier et commença à écrire.
Mais il eut à peine tracé quelques lignes, qu'un nuage passa sur ses yeux, la plume lui glissa des doigts et il roula sans copnaissance sur le plancher.
Heureusement, le docteur Bernard entrait dans la chambre à ce moment même.
Il appela à lui, deux garçons accoururent, et le blesaé fut déposé aussitôt sur son lit.
Cela dura à peine cinq minutes.
Machinalement, le docteijr avait Jeté un r£gard sur la lettre commencée, et machlDalei^ent ^ussi, 11 «B avidt iu les premières lignes.
t comme ie vertige,
) dâbutait ainsi :
onsleur le commissaire,
rmément aux Instructions que vous m'a-
es, je suis parti le S4, et sais arrivé à
le 29, à 10 heures du suir.
ue Je ne sois pas encore bien édifié sur
de Robert Linley et de Maurice Bernard,
voir voDs faire connaître ce qui... a
1 avait paB davantage.
lur Jugea que c'i^tait déj& bien assez.
ait donc faire cet homme à Var<;nneE, et
mystérieuse coïaddence le nom de Mau-
it-Uda;is cette lettre?
Le billet de mille francs.
:eusemeiit les événements qui survinrent eut pas au docteur d'Éclaircir le mystère )ppaitson client.
' du moment où 11 le trouva sans conauprès de la lettre qu'il venait de com-
TTV-'T'it •'••>;.: ■ -
mencer, rinconnu tomba, en efiet, sérieusement malade. La fièvre le prit, les désordres cérébraux les plus graves se manifestèrent, ef, pendant plus d'un mois^ on put craindre pour ses jours.
Au bout de ce temps seulement, une amélioration sensible se rév la tout à coup dans son état. La mémoire et le calme lui revinrent, et un jour> le docteur se crut assez rassur 3 sur son compte pour lui permettre de se lever et de sortir.
Il y avait longtemps que le docteur épiait ce moment ; aussi dès qu'il vit son malade sur pied, et rendu à toute sa liberté d'esprit, il s'empressa de lui demander des explications sur la lettre dans les premières lignes de laquelle le nom de son fils était mentionné.
Uinconnu hésita un moment à répondre.
Mais il n'était pas homme à reculer longtemps devant une situation difficile et il remit à quelques jours de là pour faire au docteur une réponse catégorique.
Seulement, le jour venu^ quand le docteur vint au rendez-vous indiqué^ il ne trouva pas Tinconnu.
n était parti le matin môme, sans dire ni ou il
allait, ni à quelle époque il reviendrait.
Toutefois, il avait laissé, sous enveloppe, avec
quelques mots de remerciement, le billet de mille
Il avait pfis, la nuit de son ayentif re, dans
ie la ctjambre noire.
courte lettre qui J'itccompagnait, l'incon-
le docteur de vouloir bien demander à ntler le montant du billet et de faire disiix pauvres de la commune le surplus de représentant set honoraires, dans le cas i^le où, ces boDoraires n'atteindraient pas de ipllle francs.
mr trouva le procédé bizarre, co^me lo^t chalt b son dent.
voulut se ponformer MrictemenI ^ui i)is- ]ui lui étaieût adressées, arbres n'atteignaient p^ aCO francs. C'éonne aubaice pour les pauvres !
doncau cafsslpr de l'usine le billet qu'il
et je pria de Toulo'r bien fajre luilistrlbution ln<]lquée. '
spn grand étonnement, Iq caissier se mit r le billet avec une profonde attention, uelgues minutes ft peine de cet examen, lecteur de passer dans son cabinet.
Bher Bernard, lui dit-il en lui serrant les ilei-voUB me permettre de vous demand^^ )er sonne vous tenez ce billet de banque?
je le tiens d'un de mes clients, répondit
— Un ouvrier?
— Non pas.
— Quelque emplo^lS de l'usine?
— Pas davantage.
— De qui doijc alors ?
— Bbl pafdièu, d'uti voyageur, uû ineotirtu/ qui élit descendu an Chetâl blànCf s'y est fait inscrilre Sôiiê le ndid de Berger , et qUé J'ai êd!ga6 jlendânt le mois qui vient de s'écouldr;
L^ caissier froùça 16s sourcils.
— Eh bien ! rieprit-ll, je comtiiéûeë à m'expliqtiér maintenant Ift géûlroâitéi de votre client, et il pourrait la tiianifester souvent dé la sorte salis courir la chance de se ruiner jamais.
— Que dites-vbiis ?
— Je dis, mon Chef athi, ^ue C3 billet éèt fàiii, et que votre client est Ji-dbâbleibeiil iin àdl'oit filou.
— Eéi-ce possibL ? Mais ce serait hdfriblé, et il fàtii...
Le eaissiêr mit un doigt siir ses lêvreS.
— Il feut agii^ avec prudence, cîier docteur, interrompit-Il , et se garder d'ébruitêt l'affaire. Votre hbhitbè a âlé,et c'est là le malhëut; iiiais si bous ne disons rleb, il adviendra pëùt-filre, alléché par le succès^ et alors ..
— Pîduéle livrerons à la justice.
— 13fi —
— C*est cela !
—Je vous comprends ; ce qne vous dites doit être Ja vérité, et jusqu'ft ce qu'un nouvel incident se produise, je me conformerai à vos avis.
L'affaire en resta là.
Le caissier conserva le billet de banque, qu'il mît . en Heu sûr, et le docteur reprit les modestes fonctions qu'il occupait à l'usine, sans plus se préoccuper de son singulier client.
L'usine de M. Carpentîer était une des plus. importantes du grand bassin de la Matae^ et elle n'occupait pas moins deux mille ouvriers.
Il y avait près de soixante années qu'elle s'était fondée dans la vallée de Varennes, et elle n'avait pas tardé à prendre rang parmi les premiers établissements métallurgiques du pays.
Quand M. Carpentier en fit l'acquisition, elle était en pleine prospérité.
C'était un homme actif que M. Carpentier; ancien ouvrier lui-même, il avait débuté par les fonctions les plus pénibles et les plus dangereuses.
C'est en Angleterre, dans une exploitation, alors aux mains de M. Mllton, qui n'était pas encore le mari de sa sœur, qu'il avait d'abord été employé.
Il avait dû passer par tous les échelons de la classe ouvrière.
Dès l'âge de 8 an s, il entrait dans une mine de far.
Le métier était des plus rigoureux*
n fallait se lever à deux heures du matin, Thive comme Tété, pour ne rentrer qu'à sept heures du soir.
Pendant seize ou dix-sept heures, l'enfant poussait des chariots dans les galeries, hautes parfois seulement de dix-huit pouces, mal ventilées et où l'acide carbonique s'amassait souvent en telle quantité, que trois ou quatre lampes placées côté à côte ne donnaient pas assez de lumière pour permettre de charger le minerai.
Des vingt compagnons qui collaboraient au même travail, il était le seul qui eût résisté à cette atmosphère empestée et à ce labeur excessif.
Mais il ne se découragea point.
Son histoire est celle du travail honnête et obstiné, et, à ce titre, il est bon qu'on la raconte.
A peine arrivé à Tâge d'homme, en dépit des terribles épreuves qu'il avait traversées, le jeune Carpentier s'était consacré au plus rude travail du mineur, pour obtenir un salaire plus considérable et améliorer plus rapidement sa position.
Dans ce but, 11 prend à l'entreprise le percement des galeries à travers les roches, là où il faut travailler dans l'eau jusqu'aux genoux, et sous une plaie qui dégoutte incessamment des parois ; puis il suit les cours du soir que l'on venait de fonder
pour les ouvriers, il étudie, il cherche à s'instruire,
franchir successl^tihiiënt tous les d%rés rchie industrielle.
il est riche éi se marie.
r qu'il était, il devient maître, ■proprlémA en mains un établisEement dont ses ces spéciales, son intelligence, sa fermeté pus à développer la prospérité, plus honorable, et quel plus bel exemple persévérante dans le travail i donner nistej modernes qui parlent d'éqiivn- ■octionset de collectivisme?
. M. Carpcntier était res:é fidple à son in d'en rougir, il se plaisait souvent à i difUcultés di-i ses débuts.
les ouvriers, ne se trouvait heureux
iu d'eux, et si les paresseux et les ivro-
n traient chez lui twie sévérité qui àtiait
Jusqu'à la rigueur, il s'était îouj où rs,
montré humain et bienveillant poiif les
i laborieux et rangés.
irs,«râce à cette attitude, il n'avait pas
âe grèves sérieuses.
urs reprises, quelques maiivàlsés fëfès
en menacé d'abàndoiirier ies mlciès ou
: d'eatrainer à ieur suite le continent
i honnêtes.
ermeté du maître avait toijours (rloiri-
•^Tç^'
— irjf» —
ifhédecës tentatives de révdUè,et quelques exécutions énergiques et promptes n'avaient Jamais manqué de ratnéiièr l'ordre clans lés ateliers.
Ce n'est pas à dire pourtant qu'il n'y eût, parmi ces deux mille hommes placés soùs ea direction^ bien des éléments dangereux.
M. Carpentier le savait^ il connaissait les meneurs; les faisait surveiller ineegsamoaent^ et ne laissait passer aueune occasion de leur faire sentir son autorité et leur impuissance.
Telle était la situation.
La fraction dissolvante des ouvriers de l'usine subissait le joug d'un patron résolu et implacable^
mais elle était loin d'être soumise et surtout d'avoir abandonné tout espoir d'engager tôt ou tard une lutte dont l'issue lui serait favorable.
Jusqu'alors, le dàng'er n'ëtâit pas imminent.
M. Carpentier vivait donc heureux, sans trop d'appféhensionsf pôht l'atenir, et il pkHà^èn.it son teihps attiré" soû ëtablisseûiènt, qui était son or- ^cfeil, et éâ fille, Berthe, qui était sa Joie.
11 n'avait plus qu'une préoccupation maintenant, u he forinait plus qu'uii rêve pour sa vieillesse ; mêlant dans une même aspiration d'avenir les deux objets de s£i constante soUicitUde, il voulait trouver clâfis l'homme qui devait iin jour devenir l^ëpoux
— uo —
lie, l'industriel qui pourrait en même temps
ler l'œuvre de l'usine.
était là désormaiR pour Tt^xcellent père, et
lemaodait à Dfeu, pour clore dlgnetneat sa
e la réalisation de ce rftve.
bien des obstacles terribles devaient s'y op-
e' il ne tarda pns à comprendre que les
98 depuis si longtemps évitées ne ponvulent
er de l'atteindre lui-même.
QUF, en elTet, un bruit sinistre se n^ndit
:oup dans le bourjt de Varennes.
1^1 Dub&rd, un des employés supérieurs de ssement, revenant d'nn voyage qu'il avait as les divers centres Industriels de France et ranger, arriva une nuit à l'usine, et, maigri^ I avancée, il demanda à parler à M. Carpeo-
ernler s'empressa de le recevoir.
»1 Dubard était un de ces hommes auxquels
M. Carpentier avait quelquefois songé, quand le t
double souci de rétablissement de sa fille et de la '\
direction de son usine venait le préoccuper.
Il comptait alors trente-cinq ans à peine; forti de l'Ecole polytechnique, il avait donné sa démission pour entrer dans l'industrie, où il avait rapidement fait son chemin.
Il était actif, d'une instruction solide, d'une sûreté de jugement remarquable, et, comme il réalisait à peu près le rêve caressé par M. Carpentier, ce dernier n'avait pas hésité à lui donner une large part dans la surveillance et la direction de son établissement.
Marcel Dubard était fatigué de la route qu'il venait de faire ; mais ce n'est pas seulement cette fatigue qui altérait ses traits, et M. Carpentier devina tout de suite qu'il devait se passer quelque chose de grave.
— Qu'y a-t-il donc, mon ami? lui demanda- t-il vivement. Et pourquoi n'avez-vous pas attendu à demain pour me parler ?
— J'ai pensé, monsieur, répondit le jeune ingénieur, que, dans la situation où nous sommes, il n'était pas prudent de perdre du temps, et j'ai voulu tout d'abord vous édifier sur ce qui arrive...
— Qu'arrive-t-il?
shosés pàrltcùliëMmènt graves, dèâ sj'njjirmants qilë J'ai recueillis dans cAon vor^a- , rapprochés des faits qui Viennerit de ie la ns certains piyS usinters, attestent que
de l'indusirie est taonacé, ôt que, d'un itre, il ^eut être ébranlé Jusque dans ses ts.
ffl'èffrayez !
mieux, monsieur;.. Vous fitës UH esprit
icleut, et en tous révélant le dattger, Je
'ance qu'il valait miens vous écUirér qne
Isser dans l'erreur^
enfin, qu'avoni-nous à craindre?
èvè.
s'est prodtllle Ici quelquefois, et ntitis l'a-
urs étouffée en son gBtmé.
ïres, c'était passible, désormais, 11 n'y
ompter.
uolT
que depuis quelque temps les ftSpirii- . classe ouvrière, d'abord llthltéËS ft d<is ins matérielles, se sont étendues eti s'acit que ce nest plus l'éUvatlon du salaire meut, mais bien leur itart de proprUti idiquenl.
le la folle, langereuse, en tout c.ti'.
— peut-êjtre çxagère-t-on §u§si la portép d^ ces manifestation?.
«^ iJil n^n croyez rieg çt ne vqus ^{^éiqffs^gz pgs comnid ]#$ 4ulP93 i^n» de? iUusîonç frq^pçp^. C« »'éi»it bi^r au'uR groupe, c'p$|; aujourd'hui uQp armée.
rr Mais oà est^lle ?
•^ Partout 1
^ £t quels sont ses cb^^?
— Vous ne tarderez pas à les connaître.
^ La lutte est donc déjà ongagée?
— Depuis huit jours^ en Angleterre, en Belgique^ en Suisse, en Franee même, les grèves oftt com* menée.
— Mais ici, du moins, à Varennes, l'ordre n-a pas été troublé et rien de semblable n'est à craindre.
— Détron^pez-vous*
— Cette ^rmée. dont vous parliez tout à Theure^ n'a pas envoyé d'émissaires jusqu'ici.
— Elle en a deux depuis plusieurs mois.
-r Quelf sont-ils?
— On m'a .dU l,euf3 nppaj i Parj§, ^lals e^ mCnio tempjs 0» ip'a tajt Jurer 4® ^^ 1^? réy/Jj^r à per* sonne;
~.C|ppadant.;*
— • Je- tiendrai mon serment jusqu'à ce que j'en sois délié.
M. Garpentier se leva sans répliquer et se mit à parcourir le cabinet avec agitation, serrant les poings avec colère ou jetant de temps à autre des regards courroucés sur rusine«
— Non! nonl s'écrid-t-il enfin d'un ton énergique, c'est impossible I Si j'ai été sévère quelquefois pour les mauvais sujets^ je me suis toujours montré humain et généreux envers les bons et laborieux ouvriers. Ce serait la plus noire ingratitude; ils n'oublieront pas ce que j'ai fait pour eux; leurs enfants que j'ai élevés, leurs filles que j'ai dotées, les soins dont ils n'ont cessé d'être l'objet; ils savent que j'ai été ouvrier moi-môme ; ce que j'ai acquis, je le dois à mon travail, et ils n'ignorent pas que la ruine pour moi ce serait la misère pour eux. Non, Marcel, vous vous trompez... Je connais mes soldats, moi, et il n'y en a pas deux quiconsententjamais...
M. Garpentier n'avait pas achevé, qu'un lointain murmure vint frapper son oreille et arrêter la parole sur ses lèvres.
Il regarda à travers la fenêtre, dans la nuit du dehors, et un frisson glaça ses membres.
— Qu'est-ce que cela veut dire? balbutia-t-il avec trouble.
— Qu'y a-t-il? demanda Marcel, en se rapprochant.
— Regardez, mon ami î Suis-je devenu aveugle, ou votre émotion, en me gagnant, m'enlève-t-elle la perception précise des objets. Ne voyez-vous pas, comme moi, que deux fourneaux sont éteints î
— En effet, répondit Marcel, en frissonnant à son tour.
— C'est la première fois, depuis vingt ans, que cela arrive.
— Y avait-il donc déjà quelques symptômes de révolte?
— On ne m'a rien dit.
— Cependant, ceci est significatif.
— Est-ce la lutte qui commence?
— Ecoutez- Les deux hommes prêtèrent Toreille.
Le murmure d'abord lointain et vague qu'ils avaient entendu semblait se rapprocher peu à peu.
Et maintenant, à travers les ténèbres, ils pouvaient distinguer comme une masse noire et confuse qui s'avançait en désordre.
— C'est la Grève I fit Marcel.
— Vous avez raison, ajouta M. Carpentier avec abattement.
— Mes prévisions se réalisent, et ces chefs dont je vous parlais tout à Theure...
— Ah 1 je vais donc les concaître, s'écria M. Carpentier en relevant le front avec énergie.
ïttement n'avait éié qus passager, le sonun danger prochain lui rendait toute sa t fermeté.
It la fenétrâ pour mieux êaténdré et pour
jpe révolté avançait.
imposait d'une ciàquaniàiae de rdrgerons
Iques mineurs,
tStè marcbait un oiivrlér, téBëni ébà pie
le leçoDnut tout àè Sullé.
l Mathou i dit-il & voix rapide et hiise, l'en doQtcds, répondit M. Garpéntiêf ; est' 98 deux chefs quel'on vous à désit;ài.^s ?
nportè 1 je vais le recevoir.
disposait à descendre à leur lencontre,
porte du cabinet s'ouvrit.
ame entrai
et M. Carpentier firent un moiivementdc
un mendiant.
barbe blanche) vùtealents déciiirési souîs, chapeau sans bourdiloue;
costume, le mendiant ne madqiialt pâà t d'un certain aspect.
1 avec aisance,
•■^.zT--',
— ^ue voulez- voua ? qui êtes-vous? que venezvous faire ici, en un pareil moment? demanda irapétueusement M. Carpentier.
Le mendiant mit un doigt sur ses lèvres.
— Nous n'ayons gas jjng fnfnute dp trgp, répondit-il; il ne faut pas que ces hommes me voient, et je n'ai que qiieltjues p^rgles à vous (}ire.
— Que signifie...?
— Accgrdez-leur aujourd'hui tout ce qu'ils djgmandepqnt... et avant huit jours je vous promets de vous en débarrasser...
— Mai§ gnçore upe fpi|, gui êfesTyppsj?
— Trpp tard!... Lçs voici... Je reviendrai.
M; gS5? ff^^^R^f!? é'^utre réponse^ Ip mygf^fippx mendiant sp rejeta yivemenl; dq.n§ un cabinet, qi;'il ferig^a ^err},ère Jpi en ge retirant.
|l ^tait temps î
tP§ SHY^IêF.^ yepaijBnt; de faire îrrupjtipn dajig Jps bureaux de M. Carpentjjer^ tandij gup^ p^r jane autrp Jiçrfe, Bprtl}e^ attirée par Je bruif, ^cçourgft, tpçgW^nte^ ge placer auprps (Je son père.
Ce dernier avait jeté ses regards avides gup le gpouge pt^ ^ans le premier rooipent, c'e|t f^ pelpo ^WmPïïm^ gHPJSS^'^-Hns de^ r.évqU/§.
Hm mki h§ prsfpîgFg? ??P9R4es û'§m\m
n0^h ^l m^H II «Hî FPPP^ .^9^ §-^???Tftoid pt sa grésericp d'esprit;, jl ge put réprimpp ^^ njppyp-
nnement douloureux en apercevantMaurd debout au milieu de ces hommes, icel murmura-t-il avec uu sentiment pé-
rlce 1 balbutia en même temps, derrière s mourante de Berthe.
mt Matbon s'était avancé, leotier le prévint,
t à toi, dit-il d'un ton ferme, js savais nous nous trouverioDS un jour, en face lutie et dans de pareilles circonstances :
us mauvais ouvrier de l'usine ; tu n'as que fomenter ici le trouble et le désordre, li gardé jusqu'à présent qu'à la solliclta- 1 &lle, qui ne croyait pas si mal placer ses !S. Mais ma faiblesse aura dBs bornes, )Q Insubordiualioa n'en veut pas conc'est une affaire que nous ne tarderons er, je te le promets !
itenant, parle en ton nom ou au nom de ïdes : qu'as-tu à me dire, et que viens-tu
lentier s'était exprimé au milieu du sllen- ; pas un mot, pas un murmure ne l'avait m ; quelques-uns des mineurs, sentant la es reprocbes, avalent baissé la tête et pris ide humiliée. Seul Matbon continuait de
— Ii9 —
porter le front haut, et son regard, chargé de haine et de menaces, allait alternativement de M. Carpentier à Berthe, et de Berthe à Marcel Dubard.
— Les reproches qae vous m'adressez, réponditil, peuvent être justes; mais ce n'est pas le moment de discuter cette question, et nous venons pour autre chose.
— Quels sont vos griefs? demanda M. Carpentier.
— II y en a trois.
— Voyons.
— Et d'abord, on a remplacé par des câbles en âl de fer les cordes de chanvre qui nous servaient à descendre dans les puits. Nous demandons que Ton revienne à l'ancien système qui nous offrait plus de garantie.
— Après?
—Ensuite, la journée de travail n'est point assez payée, et nous voulons que Ton élève le salaire de 4 fr. 50 à 5 francs par jour.
— C'est le second grief, — il y en a un troisième?
— Parfaitement.
— Quel est-il?
— Ce n'est pas la première fois que nous réclamons à ce sujet, et jamais on n'a tenu compte de nos réclamations.
tous à nom Pi9-i»4r9.
— S.9HS pr^text,9 qull * été à rEcoJç gdytjîgg^nfqnp, il sç croit l.e dr9it dg ij|;j?^§ Jr^tçp çgfljgîg .^ chiens; il ne laisse passer aucune occasiji^ éf ï^US ve?er et dç npu| imgosçy jjne j^scîgling ^^ tlus rigoureuses ; nous exigeons que Ton renvoie pet homme.
— Est-ce tout?
— C'est tout.
— ^p r^spme donc yp? grief? ; ^qm ypufez ,
(Jes cpydes .de çhwyre, ,qug Von él^y^ ^ ^ ft- ï» imvnée de 4 fr. SO, enfin, que M. Marcel DubjfjJ §pjt remercié et quitte l'usine.
— C'est cela.
— Eb bie»I jn^s ami?, jç yp^s eroçjpj? ^'ç^Winer avec intérêt les demandes ^quj? you§ yepjÇjz |e piffo.içntçy. Jl m'est difficilo d'y Répondre Jpijt de suite, et vous le comprendrez de reste ; mais ^g- ' main je réunirai, pour les consijjtjijj:, l^§ hpipm^s compétents de Tusine, et j'espère que ^giig gfj:iy.erqjîs ? lîojjf ejftpnjîre. Rçtpurne^ dojic à yptf e îra-
tat des mesures qui vont être prises.
-7 dSi —
parmi les ouvriers, ^
ni si satisfaisante surtojujt...
Ils fiçgjafdaiput M^tliop qui, lul.-mêipe, .était fort eijjb^jpi^,é dp sa cpot)ex?apce.
EnJjp, ils yrjpent leur parti, et, aprè§ ^ypir ^aluiê M. /Cappçfttier, ils ga^a,èj:ept la porte i^if |l pn!
M. GarpeiUier l.es y suivit.
Quand ce fut le tour de Maurice ft passer devant lui, il lui frappa {égarement sur Tépaule et l'invita à rester.
— J'ai à vous parler, Maurice, lui dît-il. Voulezvous bien m'accorder quelques minutes d-entretien?
Maurice rentra dans le bureau, pendant que M. Carpentier se tournait vers Marcel et Berthe.
— Marcel, ajouta-t-il d'un toji déci(}6, ramenez, je vous prie, cette enfant jusqu'à sa chambre, et, quand j'jaurai fini avec M. Maurice, vous voudrez bien me venir rejoindre?
Maurice eut un tressailjeniejit involontaire,
if***»*.* 4*V O't i - 1. « '4i<: 1 't. . /«/•.':•■ •• > ^ ■
Quand il vit Berthe s'éloignçr, triste et comme brisée, au bras de Marcel, une pâleur livide se r^pandit tout à coup sur ses traits, et finesoprdp jrage gonflii sa poitrioe.
Mais il n'eut pas le temps de s'abandonner à ce mouvement désordonné.
Toutle monde avait disparu, et il se trouvait seul en présence de M. Carpentier.
— Ce que je disais tout à l'heure à Mathon ne saurait vous être appliqué, reprit ce dernier après un court silence. C'est avec étonnement, avec un profond chagrin, que je vous ai aperçu au milieu des ou mers qui viennent de sortir, et j'avais à cœur de vous le dire à vous et sans témoins.
— Monsieur 1... voulut interrompre Maurice.
M. Carpentier fronça le sourcil et ses traits prirent une expression de dureté.
— Vous êtes depuis peu à l'usine, Monsieur^ poursuivit- 11, et il est possible que vous n'ayez pas eu le temps encore d'apprendre ce que j'ai fait pour vous.
— Comment!...
— Votre père était un pauvre médecin de campagne qui gagnait péniblement sa vie à courir, par tous les temps, après une clientèle de malheureux qui ne le payaient p^.is. Je l'ai appelé près de moi ; je lui ai donné l'abri, la table et des appointements avec lesquels il a pu payer les dettes qu'il avait contractées pour vous donner une bonne éducation et un état convenable.
— Mais...
— Quand votre mère est morte, — je déplore d'avoir à rappeler un pareil souvenir, mais il le faut! —quand votre mère est morte, c'est moij monsieur, qui ai pris soin de quelques parents malheureux qu'elle laissait derrière elle : je les a placés^ je les ai aidés de mes deniers, et aujourd'hui toute votre famille, grâce à moi, est à l'ahri du besoin, dans le présent comme dans l'avenir.. •• Vous ne m'interrompez plus?
Maurice était fort ému.
Debout, la main appuyée sur le bureau de chêne, son regard restait fixé au parquet.
A l'interpellation directe de M. Carpentier, il g'était contenté de relever le front, pendant qu'un amer sourire plissait ses lèvres. .
— J'attends que vous ayez fini, monsieur, dit-i^ avec calme.
— Mais c'est tout 1 fit M. Carpentier.
— Alors... je puis répondre.
— Je vous écoute.
Il y eut un moment de silence. Puis, Maurice parut surmonter les hésitations auxquelles il était livré, et il se redressa avec une fierté digne, sans insolence.
— Vous me reprochez, monsieur, dit-il, ce que vous avez fait pour ma famille et pour moi, et je n'aurai garde de vous trouver importun ou sévère. Tou-
tpfojf^ .c'est une singulière m§pièpfi .d'efellgÊf les Ç.en§ qu^ de leur imgoser ung recgpijaisigfRge éjtroitq g t rigoprepsej c^r, flu mopiepl gù la reçfijir n»!§§apcQ dpyiQi}dr§it URp pblig^tîon^ le Mfgffîjt serait bien grè^ .d'syf?}^ ^^^ H° ^.^IpP';
rr ^^^ripel int^^J:pfDpif; 51. PfirBentjpp ,%8P« d'^n tel langage.
::r Pardpn, monsl^pC; yqus m>p? P.ef a)}f fie ^ii; pondre et j'use du droit que vous y.e^^^ de m(^ 4PHr ner vous-même. En ce qui ï^q tciRcb^ ^'^UllWFS} J6 ppl# him tout dire, gi ce^ dQjt vpu? ra^sj^jc^j: ; ^a présence au milieu ^^^ çr/^vlste§ Q$t ^Qut(9' $|)^ple, ej elle n'a. pas I4 signiflpj^ti.Qn q^^ vpjig lui ayez ^ttribuép. CfiJ-t^ nuU, jp pip i?eîî4a!§ ^ mm tv^vM. En arrivant à Tusin^, j'ai trouvé \fi% pi^vriers |ppt îJîlté?. I^a réyoltfi poiiyait déj.^ 4epui§ çuglgue temps, fomentée et attisée par je ne sais qjiî. Qu^nd on m'a vu paçser, on ifi'a ftppplé. 11§ youjaient m'entraîner, et je me guis gffofcé de l€§ çalnier. Malheureusement, il y a ^e mauyaîg esgritg part.9î*t, IHQî;^i^ur, ^t j'ai \^ bipn vite que ^'e F}§gii|}s, à gpêcber d^ 1^ ç.orfe, le peu d'influence qup j'ai ac-: guise suf njes fjpippagnon^ do labeur. Alops, je n'aj pas hésité; pour éviter un malheur plus Çrjnd, pour, au besQin, m'opposer à des collisions terri-
gné§ jus^ji'içi. Voilà l.e rôle qne j'ai joi^é, ipopsigur,
et je déMë mon plus niortel ëiiriëfiii d'y Ifoùvèif k redite.
Maurice pariait avec l'autofit^ que dbiinë un cœur loyal et droit, et à mesure qu'il parlait, l'irfllaiîdn de M. dàrpèhtièr à''apàisdt cdfiUné ilâf enchantement.
Cjuânî il êilî fini, i'hônnëte liommë iiii tèîidili la main par un mouvement spontané.
Jiâis â sa profonde stupéfaction, Maurice rie iiril. pas cette màiii qu'on lui otTfàit et recula âë ^iièiqués pas 4
- ÔU'eât-(ié à dire'? fit M. Cafpëiitiêr, dont (6ùte là côlérê revint subitement»
— C'êst-à-âiré, morisîéiif, répondit Mduricié, ^ùé, puisque lé hasard dés évéiiénierits liouà met eii pirésence, je tiens à îiè vous fiëri laisser ignorer dé éé qui se passe, et à vôùà faire cbnriâîfi'è les dàHêéi*s Sëfièitx qiii voui thefiàbeht; Ce service qlie Je veux vbuS féiîdfé âujbîird'liiii acquittera peut-être 6ètti que vôîis avez rendus hâguèrés à irià fâinîîièi
Xilt
Le MendidUt.
M. Carpentier s'y perdait. Jamais ou né lui avait
parlé de la sorte^ et, à côté de irritation dont il était animé, un autre sentiment, plus puissant, s'était emparé de son esprit, — la curiosité!
Il était intrigué.
Depuis que Maurice était revenu à l'usine, c'est h peine s'il Tavait vu, s'il lui avait parlé.
Il savait que le jeune homme appartenait aux idées nouvelles qui ont, dans les temps modernes, acquis une si rapide influence sur l'esprit des ouvriers, et cela lui suffisait pour le tenir en médiocre estime.
On ne lui savait jamais dit, d'ailleurs, qu'il fût un ouvrier hors ligne, et certes il ne s'attendait guère à trouver inopinément devant lui cet homme énergique et calme, intelligent et élevé qu'il venait de découvrir dans le ûls du docteur Bernard.
Cependant Maurice avait repris :
— La tentative de grève qui vient de se produire, dit-il, est un de ces nombreux accidents qui, depuis quelques années, en France et à l'étranger, ont plusieurs fois mis en péril l'existence de certaines industries ; le plus souvent on a réprimé ces révoltes et le sang a coulé ! Quelquefois, ausài, les patrons se sont montrés humains et des conciliations sont intervenues; mais, que la révolte se soit terminée par la conciliation ou par la répression, la question sociale moderne n'en reste pas moins tou-
jours menaçante^ et, si l'on tarde longtemps encore, elle imposera elle-même la sanglante solution qu'elle apporte.
— Est-ce donc que vous prenez parti pour ces hommes? demanda M. Garpentier.
— Je suis fils de bourgeois, et ouvrier^ monsieur, et j'appartiens à l'association des trayailleurs; c'est vous dire que leur cause est la mienne et que je ferai tout pour la faire triompher par les moyens pacifiques que la loyauté autorise.
— Oui, je connais cela ! on est séduit par le but, ou espère que Ton pourra résister aux entraînements de la lutte, et un jour... on devient criminel, quand on croyait...
Maurice interrompit du geste.
— Oh ! je ne nie pas, dit-il, qu'il n'y ait dans cette multitude bien des éléments mauvais, qui, à l'heure de la lutte, peuvent devenir dangereux et terribles. Ils sont pour la plupart ignorants, grossieris, adonnés à tous les vices qu'engendre la misère. Mais il y a une chose qui exerce toujours son autorité sur ces natures abruptes et sans culture, c'est la force morale qui se dégage du talent et de l'intelli* gence.
M. Garpentier haussa les épaules.
— Et ce sont là les illusions que vous nourrissez, répliqua-t-il avec ironie ; c'est avec do pareils élé-
iriènU ^iië Wns espérez éiëve^ vdtfe flôUVéllê §6ciëti
— Nous le tenterons du moins.
— Soit! fit M. Cafpentier, et j<3 ne veiix pas troubler vos rêves d'utopistes ; niais vous hé comptez pasj je suppose, que je livrerai mon établissement aux tentatives de vos amis. Cette usine est ma seule fortune, c'est la dot et l'avenir ue mon enfaht, jela défendrai jusquà la dernière goutte de mon sang.
— Voua avez raiîjon, monsieur, et je n'entends pas qu'il puisse s'élever un doute sur ma conduite. Monpaitiest pris, et avant huit jours j'aurai quitté Varennes.
— Tôiis VoiUei paMir ?
— La itéSdlUtibti qttejb pterid5 dujotli'd'httl ëfcait dans fûa jienSi'ë depuis quelque temps déjà;
— Pourquoi ?
^ Je ne puis le dire.
— Quoique votre présence ici puisse, je le er^iSjdétenir Un danger^ je né verrai paS lotrè départ sans regret.
^ Moi, Monsieur, je m'éloignerai avec doulëtfH b'eât avec une peine cruelle que Je irlê âgjJâreral de tout te que J'alinë âii ffidiidfe'; riiaiS jb SèilS qiië je le dois et c'est I^our cela ijue je le veux!
M. Cacpentieï? resta Q«f5lq}|W womfiRt| tnteP: dit.
L'accent dont ces dernières paroles 9'¥^ie»t été pcoûQncées l-ayaft profondément ému ; çlus gge jïi: mais, 11 comprenait que Maurice n'^teU p§.s ?a^ homme ordinaire, et il ne rayait pli{g s'U .di^ptB 16 retenir ou le laisser &'élaîgner.
— Qui! soit donc fait comme vofi§ rav.e? réspjn? diMl enfin; cette coQversation aur^ eu 4u f^QinR ce bon résultat, que Ton gardepa de yqm Ici îiï| meilleur souvenir.
— En ce cas, Monsieur, répondit Maurice, voici ma main que j'avais retirée tout à l'Jieure, et si vous voulez bien la serrer une dernière fois, je s^rai heureux d'emporter de Varennes Tassurance de votre estime et de votre sympathie.
M. Carpentier n'y tint pas.
11 prit la main que lui offrait le jeune homme, la serra affectueusement, et, comme Maurice se retirait et gagnait la porte, il l'accompagna jusqu'au seu}l ayeç des paroles pordfales.
Puis il rentra dans son cabinet, s'assit ^ son bureau et se prit à réflf^phir grQfoi}(|én}Çf}f à pe gui y^ngit 4ë se ^a^^er.
M. fi|î:pentipr n'était ps§ un |)purs;esis vi^W^e^ livriJ tput ^ntipr aijx iptéy^ts njsitériejj, et il avîi}t pensé souvent qu|> i^^t n'ét.qi}$ 8*5 mSêV^ Aafff }^3
— IGO —
réclamations qui se produisaient de la part de ses ouvriers.
Mais quoi I il avait fait sa vie ainsi, et il lui était pénible de la voir troubler inopinément/ quand il songeait déjà à s'endormir dans le calme d'une vieillesse exempte de soucis.
Toutes les idées qui venaient parfois le visiter accoururent en foule le visiter de nouveau.
Il pensa à sa ûlle dont il fallait assurer l'avenir, à son usine à laquelle il était urgent peut-être de donner une direction nouvelle.
Ces projets qu'il avait éloignés, parce qu'il s'y mêlait l'obligation d une retraite, prirent tout à coup à ses yeux une importance inattendue, et il lui sembla qu'il y avait dans le hasard des événements une borte d'avertissement qu'il ne fallait pas repousser.
Comme il en était là de ses réflexions^ un bruU se fit derrière lui et attira son attention.
Marcel était devant lui.
— Vous m'avez dit de revenir, dit Marcel, et j'attendais.
M. Carpentier fit un signe de tête.
— Oui, en effet, je me rappelle, répondit-il, j'avais à vous parler. Mais je suis bien fatigué aujourd'hui, j'ai besoin de repos... et si vous le voulez, nous remettrons à demain.
— Je suis à vos ordres.
^ Deux mots seulement avant de nous séparer.
— Parlez.
M. Carpentier sourit.
— On m*a, pendant votre absence, dit-il, longuement entretenu de vous.
, — Qui cela? fit Marcel.
— Quelqu'un qui vous porte un vif intérêt et voudrait vous voir heureux.
— C'est grave alors?
— Très -grave.
— Mais encore..?
— Répondez-moi franchement, mon ami, êtesvous libre ?
— Sans doute.
— J'entends que vous n'avez contracté aucun engagement qui puisse lier votre vie.
— C'est cela.
— Eh bien, c'est tout ce que je désirais savoir ; demain nous reprendrons cet entretien, et peut-être alors me sera-t-il permis d'être plus explicite.
Sur ces mots, M. Carpentier salua Marcel qui se retira, et 11 se dirigea vers sa chambre à coucher.
Le jour commençait à poindre, et il avait hftte d'aller se remettre au lit.
Mais, au moment où il allait pousser la porte de
sa chambre, un homme ei) gpryj; }}f P|g}ISPJ^nt et
C'était le mendiant I
M. Carpentier fit deux pas en arrière, ggyp un mouvement instinctif de frayeur.
Le mendiant s'inclina en riant.
— Je vois ce que c'est, ditrU ,f HR M ^PM^î vous m'aviez oublié... et vqu^ ypu§ .étgggcg ^e me *rPW?F §^^ore là... Mais'|e^sni|'9b^^^^^^^ ypyezvous... et il m'est arrivé plus d'une fois de rendre service aux gens malgré eux.
Du reste, poursuivit-il, on n'est pa^ u^ yaç^bpnd, comme vous pourriez le croire à ep jjiçpç par l'apparence... et si vous vouliez bien jetei: jos yeux sur cette carte... vous seriez tout de suite é4iflé à mgi| endroit,
lui présentait. Ma|| jl gg l'^u^ ggg 0\pt g,a|§gj}rue qu'il fit un geste de profonde su|:gr|§^, et se mit à regarder curieusement son interlocuteur.
XÎV
Berthe Carpentier.
—Il n'y a pas de sot métier, B)oj).$}ewr,4it}^ S?§p-
— Mais enfin, répliqua M. Cappgptjgr, fl celte
reau, précédant de quelques pgg JLgs ^}mabig| foj*^§; rons grévistes, je p-^i pu ypfls dir^e gue pejj de mptf.
— PU bien?
— Il s'agit maintenant de les ^.cQroplétjÇj. Um^ h quoi bon I puisque yous laecouji^isse?... qn'il yajis suffise de sayoir que je viens ici ppur vou^ è^re uti)ç, que je sais à quels misérables vous avez U-S^k^y et que je ne vous demande P9J5 IwUt jours pwr te3 4^masquer.
—Au surplus, dit M. Garpentier, en reconduisant son interlocuteur jusqu'à la porte, je désire ne pas me trouver mêl6 à l'alTaire qui vous amèn^ ; l'usine me donne assez de soucfs en ce moment^ sans ^e je cherche dJau^j^es sujets de préoccupation ; seulement, vous êtes Jibre d*exercer vos fonctions tout à votre aise, et chaque fois que vous aurez besoin de quelques rençeignements, vous voudrez bien' vous adressera M. Marcel Qubard.
Le mepdiant salua.
r- R-esJt Ji^tm l rfft9fl^ît:iî, î)ia|§ jg ml9 W^n
— Taht mieux !
— Sans adieu donc, Monsieur, et si je puis me permettre de vous donner un conseil en vous quittant, ne négligez jamais les avis que je vous enverrai, à quelque heure et dans quelques^circonstances qu'ils vous parviennent.
Sur ces mots, le mendiant s'éloigna.
Cette fois, le jour était tout à fait venu et le mouvement commençait à reprendre dans le pavillon qu'occupait M. Garpentier avec sa fille.
Aussi, ne fut-il pas absolument étonné de voir Berthe venir à sa rencontre, au moment où il allait rentrer.
Cette vue récréa doucement l'industriel et chassa, pour un instant, les noires idées qui Tobsédaient,
—Déjà levée? fit-il en souriant et en la baisant au ftont.
— Oh! je ne me suis pas couchée, répondit la jeune fille. J'étais trop inquiète et je voulais voir comment finirait cette épouvantable nuit.
Berthe était vêtue d'un long peignoir blanc, ses cheveux dénoués flottaient en désordre sur ses épaules, et rien ne saurait rendre Texpression charmante de son visage un peu pâle et fatigué.
M. Carpentier l'attira doucement sur sa poitrine.
— Chère enfant, dit-il visiblement attendri, c'est la première fois que tu assistes à de pareilles scènes
et je comprends que tu aies eu peur; 'mais je suis heureux de pouvoir te rassurer. Les choses se sont passées beaucoup mieux que je ne l'espérais d'abord, et tout est arrangé.
— Vous vous êtes entendu avec ces malheureux?
— Je me suis entendu avec eux en leur promettant tout ce qu'ils demandent.
— Alors il n'y aura personne de renvoyé ?
— Personne.
— Bien sûr?
— Je te le jure I
Le visage de Berthe rayonna.
— A la bonne heure, dit-elle, et yoilà les solutions comme je les aime. Il est si cruel de penser à ces pauvres ouvriers réduits h la misère, sans asile, sans pain, et ne pouvant plus trouver à travailler I
— Oui, oui, c'est cruel, qui le nie? Mais est-ce donc ma faute à moi, et n'al-je pas toujours été généreux envers ces ingrats qui me menacent aujourd'hui ?
— On sait, mon père, que vous êtes humain et bon, et il n'est personne qui ne vous rende justice, au fond du cœur... Enfin 1 tout est pour le mieux,vous l'avez dit^ et demain ils seront tous à Içur poste.
— Tous, un seul excepté, cependant.
— Ah! et qui donc?
— Le ûls Bernard.
— Maurice!
— Lui-même.
— Vous l'avez renvoyé?
— Non pas.
— Mais vous dlsîeï,..?
— Je disais, ma chère entant, que Maurice va quitter l'usine.
— Bientôt?
— Quand il le voudra; demain, dans huit jpurs, je ne sais au juste, je ne précipiterai pas son départ^ mais je ne ferai rien pour le retenir.
Berthe était devenue tout à coup pensive.
— C'est étrange! bjlbuUa-t-elle, çgmgp |i çlle se fut parlé à elle-même.
r- Quoi donc ? demanda M. Carpentier.
— Ce départ inattendu... dont il n'avait parlé à personne. Il vous jBiura irrjté peut-être?
— Pas du tout.
— Alors, c'est vous... qui... ?
M. Carpentier prit les mains de sa illlg gt g^ f]f|it à l'observer avec inquiétude.
— Al} ! çà, dit-ilj d'un ton prg§qiiç irpnîgup, çup t'importe donc que M. Berja^rd fll§ rest^ à l'iîsjne. ou qu'il retourne d'où il est venu? Tu ne le cpnnaig pas, tu ne lui as jgeiit-être jaipgig parité, e{ jç pherche vainement la cause de cet intérêt çubit.
rièrlÉê avait rôiigi et pâli viiigt fois pendaiit qiié son père iiiî parlait. Elle était évidemment troîii)léé, èl n'avait pas Thabileté de dissimuler son éinôliôh.
Ënâh, elle fit un èiTort sur eîie-inSmë èî parvint à ramener le calme dans son éœuf.
— Vous cîierciiez, répondit-elle eii remuant la tête avec iinè douce malice , et cependant, ce n'est pas hïén difûciië à trouver.
— Que védx-tu dire? fit M. Carpentier.^
— Daine î je ne suis pas ingrate, moi, cher père, ut je n'ai pu ouLlier les soins touchants et dévoues dont M. Bernard vous a entouré pendant votre dernière maladie.
— Ça, c'est vrai, approuva M» Carpenlier.
— VÔiîs pouviez mourir, èl il vous à âàùvé.
— On le dit.
— ÈÎi tien ! sohgez-y donc, mdiï perè, ^uând U, Ëérnàrà apprendra qîié soii iils ïë quitté, qu'il va encore iinê fois rester sëiii âii mondé, àpreâ avoir espéré finir ses jours dans iéstlrâs d^ M.MàuricBj croyez- vous que le paUvré docteiir né Va pas souffrir, que son cœur ne sera pas ferisé, et il nous en voudra peut-être d'une sépârâlîoii dont il pourra petiser que vous êtes la cause.
M. Carpentier balsa longuement les îîëtitës iiiains
de Berthe.
— Tu as raison toujours ! dit-il, et certes je ne
veux pas oublier, plus que toi, le dévoupment de Bernard ; mais 11 n'y a rien à faire désormais sur ce point. Maurice est résolu. J'ai tenté de le retenir, et je ne pense pas que rien puisse le faire revenir sur sa détermination.
Laissons donc ce sujet, ajouta Tintlustriel après un moment de silence. Nous y reviendrons, d'ailleurs, en temps et lieu, et je te promets de faire alors tout ce que je pourrai en -faveur du ûls de notre ami. Seulement, et puisque tu as parlé de ma récente maladie, je veux à mon tour t'entretenir d'un sujet très-grave qu'il n'est pas déplacé de traiter en ce moment.
Berthe redressa la tête.
— De quel sujet s'agit-il donc? demanda-t-elle avec une pointe d'ironie.
— Tu railles! fit M. Carpentier; et pourtant il s'agit d'une chose dont les petites lilles comme toi ne devraient pas parler légèrement.
— Vous m'effrayez.
— Il y a de quoi.
— Qu'est-ce donc?
— Un mariage
— Pour moi ?
— Pour toi.
— Ah! ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas?
Et, pendant que M. Carpentier s'épanouissait en
un gros rire bruyant, la pauvre enfant devenait pâle comme un suaire.
— Eh bien ! eh bien ! tu ne ris plus? dit le père en remarquant la morne attitude de sa fille.
— C'est qu'aussi vous me dites des choses bien faites pour m'effrayer.
— Tu as peur du mariage?
— Je n'y ai jamais songé.
— Et pourquoi donc ?
— Parce que je suis trop jeune encore, mon père ; parce que je vous aime, que je suis heureuse près de vous, et que l'idée de vous quitter me rendrait tout mariage odieux.
M. Garpantier haussa les épaules.
— Eh ! qui te parle de me quitter ? répliqua-t-il- G'est tout l'opposé, au contraire.
— Gomment ?
— Sans doute^ si tu acceptais l'oifre que j'ai à te faire, si le choix que j'ai en vue pouvait te plaire, nous ne nous quitterions jamais. Nous resterions Tun près de l'autre, toujours, et j'aurais réalisé le plus doux rêve de ma vie, qui est de rencontrer un successeur dans le mari que tu choisiras.
Berthe était devenue sérieuse en écoutant son père. A mesure qu'il parlait, elle comprenait qu'il y avait chez lui un projet depuis longtemps conçu et mûri, et elle commençait à s'inquiéter do ce
qu'elle aviilt ^ris tout d'âborâ JStfr Sëâ ^fi^elëS sans conséquence»
- Vols tti," ^dufâuiWtM; Gatf eritiérj J^ sibTent réfléchi 6 ta poMtibbj nia patirre eàîkni j tn te Bien jëiine ëûcoréi ë'éSt Vfal; tnaiî îndij en revâîiKhë; je suis déjà bien vieux, bien usé| bieB b^idë d6 Mil* gue et de dégoût des aifaife^: 81 je venais à té Manquer tout à coup... c'est possible: Gèla s'est tu. Je frémis rien que d'y penser: Tti Sefals seule àt miliëti ÔëS eilib«rras d'une liquidation redotltable, Uf i^Éë mx ifisjiratlëns de teri cœur naïf et boû| ék^èHêë à tbu» m âatigets,' ft t^V^ M itièxf ériezices. N'as-tu jamais songé à celât
— Jamais,
=:ll Mi ioiit iJféfSlt ëepêndiîflh
-Non! nonl C'ë§t hori-Mé à ilënàên SlWûà mouriez, est-ce que je pourrais vivfëf M8fi feidu I iië biê ditëâ fiai de 6èS 61idèdS-lÉ; TëÛêt ! Hëh que ridëë m'êiî tait frissonner el êlêiiîéFs
El cBinidê tin Sâagldî tirii lui ëôu#ëf la JairWè,' Mi^ eafpfiliëf lui feît iâ fflâlh Siif lë^ lë^réi
^ ÀllÔâg; âlidriSî éfifarit; 81 WI d'Oflë tëîx attendrie, calriië-tbi,- riê plëiirë ^ àïMi; je ft'fti m i^Suld le tUié de pëinë; j'ai ëd Ibl-t de fô ^9fl8f dé fcdS âilJgiiM'hili ; tii e§ encore îhéfm M éffi^lidfiS (18 iâ ùtilt, ii6U§ fgfflêiîfbnS gelfë cSfiVëfWfidfi à uii aiilfë aeihëiii, ié f ëiit-ld f
r- ni —
chantes larmes qui rougissent tes beaux yeux. zz Je youg Jg prQinets.
— A k bpune heurg, et maintenant, regardemoi bien, faifcpîoj tog glus dogx spufjre; et disiQoi que tu m'aimes, comme tu aimais ta mère.
A ce souvenir, Berthe eut un tressaillement nerveux 4gns tout son être, et elle se précipita éperdue dans les bras de son père.
— P ma mère! ma mère! murmura-t-elle en fondant çn sanglots.
Le père était non moins ému que la fille, et; pendaht quelques secondes, ce fut entre eux un doux échange de paroles troublées et de tendres larmes.
C^endant, Bertiie ne tarda pas à se dégager do l'étreinte de son père et elle courut se Hhi^lstp dans sa chambre, pendant que M. Carpentier regagnait la sienne.
gll^ §^^it Ip. tête et ]^ çœvLt ti^vàu^. Janjî^if dans la vie tranquille q^-eU^ ay^i|; mej|^s ju§gu'ftlpr§ fîfi
Au milieu du trouble dont elle était /ifiQinte, elle cherchait vainement à quel ggjjfiîr §e pj^jenir; elle se sentait entraînée vers un ,^j^jjne ,S|p§ fond et elle étai^ mmmfi ^QM Vl»fl«finpg %f^l0 -d'ifp implaei^ble v^Mg^*
En vain s'agenouilla-t-elle à son prie-Dieu et appela-t-elle à son aide toutes les puissances du ciel.
£ile restait anéantie et sans forces, et comprenait d'avance qu'elle devait être infailliblement vaincue si elle tentait d'engager la lutte.
Tout à coup, pourtant, elle releva vivement le frpnt; un éclair sillonna son regard et elle se dressa droite, la lèvre frémissante, la poitrine gonflée.
Une résolution soudaine semblait avoir traversé son cerveau; elle marcha d'un pas fébrile à la cheminée et agita une sonnette qui communiquait avec la chambre de la bonne*
Celle-ci accourut immédiatement.
Elle était vive, accorte, intelligente et avait pour qualité dominante un attachement sans bornes à sa maîtresse.
Elle s'appelait Lucy.
— Lucyl dit Berthe d'un ton bref, donne-moi une robe, un châle et une mantille.
— Mademoiselle va sortir? dit Lucy étonnée.
— Oui.
— Tout de suite?
— Tout de suite.
Et comme la jeune soubrette hésitait :
— Voyons ! hâte-toi, continua Berthe, ou si tu
refuses de me servir, je prendrai moi-même les objets que je te demande.
Lucy ne répliqua pas davantage; en moins de cinq minutes, Berthe fut habillée et prête à sortir.
— Accompagnerai-je mademoiselle? demanda la soubrette, quand la toilette fut achevée.
— Oui, certes, répondit Berthe.
— Et où allons-nous ?
— Tu le sauras tout à l'heure.: viens, viens, Elle jeta sa mantille sur ses cheveuxi et peu
d'instants après les deux femmes quittaient le pavillon.
Si le lecteur le veut bien, nous les laisserons faire, sans les suivre , le trajet qu*elles devaient accomplir, et, revenant sur nos pas, nous raconterons ce qui était advenu à Maurice après son départ du bureau de M. Garpentier.
Dans le premier moment, le jeune homme n'avait peut-être pas bien réfléchi à la résolution qu'il venait de prendre.
Il avait déclaré qu'il quitterait l'usine; il y était bien décidé à l'instant où il le disait.
Mais une fois sorti du bureau , dès qu'il eut mis le pied dehors, ses idées devinrent plus nettes, et il se mit à considérer avec plus de sang-froid le parti qu'il venait de prendre.
Il songea alors qu'il lui faudrait avoir une ex-
^ ni — ■
plication avec son père, que ce dernier jugerait peut-être sa conduite sévèrement, qu-enfiQ il filait avoir à subir des remontranc^es bles^ffls et des reproches mérités.
Au fond, cependant, ce n'était pas là le véritable
et seul motif de sa préoccupation.
Ce qu'il redoutait le plus, c'était la séparation. Quitter son père, dans de pareilles circonstances, le laisser seul, mécontent, irrité, malheureux î
Malheureux surtout!
Maurice avait trouvé son père bien changé déjà, lors de son retour, et il ne pensait pas sans amtertume qu'il allait lui causer encore de nouveaux chagrins.
Jl était fort soucieux.
Une suprême tristesse s'élevgjt de sog c(gur trou blé, et c'est à pas lents, le front baissé, qu'il s'ache-
Comme 11 poussait la porte à claire:ypie gçî fermalt ¥ ÎF4f3? ^^ çrpgnpme^t l^Wl ^î^^ :?SP P" rivée.
C'était 3i|ltan, le chîeR dp 1^ m^î^pp.
D'oîr.4in&îr0, Mauj^icç i^e p^sjij jaipjjg JÎey^gî §Ji nicbfi «aiï? lui ^dr^f §gr ijp rejjF4 /)ji |jji faipg pge caresse.
t3ette fois, il franchit le ssuil de la Sf^t^ fi^se
A défaut de cœur, la pauvre bète avait l'instinct,
.4-M8iFffl8Î 4151 }'W" â§ ISA J??!?!? B^Hf?-
<^P«°4îeê ^ 4?Ffl}?? l'gjî .».3Fe.4 la înalson, et, en pénétrant dans la salle à manger, il sV>tait trou-
vé tout à coup en présence de son père.
Le visage du docteur se rembrunit à la vue de
son fils.
Le médecin de campagne.
Le docteur Bernard était un homme de mœurs austères, qui ii'avait Jamais eu i se louer b^pcpup de la vie.
A l'heure où U touchait déjà à la vieUl^ssç, il m se rappelait p^s, dans son passé, une seul^ joie qui n'eût été mêlée de tristesse et d'amerlume.
ses ressources pour lui procurer une profession libérale, il avait travaillé avec ardeur pour gagner tous ses grades, et ce n'est qu'à vingt-six ou vingthuit ans^ qu'il avait pu. obtenir le diplôme de docteur.
Ce que ce parchemin représentait d'argent dépensé, de sacrifices ignorés, de luttes soutenues contre la misère, nul ne le croirait Jamais.
Il se retrouvait à vingt-huit ans^ instruit^ excellent pr,aticien^ savant surtout ! Mais cette distinction obtenue au prix de tant d'efforts incessants ne lui assurait pas même le pain quotidien, et il comprit bien vite que la vie, au lieu des jouissances aux-' quelles il avait quelque droit, lui tenait au contraire en réserve des privations nouvelles.
Il sortait à peiné de la lutte qu'il fallait y rentrer.
Il ne s'en effraya pas.
C'était un esprit élevé, résolu, supérieur à toutes les petites faiblesses humaines.
Il quitta Paris qu'il aimait, rompit avec toutes les aspirations qui avaient bercé sa jeunesse studieuse, et, bien décidé à faire sa vie honnête en son obscurité, il vint s'établir dans un petit canton de la Haute-Marne.
Là, il vécut sans murmurer, sans envie, accom-
plissant ses modestes et utiles fonctions, comme s'il n'avait jamais eu d'autre ambition. .
Quand le soin de ses malades ne Tattirait pas au dehors^ il se renfermait dans l'étroit horizon de son humble demoHre.
n adorait les fleurs ; son jardin faisait l'admiration de tous, et cette distraction suffit longtemps à son bonheur.
Puis, il se maria...
Il épousa une femme qui ne lui apportait pas de dot, mais qui était jeune^ aimante et douce.
La maison prit dès lors un aspect plus riant, moins solitaire.
Elle devint un paradis quand la jeune femme mit Maurice au monde.
Bernard^ naturellement taciturne et froid, passa par toutes les extases et tous les enfantillages de la paternité.
Jusqu'alors, il n'avait vécu que pour sa femme. — Voilà que maintenant le ciel lui envoyait un autre être à aimer!
Quel tableau que celui de cette demeure bénie à Téppque dont nous parlons!
Pendant la belle saison, quand on passait près de la maison en fleurs, on entendait comme un charment babil de femme et d'enfant qui se confondait avec le doux gazouillement des oiseaux.
Plus d'H»« toif, au wtouï ^a m ¥*?ih»> l'8ïgiîlent docteur sp^l^çut, ÇQUS 1^ clii^cn^jllg QfQbFQ]i$p, lesf dfïîjx tètps de J^ rpècg gj ^ij fij^ g|l^p^ m Y^^ iQBg bftlse?. Et alQr§, «es yeux s'eigfilissjiggt igygr lontairement de larmesi^ son à me s'i^l^y§lt SHl^FéS v^c# Pteu, ^^ U béoiçç^jt lô sort gui Ijji .jyftjf }naiqi)^ )» ¥éj?itrtlp route d» ?)8P?^WF î
Hélas! un jour la -maison fut tendue (le aoljs, et des psalmodies lugubres s'élevèrent alentopS} nui mirent en luUe les hôtes ^ilés du jasdin.
La mort, jalouse de tant de félicités «i puces, la mo¥t avait pénétré dans l'oasis.
La femme était morte et on allait rentecsecl
Bernard voulut suivre le CQfps jusqu*'au cimetière.
6n fit tout ce que l'on put pouc l^an dissuader, rien n'ébranla sa résolution.
Sa douleur était horrible. /
Il ne pleurait pas, il avait les yeux routes a^ secs, son visage était plus pâle que le suaire d^ns lequel la pauvre morte avait été enveloppée.
Oe qu'il devint à partir du moment où ia bi^re disparut dans la fosse béante, il sa le sut j^w^îs lui-même.
On fut obligé de l'emportes, et pendant quelques semaines sa vie fut sérieusement en dangec.
Mais la nature l'avait doué d-une censtilution
rôLiis-to et âkîiiê, St dànâ bëitè liittë èoiltrô là douiëur 6t iê dééèèpôir, 6'ést l^hôin&è t[lii fiit Ife piùs ïoil.
Séuiêmeni il éè nittiitfâ ijlilâ !acîtùffié, iilh§ frbid, pîiis solitaire êhcofê qii'iî he i'âvâil; ëfé Jùàqtiè4S, et c'est à ces cruelles épreuves par lesquéiïê§ 11 âVàll pàm; iiWÛ fàllâîi âîtriBùèf SàiiS ddiltë là Brusquerie presque farouche de soM accueil hàtllllièl;
Orfifad 11 a^êf çù! Màlif lefej mt ce iiim à sout xéftï eîëdfé lui était févëhii; et tiflë tëlâtë iènibrë s'était répandue sur ses traits. •
— Alii vous voil^, dit-il ail jéiinè tibriiluë, un fîeii décontenance par cet àcbuèiî ; J'ai àjiiiii'is dé vos nouvelles tout à l'heure, et il parait que^ vous âuàsi, vous voulez prendre votre part dé la f Svoîlè 1
^ le vôiis ààsufê... coiiiniënçd ÀlàWlëe; == ^S ciiëîcliez pâi S faiéf ; je Sàiâ Î8ùt; iî= d'éit-S^dire qii'âd cbritfairë dfl i^bué i kissë îëfiôfêf la vérilë dii qU'ôn i^âBrâ dëfîgUfëë â déâséiil. -^ 6n vôuà â vil cêpëiidàfif..i
— Je ne me cacliâis pâ§.
— Vous êtes ailé avec îêi grëvlitëS Ûièz Mi Oàr^ pentier.
— C'est vrai !
— Et Marcel DuUard m'a assuré.;.
Maurice eut une explosion de cdlèfè à ce iiom.
— Ahl jfe m'ôii ddutais, d'écrià-t-îî hors dé lai/
c'est lui qui vous a irrité contra moi, c'est lui qui, saus se donner le temps de s'assurer de la vérit(^., ne craint pas de calomnier ceux qu'il redoute, eh bien, mon père^ je vous remercie de ce que vous venez de m'apprendre, car je sais maintenant à qui m'adresser.
—Que comptez- vous donc faire? demanda le docteur en fronçant le sourcil.
—Une chose fort simple: avant une heure, M.Dubard m'expliquera de quel droit il se mêle de mes aU'aires.
^ — Une provocation !
— Je saurai de cette façon si cet homme est un lâche.
— Je vous le défends.
— Mon pèrel fit Maurice avec un mouvement douloureux, ah 1 je vous respecte et je vous aime plus que vous ne le pouvez supposer ; mais ce n^est pas la première fois que je rencontre cet homme sur ma route, et, devant ses agissements déloyaux, personne ne pourra m'empêcher...
— Personne, dites-vous? demanda le docteur, dont Tœil eut un éclair.
— Je le jure î
— Pas môme... moi?
— Pas même...
Maurice n'acheva pas.
T"çi;^-n /<-'.,-
Soa père était devenu blême, une colère aveugle gonflait sa poitrine^ et il pressait soa front de ses deux poings crispés.
^ Assez ! assez! interrompit-il d'un ton violeat; vous avez été le chagrin de mon âge mûr, vous deviendrez Fépouvanf e de ma vieillesse. Malheureux ! vous ne vous contentez pas de m'ahreuver d'amertume et de dégoût, vous cherchez encore à m*enlever l'estime des seuls amis qui me restent. Ahl cela ne sera pas^ en tendez- vous, je veux mettre un terme à cette situation, vous ne me braverez pas plus longtemps et dès demain.. •
Maurice baissa la tête. Il connaissait son père ; il savait la violence de son caractère, et il voulait éviter à tout prix de Tirriter davantage.
Mais le docteur était sur une pente fatale ; il ne pouvait plus s'arrêter.
— Dès demain, continua-t-il, dès cet instant même, vous quitterez cette demeure. J'ai vécu seul, je mourrai seul, et, quoi qu'il arrive, je ne veux plus même savoir si vous êtes malheureux ou si vous devenez crimineU
— Mon père !
— Sortez.
— Vous me chassez?
— Je chasse de chez moi Thomme qui insulie mes
amis et dont la conduite me déshonore et je n'aie
dresse au ciel qu'une prière, c'est que jamais vous lie francliissiez le seuil de cette porte.
Maurice était accablé.
Uemportement de son père ne lui permettait pas do se justifier, et il n'osait ni rester ni s'éloigner.
Cependant la situation nd pouvait se prolon8:er longtemps, sans danger, et il allait se retirer, .sauf à revenir plus tard, quand un bruit de pas précipi^tés se lit entendre dans le jardin et attira son attention de ce côté.
Il se retourna vivement et réprima un cri de surprise.
Berthe venait de pénétrer dans la chambre»
Elle lit à Maurice un signe rapide qui lui ordon-> naît la discrétion et marcha droit et sans hésitation vers le docteur.
Celui-ci venait de l'apercevoir çt il s'était levé.
A l'aspect de la jeune fille, toute son irritation s'était apaisée comme par enchantement, et un sourire affectueux ayait couru sur ses lèvres.
— Vous ! ici! à cette heure! dit-elle, en lui prenant les mains. A quelle bonne action dois-je donc cette heureuse fortune ?
Berthe allait répondre, mais le regard du docteur venait d'apercevoir Maurice, et un dernier tressaillement de colère fit trembler ses mains.
— Q'avei-vous? demanda Berthe.
— C'est que. M balbutia le docleur, peut-être désirez-vous,..?
— Que nous soyons seuls; non ! M. Maurice n'est pas de trop, d'ai^tant plus que j*ai à le remercier do la part de mon père.
Le docteur releva la lête^ pendant que Maurice prêtait Torcille.
— De votre père? dos remerciements... à Maurice... répéta le docteur, au comble de la surprise.
•— Ebr sans doute, poursuivit la jeune fille, avec un angélique sourire ; mon père sait maintenant le rôle courageux qu'il a rempli dans la tentative de cette nuit, et il lui sait gré des bonnes intentions qu'il a manifestées. *
— Pourtant, commença M. Bernard, ce que vous me dites s'accorde si peu...
— Avec ce que Ton vous a rapporté?
— En effet.
— Eh bien, on vous a induit en erreur.
— Mais... ce départ?...
— Quel départ?
— M. Dubard m'avait assuré...
Au nom de Dubard, un môme sentiment fit frissonner Bertlie et Maurice.
Ce dernier, notamment, releva le front, pendant qu'un éclair sillonnait son regard.
— M. Dubard ne s'est pas trompé, mademoisellej
dit-il d*nn ton ferme, et, bien que vous ayez eu raison d'affirmer que J'ai pu, cette nUit, rendre quelque service à M. Carpentier, il n'en n'est pas moins vrai que mon départ est décidé, et qu'avant huit jours j'aurai quitté l'usine.
— Vous l'entendez? fit le docteur.
Berthe garda le silence. Elle avait fait semblant de ne pas entendre. Mais un sanglot avait monté de son cœur à ses lèvres, et elle avait eu beaucoup de peine à l'étoufTer.
Heureusement pour elle qu'un incident vint à ce moment mettre un à son embarras en lui permettant de ne point répondre.
Quelqu'un venait, en effet, d'entrer dans la salle à manger et s'était précipité vers le docteur.
C'était Morion, le père de Jeanne.
Il avait le visage défait, les vêtements en désordre, et, à voir la sueur qui baignait son front, on devinait aisément qu'il venait de fournir une course pénible.
Dès qu'il eut aperçu le docteur, il poussa un cri de joie.
— Ah! vous voilà, monsieur Bernard! s'écria-t-il, si vous saviez comme je suis heureux de vous rencontrer, je craignais tant de vous trouver absent.
— Qu'y a-t-il donc? demanda le docteur avec intérêt.
— D y a, gue je viens vous chercher.
— Pour toi ?
<*- Allons donc ! est-ce que je suis jamais malade, moi ? — NoBj c'est ma fille, ma Jeanne bien-almée !•••
— Que lui est-il arrivé ?
— Je ne sais.
*- Ce n'est pas gnrave, au moins ?
— Ah ! je respëre, mon Dieu ! Mais elle est rentrée tout à l'heure toute pâlotte, les yeux cernés, les lèvres blêmes. C'était l'heure du déjeuner ; je lui avais préparé une belle corbeille de fruits, comme elle les aime. Pauvre chère âme, elle n'a rien voulu prendre.
— Elle n'avait pas faim.
— C'est ce gue je me suis dit, mais tout de même ça m'a coupé l'appétit. Alors, je n'ai pas mangé non plus, je l'ai observée et ça m'a épouvanté, voyezvous.
— Quoi donc?
, Le malheureux père passa sa main mutilée sur son front pour étancher la sueur qui y perlait en abondance.
— C'est effrayant, poursuivit-il, elle est devenue verte, à force d'être pâle, elle a tourné les yeux, à n'en laisser voir que le blanc, f t elle s'fst affaissée
ifî.
sur sa chaise, où elle s'est évanoui^! Moi, j'ai cru qu'elle était morte!
— Pauvre enfant!
— Oui, pauvre enfant! vous pouvez le^ire, monsieur Bernard, je ne suis qu'un malheureux ouvrier, et, depuis qu'elle est née, elle n'a guère connu que la misère, c'est aifreuT. Je l'ai prise dans mes bras, comme quand elle était toute petite, et Je l'ai portée sur son lit. Mais ses mains et ses joues étaient glacées, et deux grosses larmes roulaient de ses yeux fermés. Elle souffrait, n'est-ce pas?
— Sans doute.
— Enfin, qu'est-ce que cela peut être?
— Nous allons le savoir.
— Ça r.e peut pas être danfçereux.
►- Je ne le pense pas.
— Eh bien,venez, monsieur Bernard, partons, hâtons-nous. J'ai laissé près d'elle le Pâlot, qui lui est dévoué, mais je ne suis pas tranquille, et je voudrais être rassuré.
Le docteur serra afTectuôusement la main du viel ouvrier. Il prit la pharmacie portative qu'il n'oubliait jamais d'emporter dans ses visites, et gagna la porté sur les pas de Morion.
Toutefois, au moment de s'éloigner, il se retourna vers Berthe ;
— Je vous demande pardon, mon enfant, lui ditil, mais vous le voyez, je suis olol\ç;é de vous quitter.
-?- Soignez bien cette pauvre Jeanne, répondit Berthe, et ne vous inquiétez pas de moi.
— Si vous le voulez, Maurice vous reconduira jusqu'au pavillon.
— C'est inutile. Lucy est venue avec moi; je m'en retournerai avec elle.
— ' Au revoir donc, mon enfant.
— Au revoir, monsieur Bernard; et puisque vous me laissez seule, je vais profiter de Toccasion pour dévaliser votre jardin.
Le docteur sourit, prit les mains de Berthe ;u*Ji baisa, et rejoignit Morion qui l'attendait impatient au dehors.
Une fois qu'elle les eut vus s'éloigner, Berthe prit tout de suite son parti, et marcha résolument à Maurice.
— Monsieur Maurice, dit-elle d'un accent qu'elle essayait vainement de raffermir, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, que vous ayez jamais eu l'intention de quitter Varennes?
A cette brusque interpellation, Maurice jeta un regard étonné à la jeune fille.
— Mais vous vous trompez, mademoiselle, ré-
vrji
pondit-il ; car ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que J'avais formé ce projet.
— Et vous l'avouez !
— Pourquoi le cacherais-je ?
— Encore faudrait-il avoir des motifs sérieux pour prendre une pareille résolution.
— Ohl ce ne sont pas les motifs qui me manquent...
— Peut-on vous les demander ?
— Je suis tout prêt à vous les faire connaître.
— Parlez donc, monsieur, parlez, car jusqu'à ce que vous vous soyez expliqué, votre conduite pourra paraître tout au moins singulière, pour ne rien dire de plus...
Depuis que Maurice était à Varennes, il avait souvent rencontré Berthe soit à l'usine, soit chez le docteur.
Plus d'une fois, ils avaient passé de longues heures ensemble pendant que le docteur était ab. sent et que Lucy dévalisait le jardin, au profit du salon de M. Garpentier.
Maurice n'avait jamais aimé; Berthe n'aimait pas encore.
Ils parlèrent d'abord du passé où ils avaient quelques souvenirs communs.
Une même douleur devait du reste contribuer à les rapprocher plus étroitement.
Berthe avait perdu sa mère fort jeune et Maurice pleurait toujours la sienne.
Ce dernier raconta la vie qu'il avait menée depuis son enfance ; il dit son Isolement, la sévérité de son père, rindifférence ou le dédain des hommes parmi lesquels il avait quelquefois espéré rencontrer un ami!
Et ce récita fait avec simplicité, avait profondément touché la jeune fille.
Maurice.n'était plus un ouvrier pour elle; c'était le fils du docteur: un jeune homme intelligent, distingué, instruit, et qui pouvait se dire l'égal de tous ceux qui composaient le haut personnel de l'usine.
Elle était dooc sans défiance, et, d'ailleurs, elle n'avait pas encore le soupçon d'un danger.
Cela dura quelques semaines.
Un jour, M. Garpentier annonça à Berthe qu'il allait l'emmener avec lui, dans un court voyage qu'il devait faire.
C'était une absence de trois ou quatre jours, au plus. Mais, sans qu'elle pût s'expliquer pourquoi le cœur de Berthe tressaillit, lorsqu'on lui parla de ce voyage.
Que se passait-il donc en elle? Un mois plus tôt, elle aurait battu des mains et sauté au cou de son père, rien qu'à l'annonce d'un départ.
Elle ne dormit pas de toute la nuit qui suivit.
Puis, le lendemain, en revoyant Maurice, elle se sentit toute troublée et tout inquiète.
Et pourtant elle était heureuse î
Qu'est-ce que cela voulait dire? Elle n*y comprenait rien. Jamais, rien de pareil ne lui était arrivé.
Vaguement, elle soupçonna qu'un sentiment nouveau, ignoré jusqu'alors, venait de s'emparer d'elle. Mais elle était si innocente et si pure, qu'elle n'en éprouva aucune frayeur.
Quant à Maurice, c'était autre chose. •
Dès les premiers jours, il avait compris ce qui se passait dans son cœur, et il s'était abandonné à ce sentiment profond, irrésistible,' sans môme se demander vers quelle issue, vers que! abîme peutôtre il allait être entraîné.
La beauté chaste, la grâce naïve, l'abandon inoonscient de Berthe, étaient pour lui comme une révélalion de la femme!
Il sentait bien que cet amour auquel il se livrait ne pouvait pas avoir sa satisfaction. Il n'ignorait pas qu'il y avait entpe Berthe et lui une distance qu'il ne pourrait franchir*
Mais que lui importait !
L'aveu.
Dans la sKuatlrn d'esprit où il se trouvait, ces
relations innocentes suffisaient à le rendre heureux,- il lui semblait qu'il n'était plus seul dans la vie, depuis le jour où il avait connu Berthe, et il se fat contenté du bonheur d'aimer, sans espoir de voir Jamais partager son amour.
Depuis deux mois, ils vivaient ainsi, l'un près de .l'autre, se rencontrant à des intervalles régu- 11ers, . c'est-à-dire presque tous les jours, échangeant leurs pensées avec un complet abandon, ne cherchant pas à pressentir l'avenir, et s'abandonnant sans réserve aux chastes et pénétrantes ivresses du présent.
Toutefois, Il y avait pour Maurice de singulières intermittences dans ces Ivresses, et quelquefois il se réveillait tout à coup du milieu de son rêve, pour apercevoir béants sous ses pieds les abîmes insondables de la réalité.
Il ne pouvait rien ignorer, lui I Dans l'usine, il entendait causer ses camarades ? à 300 mètres de pnrofondeur, on ne mesure ni ses paroles ni ses suppositions, et il avait bien vite appris que M. Carpenlier destinait Berthe à Marcel Dubard,
Alorsj le pauvre garçon se mit à être malheureuxj avec tout le désespoir que peut contenir un cœur de vingt-cinq ansi
Il n'avait jamais eu une grande sympathie pour l'ancien élève de l'Ecole polytechnique; à partir
— laa —
de ce moment, il se prit à le haïr de toutes les forces de son flme.
La perspective des épreuves qui lui étalent réservées, celle des diagrins qu'il prévoyait pour lui dans un avenir prochain, éveillèrent plus d'une fols dans son esprit l'Idée de fuir, mais la lutte était trop Inégale entre les deux sentiments eostraires qui sa disputaient ses résolutions et jusqu'alors 11 n'avait pu se décider i prendre nn parti.
Il était restél
Cependant, la situation venait de s'aggraver subitement, n ne pouvait plus désormais demeurer ft l'usiae après la scène de la nuit précédent<>, et 11 lui fallait rompre héroïquement les liens qui l'unis-
erthe.
me demandez les motifs ia mon départ,
jeune fille, qui attendait sa réponse avec
mpatlence; et vous n'avez pas deviné ce
sait en moi depuis quelques jours ?
)t-ce donc? dit Berthe avec étonnement.
iatez pas, Je vous en prie.
je veux savoir.
non, jamais, ne me le demandez pas. Je
en dire.
1 qui est étrange, vous l'avouerez, et si résolu à quitter Varennes, à laisser ici
Votre père seul et malheureux, ceux qui lui portent intérêt et qui l'ont souvent plaint dans son malheur ont bien quelque droite.
— Vous le voulez.
— Je l'exige.
— Eh bien 1 ne vous en prenez qu'à vous, made* moiselle, si mes paroles vous offensent^ et si l'aveu que j'ai & vous faire doit rendre plus irrévocable encore la séparation à laquelle je me résigne.
— Parlez, parlez !
— Je vais partir parce qu'il y a ici, à l'usine, un homme que je hais 1 Et je hais cet homme, entendez-vous bien, je le hais... parce qu'il doit être votre époux!
Berthe ût un mouvement.
^ Que dites-vous ? balbutia-t-elle en pâlissant, et de quelle personne voulez-vous parler ?
— De M. Marcel Dubard I
— Qui vous a dit...
— Je le saisi
— Mais c'est faux.
— C'est vral^ vous dis-je; >h! je ne puis me tromper^ moi; à la sourde colère que le nom ou la vue de cet homme éveille en moi, je sens qu'il vous aime et qu'entre nous il ne peut y avoir que du saiig»
— Maurice!
— Vous le voyez, je vous offense, vous m'en voulez maintenant d'un aveu que vous avez sollicité. Pardonnez-moi 1 pardonnez-moi !..é
Berthe ne répondit pas tout de suite, elle resta un moment interdite et confuse, les yeux flxés au parquet, l'attitude indécise et soucieuse.
Puis enfin, elle releva le front, et arrêta son regard profond sur le jeune homme ébloui.
— Ainsi, dit-elle, c'est là la seule raison qui vous invite à partir î
-^ Je le jure.
— Et si Ton vous donnait la prouve que vous vous êtes trompé?
•«^ Comment?
— Si l'on vous aftlrmait que M. Marcel Dubard m'est tout à fait indifférent.
^ Mon Dieu !
— Vous resteriez ?
~ Ahl toujours, toujours.
-=• Eh bien, je vous promets, monsieur Maurice, je vous jure, s'il le faut, que jamais je ne serai 1 a femme do cet homme l
~ Oh! Berthe! Bertlie! murmura Maurice en se laissant tomber à genoux devant la jeune fille.
Mais Celle^i comprit qu'elle en avait trop dit sans doute, car elle jôta vivement sa mantille sur ses cheveuXj balbutia encore quelques paroles inin
teUigiblês, et courut rejoindre Lucy dans
Maurice était ivre et fou de bonheur.
n allait et venait à travers la chambre, ses poings pour ne point lîclater, ou coi sa poitrine qui débordait.
Etait-il encore de ce monde? Il n'eût p
Pendant un quart d'iicure, ce fut une i' cohérente, et qui touchait au âéll^e.
Celui qui l'aurait vu ainsi eût pu en était devenu insensé.
Tout à coup, cependant, il s'&rrSta bru au milieu de la chambre, et prêta l'orellk
tin bruit sinistre était venu jusqu'à lui.
xvn
Le gaz hydrogène carboné.
Maurice frissonna.
Dans ce bruit, H venait de démêler d détresse, des appels désespér<!s, et Jusqu'à prononcé au milieu du désordre.
Il courut à la fenêtre, et, à son tour, cri épouvanté.
De tous cUtés, les ouvriers qui avaient mine, le matin même, couraient à la l'usine; une inquiétude profonde se trat
leui^s traits, et leurs gestes et leurs paroles effarés disaient syrabondamment que quelque événement terrible s'accomplissait en ce moment.
Maurice descendit précipitamment, et arrêta an des mineurs.
— Mais qu'y a-t-il ? qu'est-il arrivé? s'écria-t-il, et où courez-vous ainsi?
— Vous ne savez donc rien..? répondit Touvrier.
— Parlez... expliquez-vous !
— Eh bien... c'est le grisou.
— Une explosion!
— Précisément; une explosion vient d'avoir lieu dans la galerie n<» 7... on redoute un éboulement,.et il y a là cinquante de nos camarades qui peuvent être écrasés d'un moment à l'autre.
Maurice ne répondit pas, mais son parti fut pris* sur-le-champ, et il suivit celui qui lui parlait.
Soldat du travail, sa place était au milieu de ceux que le danger menaçait.
Il n'avait pas hésité.
Chemin faisant, Il chercha à se renseigner sur les causes de l'événement.
— On ne sait rien encore, répondit celui qu il interrogeait, on pense seulement que c'est Mathon qui a commis l'imprudence. Après sa visite de cette nuit à M. Carpentier, il a voulu aller rendre compte aux amis de ce qui s'était passé, on a aban-
donné \\n moment les travaux, on s'est mis h eau* ser, etttdieu les précautions! Le grisou était là qui guettait. Le grisou est le complice des patrons, -voyez-vousj c'est Tennemi acharné des travailleurs, et quaud on cesse de veiller sur lui, voilà ce qui arrive.
Maurice réprima un sourire.
Ce que lui disait l'homme auquel il parlait, était l'expression naïve d'un sentiment généralement répandu dans tous les pays houillers.
Il Y a la légende du. grisou, dont une superstition aussi ancienne que le travail des mines a fait une sorte de démon souterrain toujours en )utte avec les ouvriers et qui leur dispute énergiquement et par tous les moyens le sol qu'on vient lui arracher.
Pour ceux de nos lecteurs qui pourraient l'ignorer, nous ne pouvons nous dispenser de donner quelques éclaircissements à ce sujet.
H n'est malheureusement que trop vrai que le grisou est un des ennemib les plus redoutables que l'on puisse rencontrer dans les mines.
Le vie du travailleur est ainsi exposée à mille périls inconnus, et, comme nous l'avons dit plus haut, l'histoire des luttes souterraines de l'ouvrier contre les éléments a ses héros et ses martyrs.
« Dans les mines, dit M. Edgar Hément, entre les eouches de houille humide s'opèrent des réactions
lentes : le gaz hydrogène s'unit en diverses proportions avec le charbon pour former dififérents composés.
• Un d'entre eux, qu'en chimie on nomme hydrogène carbonéf est' précisément celui qui donne naissance au feu grisou. Voici comment : ce gaz, plus léger que l'air, s'élève dans les parties supérieures des galeries et se mêle avec lui en formant un mélange explosif.
fc Si un mineur infortuné passe avec une lampe ordinaire dans ,1a galerie où s'accumule te grisouy une détonation violente se produit instantanément en provoquant les plus graves accidents, au premier rang desquels il faut placer les éboulements. »
Les conséquences sont incalculables !
Les terrains inférieurs dont les bois de soutenement ne sont point assez solides cèdent à cette énorme pression, et malheur aux ouvriers qui se trouvent alors dans les galeries !
Broyés entre les charpentes et les blocs de charbon, ou tout au moins es,tropiés, il leur faut attendre, quand ils n'ont pas été tués sur le coup, que les travaux de sauveta^^-e soient organisés.
C'est tout un drame, dont les ténèbres dérobent le plus souvent les cruelles et sanglantes péripéties, mais qui. n'en est pas moins poignant ni moins digne de la pitié des hommes !
Tout en précipUant sa marche, Maurice pensait à toutes ces choses, et une suprôme émotion s'élevait de son âme.
Il connaissait, lui, pour les avoir affrontés, le§ dangers de la vie de mineur, et jl avait hâte d'arriver sur le lieu de Tévénemont pour y organiser les secours les plus prompts et les p'us énergiques.
A mesure qu'il avançait, la foule devenait plus compacte.
Une explosion de ce genre est un de ces événements par lesquels, dans une usine, tout le monde se sent frappé en même temps.
C'est à cette heure surtout que Ton comprend l'étroite solidarité qui existe entre tous les membres de la famille humaine, et il n'est pas un homme qui ne prenne sa part de l'épouvante commune.
Quand Maurice arriva à l'usine, tout le personnel était réuiïi. M. Carpentier, Marcel Dubard, Robert Linley, puis les maîtres, contre-maîtres, ouvriers, et, spectacle plus navrant, toutes les malheureuses femmes des mineurs qui se trouvaient en ce moment dans les galerie?.
Berthe elle-même se tenait haletante et op* pressée aux côtes de son père.
Bien que l'émotion fût universelle, un silence profond régnait dans cette foule.
On venait de prendre la résolution d'envoyer
quelques hommes courageux au secours des ouvriers de la galerie n* 7; la cage qui devait les descendre était h niveau de la margelle du puits, et l'on n'attendait plus que les hommes de honne volonté auxquels on avait fait appel.
Trois mineurs s'étaient présentés. A leur allure résolue et ferme, on devinait qu'ils n'en étaient pas à faire leurs preuves de dévouement et de courage.
Ils prirent place dans la cage et se tournèrent vers quelques-uns de leurs compagnons, comme pour les inviter à les suivre.
— £h hien ? fit M. Garpentier.
— Me voici, répondit Maurice, en marchant d'un pas décidé vers laçage.
Mais au moment où il allait y mettre le pied, son
regard rencontra celui de Marcel Dubard.
Derrière ce dernier, Berthe, plus morte que vive, se cramponnait au bras de son père pour ne pas
tomber.
Alors, une pensée subite traversa l'esprit de Maurice, qui se dirigea aussitôt vers M. Garpentier.
— Pardon, Monsieur, lui dit-il, ne pensez- vous pas qu'il serait utile de nous faire accompagner par un ingénieur ?
— Mais à quel propos? répondit M. Garpentier.
— Il peut y avoir à prendre, pour le sauvetage, des mesures dont ni ces hommes, ni moi, ne sau-
rions accepter la responsabilité, et si M. Dubard...
L*ingénieur salua avec ironie.
L'ancien élève de TEcole pouvait avoir bien des défauts, qui tenaient à la roideur de son caractère, mais c'était par^dessus tout un bomme courageux, et il n'eut pas une seconde d'bésitation.
M. Bernard a raison, dit-il à M. Carpentier, et il ne fait que devancer mon désir. Ma présence peut être particulièrement utile dans les galeries, et, quand Je ne m'y rendrais que pour montrer à tous comment chacun ici doit comprendre son devoir , ce motif serait plus que suffisant pour m'engager à suivre nos braves mineurs.
— Alors, nous partons? fit Maurice.
— Je suis prêt, répondit Marcel.
Et ils allèrent se placer côte à côte dans la cage.
— Tout est-il paré? demanda la voix retentissante d'un contre-maître.
— Tout est paré! répondit un ouvrier.
— Alors, on peut donner le signal...
Et M. Carpentier allait faire un signe, quand un bomme fendit tout à coup la foule et vint se placer devant lui.
— Arrêtez! s*écria-t-il en levant ses deux mains suppliantes en l'air.
Tout le monde se tourna de son côté et un même cri s'échappa de toutes les lèvres.
C'était le docteur Bernard!
Maurice se sentit défaillir en devinant, à la pâleur de son visage, ce qui devait se passer en ce moment dans le cœur de son père!
XVïll
La main du mendiant.
Le docteur était pâle, en effet; mais son attitude n*avait rien d'abattu ni de dolent, et son regard no se voila pas, quand il se tourna vers Marcel et Maurice.
— Vous oubliez quelqu'un! dit-il alors, d'une voix qui ne tremblait point. Ma place est au milieu de vous.
— Mon père!... balbulia Maurice.
— Il n'y a pas de père, à cette heure, répliqua le docteur : il n'y a qu'un médecin, qui va disputer des malheureux à la mort.
Et, sans attendre d'autres objections, il franchit la margelle et prit place dans la cage.
Puis, se tournant vers le contre-maître :
— Et maintenant, le signal! ajouta-t-il avec force,
Nul n'eut le courage de s'opposer à son héroïiuc dessein.
Des applaiidissemcDts enthousiastes éclatèrent môme de tous côtés, et lorsqu'on vit le père et IB fils se serrer la majn avec effusion au moment solennel du départ, bien des yeux se mouillèrent de larmes, et chacun fit des vœux ardents pour le succès do leur entreprise.
Cependant le signal avait été donné.
Au son de la cloche, la cage s'était mise en mouvement et avait descendu dans l'abîme, emportant sa charge humaine, étagée sur deux rangs.
Les six hommes disparurent dans le goufire, et la foule haletante se précipita à l'orlûce pour les voir descendre.
Pendant quelques minutes, on entendit le bruit de leurs voix.
Puis, le bruit alla bientôt en diminuant, pour se pedre enfin tout à fait dans le silence des mines.
La lueur incertaine des lampes qu'ils avaient emportées brilla bien'encore pendant quelques ins-*tants aux regards inquiets de cetit qui les suivaient, mais cette lueur elle-même ne larda pasà s'éteindre, et on ne vit, on n'entendit plus rien.
Ils appartenaient maintenant aux redoutabléâ basatds du monde souterrain.
lia foule s'éparpilla alors dans tous les sens, mais
sans s'éloigner du théâtre de révénement dont .chacun voulait connaître les suites, et il ne resta autour du puits que les hommes affectés au service spécial du sauvetage.
Nous avons dit que, parmi les spectateurs attirés par ce sinistre, se trouvait Robert Linley.
Nous devons ajouter que derrière Robert se tenait le petit Pâlot, que nous avons déjà présenté au lecteur, et plus loin, confondu dans la foule, en apparence indifférent, mais en réalité attentif et anxieux, le mystérieux mendiant, qui s'était trouvé mêlé un moment à la grève des forgerons.
Quand la cage eut disparu, et que chacun se fut retiré, le petit Pâlot se rapprocha de Robert, et le tira doucement par un des pans de son paletot.
Robert se retourna.
— Ah! ahl c'est toi, lui dit-il, en souriant, tu n'es donc pas descendu dans les galeries ?
Le Pâlot lit un geste insouciant.
— C'est pas qu'on y descendrait aussi bien qu'un autre, répondit-il d'un ton intraduisible ; mais pour le quart d'heure, j'ai autre chose à faire.
— Diable... et qu'est-ce donc?
— Il faut que je vous parle.
— A moi?
— Tout de suite.
— C'est grave alors *^
— Vous le verrez.
— Voyons 1 voyons, parle I je t'écoute.
Le Pâlot attira Robert à Técart, et il reprit, après avoir jeté deux ou trois regards soupçonneux autour de lui.
—Voilà cequec'est^ dit lePalot; il y a quelque temps vous vous êtes aperçu qu'un billet de mille avait disparu de votre cassette, au « Puits abandonné », et vous avez pensé que c'était moi qui l'avais effaroucbé.
— Mais j'ai été renseigné depuis; j'ai appris qu'un étranger, du nom de Berger, tombé dans le puits par accident, en avait été miraculeusement sauvé. La date de l'accident dont il s'agit coïncide avec celle de la soustraction. Je n'ai pas douté un seul instant*. •
— Que le voleur ne fût le nommé Berger.
-^ Précisément*
-*- Et vous ne vous êtes pas inquiété du reste?
'— A quoi bon?... Cet étranger a quitté le pays ; il ne me connaît pas, je ne l'ai jamais vu; 11 peut bien, si cela lui plaît, aller se faire pendre ailleurs.
— £b bien! il paraît que ça ne lui plaît pas.
— Gomment!
— Je veux dire qu'il préfère se faire pendre ici.
— Qu'est-ce que cette plaisanterie?
Le Pâlot haussa les épaule?, par un mouvement d'ironique compassion :
— C'est égal, répliqua- t-il, vous pouvez être un millionnaire et avoir des fafiots à remuer à la pelle, mais vous n'êtes pas fort.
— Hein !
— Quand je vous dis qu'il est à Varennes.
— Berger?
— Qu'il s'appelle Berger ou Lambert, l'homme au billet de mille est ici*
Robert fronça le sourcil.
— Depuis longtemps? demanda-t-il vivement.
— Depuis quelques jours, répondit le Pâlot.
— Tu Tas vu?
— Je fais mieux.** je le vois.
— Oii cela ?
-- Ne vous détournez pas tout de suite. 3culetncnt, dans quelques secondes, regardeJ2 à votre gauche, dans la direction du pavillon Carpenticr...^ et là vous verrez votre homme*
Piohert observa les recommandations du Pâlot, et, au bout d'un instant, il fit un mouvement.
— Mais c'est un mendiant! observa-^t-il avec un teste d^incrédulité.
— Vous y êtes !
— Un vieillard?
— Parfait !
— Et tu crois?...
— Vou]ez-vous vous en convaincre par vousmême?
— Oui, certes.
— Eh bien, 4out à l'heure, dirigez-vous vers le pavillon, en passant près du mendiant, examinez-le avec attention, et, si vous vous fendez d'une pièce de dix centimes en sa faveur, regardez bien la main dans laquelle vous déposerez votre pièce.
— Qu'est-ce que cette main peut bien avoir de particulier?
— Oh ! presque rien, répartit le Pâlot ; seulement, cette main, qui est pleine et qui n'a pas une
ride, me paraît être celle de Berger plutôt que celle du vieillard que vous venez de voir.
Robert regarda le Pâlot sans chercher à cacher sa surprise.
— Sais-tu que cette observation est remarquable? lui dit-il, et j'étais loin de croire à tant de pénétration de ta part.
— On fait ce qu'on peut, répondit le gamin.
— Je vais vérifier le fait.
— A votre aise.
— Et si tu as dit vrai...
— Récompensez-moi, ça me fera p'aisir...
— Si tu as dit vrai, tu seras content, je t'en réponds.
En parlant ainsi, Robert quitta le Pâlot et se dirigea vers le mendiant.
Ce dernier n'avait pas cessé de l'observer sans en avoir l'air, et quand il vint à passer près de lui, il se courba le plus qu'il put, et tendit vers Linley une main tremblottanfe.
Robert s'arrêta un moment, fouilla dans sa poche et en tira une pièce de monnaie qu'il déposa dans la main du vieillard.
Celui-ci salua et se confondit en remarcîments.
Robert avait eu tout le temps de l'observer et 11 savait tout ce qu'il voulait savoir 1
Or, pendant cet Incident, voici ce qui se passait dans la galerie n« 7, vers laquelle Maurice était descendu avec son père et Marcel Dubard.
La descente.
Au son de la clodbe, la cage avait descendu dans le puits, et bientôt, au milieu du silence haie* tant de tous les spectateurs, elle avait disparu dans le trou noir.
Pour donner une idée exacte des scènes auxquelles nous allons faire assister le lecteur, il est
qvfij^ r
utile que nous donnions ici en quelques mots la physionomie de ce monde souterrain dans lequel les acteurs de ce récit allaient pénétrer.
Ces grandiose et sinistre tout à la fois.
Nous avons* dit plus haut en quoi consistaient les opérations de sondage.
Une fois le sondage terminé et la profondeur de la houille étant connue, on creuse le puits^
« L'opération est plus ou moins longue, raconte M. Edgard Hément, selon que le terrain est rocailleux ou friable. »
Dans ce dernier cas , on recouvre les parois du puits de boiseries ou de murailles pour combattre les poussées du terrain.
Le puits se divise en trois compartimentSi le premier pour le passage des tonnes servant à remonter à la surface le charbon abattu dans la mine; le deuiième pour Tinstallation des échelleb conduisant au fond des mines; le dernier pour le tuyau d'aspiration d'une puissante pompe destinée à puiser dans les galeries l'eau qui s'y inûltre constamment.
A l'orifice du puifs^ une charpente solide, aux ormes massive!^, qu'en nomme c/ieva/^men^, soutient une énorme poulie sur laquelle s'enroule le câble auquel on suspend les bennes.
Une fois le puits creusé, commence le percement des galeries.
La difficulté est la même que pour le forage des puits.
Les galeries taillées dans des terrains ébouleux sont boisées ou muraiUées^ suivant le plus ou moins de stabilité des parois.
Les galeries muraillées peuvent avoir la forme ae voûtes ovales ou en plein ceintre.
Les galeries boisées sont disposées différemment.
Do distance en distance, on établit dts cadres de
• bois en forme de trapèze, entre lesquels on chasse
des planches ou des bois ronds non équarris* Les
ï)lus grandes galeries ont au plus deux mètres de
hauteur et deux mètres et demi de largeur.
Les galeries ouvertes, on procède à l'exploitation.
Pour qu'elle se fasse d'une façon régulière et méthodique, les premiers soins sont donnés à l'aménagement.
Ainsi, certaines galeries sont affectées à l'aéragc, d'autres au roulage, d'autres enfin au passage des eaux.
Ces dernières §ont môme emploj'ées, dans certaines mines, comme voies de transports. On charge la houille dans de petits bateaux que Ton
amène tasqu'à la base du puits, en se rendant au réservoir qui y est situé.
Telle est en substance la physionomie d'une mine en pleine exploitation.
Qui en a vu une les a, pour ainsi dire, vues toutes.
La descente dans le puitff, on le conçoit du reste, est quelque chose de saisissant et de solennel.
G*est une sensation étrajQge que celle que Ton éprouve quand le câble commence à se dérouler autour de la poulie, et que Ton se sent tout à coup emporté vers les entrailles de la terre.
Tout à l'heure la lumière, le bruit, le mouvement. — Maintenant la nuit, le silence, l'immobilité anxieuse et terrible I
Si vous regardez au-dessous de vous, la trou béant et noir vous donne le frisson.
On serait tenté de remonter, si on osait.
Mais le sort en est Jeté, il faut aller jusqu'au bout; on jette instinctivement un adieu à la lu* mière... et on fait le eacriûce de sa vie.
« D'abord, une sensation Indéfinissable paralyse toute gaieté. A la lueur terne et vacillante des lampes de mineurs, vous ne voyez autour de vous que des murailles suintantes.
« De temps en temps, vous apercevez des trous
noirs dans la paroi, — ce sont des ouvertures de galeries.
« EdôD) la benne est arrivée au fond, vous respirez, quoique la chaleur soit insupportable (la température, d'après de nombreuses observations, croît' f^'un degré pour une augmentation de profondeur de trente- trois mètres environ). » (I)
Ni Maurice, ni Marcel Dubard, ni môme le docteur Bernard n'éprouvèrent ces sensations qui s'emparent de ceux qui, pour la première fois» descendent dans un puits de mine; ils étaient depuis longtemps familiarisés avec de telles impressions, et en ce moment, d'ailleurs, un intérêt supérieur dominait toutes leurs pensées.
Il y avait d'abord, peut-être, le danger sérieux qu'ils allaient courir, mais il y avait surtout, disons-le à leur éloge, le désir ardent d'arriver à temps pour porter secours aux malheureuses victimes de la catastrophe.
.Pendant le trajet, ils n'échangèrent aucune parole, tant leur cœur était oppressé. Ils passèrent successivement sans s'arrêter devant leâ galeries que réboulement n'avait pas ébranlées, et atteignirent ainsi la galerie n"" 7 qui était désignée comme ayant été le théâtre de l'événement.
(1) Histoire <Vun morceau de charbon^ par M. Edgard Hément.
Du reste, à mesure qu'ils approchaient du terme de la descente, la scène changeait d'aspect. .
Un bruit confus de voix, mêlé de plaintes et d'imprécations , montait jusqu'à eux. Les lueurs des lampes rayaient l'ombre en s'entre*crolsant; on allait et l'on venait au-dessus d'eux avec un efifarement plein de désordre ; il était évident que leur arrivée était signalée et qu'on les attendait.
Quand la cage stoppa, elle se trouvait à niveau de la galerie, et une quinzaine de mineurs se précipitèrent à sa rencontre.
— C'est le docteur! c'est Maurice ! c'est Jacques !
Vingt cris partirent à la fois, saluant les nouveaux venus avec enthousîe^sme et comme des libérateurs.
Maurice sauta le premier à terre, puis vint le docteur, puis enfin Marcel Dubard.
A la vue de ce dernier, Mathon, qui était au nombre des mineurs, ne sut réprimer un geste de colère.
— Lui ! s'écria-t-il d'un ton farouche, lui encore! c'est donc pour nous braver qu'on Ta envoyé!
Et un murmure de mauvais aloi s'éleva, comme un sinistre écho à ces paroles.
— Vous choisissez bien mal votre temps, pour me reprocher ma présence dans les galeries, répliqua le jeune ingénieur d'un ton sec et dur; si j'y suis
venu d'ailleurs, c'est sur l'ordre de notre maître à tous, de M. Carpenti£|r, et...
— ; Que disais-je? riposta Mathon en se tournant vers ses compagnons, quand nous demandons qu'on le renvoie... on choisit ce moment, pour nous l'imposer.
— Voulez vous donc m'empôcher de faire mon devoir? Les moyens de sauvetage me regardent... et malgré votre opposition.. *
— Nous nous sauverons nous-mêmes.
— Et comment?
— Nous n'avons pas besoin de vous, et je dirai môme plus, c'est que votre présence... ici... nous inspire moins d'irritation encore que de défiance.
—Ah ! misérable I s'écria Marcel,blessé au vif par cette injure.
Et Dieu sait à quelle extrémité il allait se porter et quelles ^conséquences pouvaient se produire, quand Maurice se jeta entre les deux hommes et repoussa résolument Mathon.
— Qui donc a le droit de commander, de toi ou de moi? lui dit-il avec énergie. Ce que tu fais là, Mathon, est odieux. A cette heure, tout sujet de haine doit ôtre oublié, et nous n'avons qu'à nous occuper des victimes que nous venons sauver l
Puis se tournant vers les ouvriers :
— Et d'ailleurs, ajouta-t-il, M. Marcel Dubard est' descendu à ma sollicitation; il n'a pas késitu à venir exposer sa vie, cûmrae' nous exposons la nôtre, pour secourir nos compagnons malheureux. Il est donc ici sous ma sauvegarde, et le premier qui oserait renouveler les grossières insultes de Mathon pourrait me considérer comme son plus implacable ennemi.
Et maintenant, à l'œuvre, mes amis; nous avons déjà perdu beaucoup trop de temps. Hfitons-nous de nous porter aux endroits menacés et que cjiacun fasse, sans répliquer, ce qui lui sera ordonné soit par M» Marcel Dubard, soit par moi-mùme.
il n'en fallut pas da\antage.
Maurice exerçait une réelle autorité sur les mineurs dont il partageait et dont il allégeait souvent les misères.
On ne demandait qu'à lui obéiri et on se mit im^ médiatement à l'œuvre.
En moins de dix minutes, ils s'étaient partagés en trois groupes, dont l'un était commandé par Mar-* cel Dubard; l'autre, par Maurice; le troisième, enfin, par le docteur
Ce dernier groupe resta à la base du puits, tandis que les deux autres s'engageaient dans les deux voies de la galerie n^* 7.
La galerie no 7
Pendant quelques minutes^ le groupe qui marchait sous la direction de Maurice s'avança dans la galerie en prenant toutes les précautions que leur sécurité réclamait.
L'explosion avait eu lieu à l'extrémité de la galerie sinueuse, et un éboulement s'était produit dont il n'avait pas encore été permis de déterminer l'importance et la gravité.
Dès les premières constatations cependant, il f u t facile de s'assurer que la catastrophe était rdativement moins terrible qu'on ne le supposait.
L'éboulement n'avait désagrégé qu'une faible /partie dès parois muraillées; quelques poutres de soutènement avaient bien cédé sous la pression du terrain, mais c'étaient là des dégâts que l'on pouvait promptement réparer, et Marcel Dubard y donna immédiatement tous ses soins.
Pentlant qu'il s'arrêtait avec son escouade^ Maurice continuait sa route avec la sienne.
Il s'agissait pour eux de fouiller prudemment les décombres amoncelés et de rechercher les victimes mortes ou respirant encore qui pouvaient y être enfouies.
A ua moment^ et tout eu marchant^ Mathon se rapprocha de Maurice.
— Savez-vous bien, monsieur Maurice, lui dit-il ù voix rapide et basse, que les camarades et moi nous ne sommes pas contents de vous?
— Vraiment ! lit Maurice en se retournant ; et qu'ai-je donc fait qui ait pu vous déplaireT
— Oh l il ne faut pas railler, voyez-vous, car ce qae je vous dis est sérieux.
— De quoi s'agit-il?
— De votre conduite de co matin.
— Ne suis-Je pas allé, avec vous, chez M. Garpentier?
— Sans doute ; mais vous auriez aussi bien fait de ne pas venir.
— Pourquoi cela î
— Parce que vous n'avez rien dit, que vous avez opiné du bonnet à toutes les réponses du patron^ et qu'en dernier lieu vous êtes resté seal ft tabofer avec lui.
; — Et c'est là ce qui te contrarie..?
Mathon fit un geste soupçonneux.
— Oh I ce n'est pas tout, répondit-il, et nous avons emcore d'autres grief?.
-- C'est un acte d'accusation complet.
— Peut-être.
— Voyons le second chef?
Il est plus grave.
'— Diable!
— Tout àTheure^ quand j'ai interpellé le Dubard sur sa présence parmi nous» vous vous êtes interposé et vous avez même été très-dur pour mol.
— Ne le méritais-tu pas? Etait-ce bien le moment pour engager une querelle quand le danger est autour de nous, quand nos compagnonjs attendent nos secours avec impatience?
— Possible I mais je n'aime pas que Ton ait deux visages, et il faudra bien qu'avant peu vous vous décidiez à être aveo nous ou contre nous.
— Tu me menaças !
— Je vous avertis, tout au plus... mais Theure venue, vous verrez bien si je canne»
Maurice haussa les épaules et appuya son regard plein de résolution et de fermeté, sur le front de son farouche interlocuteur.
— SoitI répliqua-t-il, nous verrons celai Seule*ment, d'ici-là, écoute bien à ton tour ce que j'ai à te dire. Je ne suis et ne veux être l'esclave ni de M. Carpentier, ni de Tassociation à laquelle nous appartenons tous deux; je n'entends relever que de ma conscience, et jamais^ entends-tu, jamais, toi ni les tiens, vous n'obtiendrez de concession de ma part, soit par la menace, soit par la violence;
— 2iy —
tiens toi donc cela pour dif, et j'espère que lu n*y rereviendras plus.
Maurice prit les devants, sans plus ge soucier de Mathon qui grommelait derrière lui.
On arriva ainsi peu après à un chantier d'abattaga qui avait étô plus particulièrement endommagé.
Des débris de planches, mêlés à des pans de murailles écroulés, interceptaient le passage, et l'on pouvait craindre que quelques malheureux n'eussent trouvé la mort en cet endroit.
On se mit au travail.
On déblaya le terrain, on releva les débriSi on ouvrit péniblement un sentier, mais nulle part on ne rencontra un seul vestige d'homme ou d'enfant enseveli.
On finit par passer outre.
Tout à coup, un cri partit du milieu de la troupe» et chacun suspendit sa marche.
— Qu'y a-t-il? demanda vivement Maurice, en s 'adressant à celui qui avait poussé le cri.
— Je crois que nous brûlons I répondit ce dernier.
— Qui te le fait supposer?
— Regardez.
Maurice se baissa à terre, et projeta les reflets de sa lampe sur l'endroit qui lui était indiqué. Tout son sang se glaça dans ses veines...
A seg pieds venait de rouler le tronc mutilé d'un mineur.
— C'est Lormeau ! ût un deg ouvriers qui s'était précipité pour l'examiner ; il travaillait au bout de la galerie, au moment de l'explosion, il aura été lancé contre la muraille, et il en est mort.
— Le malheureux! lit Maurice avec un frisson.
— Oh I pour ce qui est de lui, continua l'ouvrier, il n'est plus à plaindre, mais c'est sa femme !
— Combien a-t-il d'enfants?
— Cinq I
— Horrible I horrible I...
Un silence de stupeur succéda à ce rapide et lugabre colloque.
— Eh bien ! c'est la mère Lormeau qui va en faire du chabanais, dit Mathon au bout de quelques secondes^ et M». Carpentier et les autres n'ont qu'à bien se tenir.
—Mais c'est là un de ces accidents douloureux que nul ne pouvait prévoir ni prévenir, objecta Maurice, un patron n'en saurait être rendu responsable sans injustice.
— Si vous voulez, répliqua Mathon d'un ton incisif ; mais, tout de même, il n'est pas mauvais de le laisser croire...
Cependant on avait relevé le corps et on l'avait
placé sur le revers du chemin pour le reprendre au retour.
Cette opération se ût au milieu du silence général, et sans qu'aucune autre réflexion fût prononcée.
Quand elle fut terminée, chacun se remit en marche, absorbé par les pénibles impressions que cet incident lui avait inspirées.
Mais ils n'avaient pas fait cinquante pas, qu'ils s'arrêtèrent de nouveau et échangèrent des regards inquiets.
Ils venaient d'atteindre un endroit de la galerie où aboutissait un de ces puits, dans lesquels on ne descend qu'à l'aide d'échelles très-étroites, et qui donnent passage au corps d'un homme seulement.
Comme ils approchaient de ce puits, un bruit singulier avait frappé l'oreille de ces hommes ha« bitués à écouter au milieu du silence et à percevoir le moindre son ou la moindre lueur à travers les ténèbres.
— N'avez- vous pas entendu? fit Jacques en se penchant vers Maurice.
-- En effet l répondit ce dernier.
— Qu'est-ce que cela peut être ?
— On dirait le souffle haletant d'une poitrine humaine.
■—C'est quelque nouvelle victime,
— Probable.
— Ecoutons.
Tous se courbèrent et retinrent leur respiration pour mieux entendre.
Mais, peu à peu, le bruit s'était accentué davantage, et maintenant 11 était facile d'en déterminer le véritable caractère.
Evidemment, un mineur s'était engagé dans le puits à la base duquel ils se trouvaient, et il descendait dans la mine par l'échelle étroite et glissante.
Au bout d'un instant, toutes les incertitudes et tous les doutes disparurent, car une voix aiguë et claire ne tarda pas à s'élever, qui jeta aux échos des ténèbres ce refrain d'un chant patriotique qui a eu son jour de popularité :
Mourir pour la patrie, C'est le sort le plus beau, Le plus digne d'envie!
Et le dernier vers s'éteignait dans l'air, quand le chanteur, sautant des derniers échelons, vint tomber au milieu du groupe attentif.
Une même exclamation de surprise s'échappa à sa vue de toutes les lèvres.
— - Le Pâlot I dirent à la fois tous les mineurs.
— Lui-môme, répondit L'enfant en saluant avec une importance comique.
— Et que Tiens-tu faire ici? demanda Mithon qui soupçonnait quelque incident.
— Je viens ici pour affaire sérieuse, dit le Pâlot, et c'est précisément vers vous que je guis dépêché en aoQbassadeur.
Le mal de Jeanne
Pendant que tout ce qui appartenait de près ou de loin à Tusine, c'est-à-dire tout le bourg de Varennes, attendait anxieux le résultat des recherches faites ou des mesures prises à Teifet de sauver les victimes de la catastrophe, un homme s'était retiré presque indifférent, ou du moins absorbé pjir un chagrin plus profond ou une inquiétude plus poignante.
C'était un ouvrier cependant, et l'un des plus dévoués à M. Carpentier ; mais à cette heure il souffrait lui-même d'une peine horrible, et son coeur
déchiré était incapable de s'Intéresser aux malheurs d'autrui.
LepèreMorion était en proie à une peur sans nom.
Cette maladie de Jeanne qui se manifestait si subitement, et sans cause apparente, répouvantalt au delà de toute expression.
Pendant que le docteur examinait la malade^ et recueillait ses réponses articulées d*une voix faible et confuse, il était là, haletant, oppressé, cherchant à lire sur le visage de l'homme de l'art rimpression qui pouvait s'y trahir.
Mais le docteur était impassible.
La consultation dura à peine cinq minutes, puis M. Bernard écrivit une ordonnance insignifiante» recommanda le repos et gagna la porte, en promettant de revenir le lendemain.
Le père Morion le suivit Jusque sur le chemin.
—Eh bien,mon8ieurBernard^demanda-il,Ie regard pleinde trouble... êtes-vous content delà petite?
— Oai^ mon ami, répondit le docteur avec une grande douceur, et J'espèie qu'elle sera tout à fait bien dans quelques jours.
— Mais qu'a-t-elle donc ?
^ C'est bien difficile à t'expllquer autrement que par des termes techniques que tu he comprendrais guère et qui ne t'éclalreraient pas.
— Ce n'est pas grave, au moias.
— Pas du tout.
— Vous me le promettez?
— Je le jure.
Par un mouvement plus prompt que la pensée, Morion saisit les mains du docteur, qu*ll porta vivement à ses lèvres.
— Que fais-tu donc? lit le docteur, en retirant sa main.
Le mineur remua lentement la tête.
•^ Ahl c'est que vous ne savez pas comme je l'aime, répondit-il d'une voix passionnée. Pauvre chère âme, c'est tout ce qui me reste du passé! £t puis elle est si bonne, elle m'aime tant aussi! Voyez-vous, quand je pense & cela, j'ai le cœur bien triste.
— Il faut rdaçir contre ces défaillances.
— C'est plus fort que moi.
— Je reviendrai demain.
— Ne manquez pas, n'est-ce pas? et si elle allait plus mal, si ça devenait grave, vous ne me cacheriez rien, vous me diriez touti
— Jate le promets I
Morion rentra un peu consolé.
Mais sa tristesse persistait néanmoins et il vint s'asseoir au chevet de Jeanne.
Celle-ci s'était presque dressée sur son séant et elle épiait son visage d'un œil ardent.
Morion frissonna sous l'étrange expression de ce regard,
--' Qu'as- tu, ma pauvre enfant ? balbutla-t-il; et pourquoi me regardes- tu ainsi?
^ Vous avez suivi le docteur, dit Jeanne, il vous a parlé de moi?
— Sans doute.
— Que vous a-t-il dit?
— Rien que des choses rassurantes... Ca rie sera rien; il me l'a répété à plusieurs reprises, et il a ajouté même que, dans trois ou quatre jours, tu serais tout à fait bien.
— Et c'est tout?
— C'est tout.
— Alors, vous êtes rassuré?
— Ça se voit, n'est-ce pas?
Un pâle sourire éclaira les traits amaigris de Jeanne, puis elle laissa retomber sa tête fatiguée sur l'oreiller et ferma doucement les yeux.
Morion demeura quelque temps à la contempler en silence*
La respiration de la jeune fille était calme; aucune souffrance ne venait contracter ses traits ; elle entrait évidemment dans une phase d'apaisement, qu'il importait de ne pas troubler»
Il marcha sur la pointe du pied et alla s'asseoir près de la fenêtre.
Puis il resta là longtemps, le regard perdu à l'horizon, l'esprit plongé dans un océan de pensées vagues, sans se douter de ce qui se passait hors de cette chambre où son enfant dormait.
Tout à coup, il releva le front.
Il venait d'entendre le bruit de pas f crtifj dans le sentier gui conduisait à sa cabane.
Il se pencha au dehors, et aperçut une femme.
C'était Berthe!
Il ara vivement à elle.
— Et Jeanne? demanda Berthe, dès qu'elle l'aperçufé
— Ah I vous êtes bonne, et le ciel vous bénira, s'écria le père Morion. Dieu merci j le docteur n'est pas inquief> et ce ne sera rien.
— Puis-jela voir?
— Venez, venez I La pauvre enfant va être bien heureuse !
Au bruit de ces quelques paroles, échangées cependant à voix basse, Jeanne était sortie de son assoupissement.
En reconnaissant Mlle Berthe Oarpentier, elle poussa un petit cri, et son visage se couvrit d'une subite rougeur..
— Je resterai quelque temps auprès d'elle, dit
alors BertLe en se tournant vers le père Morion Lucy viendra me rejoindre dans une demi-heure. Vous pouvez donc nous laisser seules jusque-là.
— Comme vous le voudrez, mademoiselle, répondit Vezcellent père; avec vous^ je sais gue ma Jeanne est mieux encore qu'avec moi I
Et il sortit.
Berthe s'approcha aussitôt du lit de Jeanne et s'assit à son chevet.
La pauvre enfant était bien inquiète, elle aussi ; elle avait failli s'évanouir quand elle avait vu Maurice disparaître dans le puits ; et ce n'est gue par un effort surhumain qu'elle était parvenue à cacher à tous ce gui se passait dans son cœur.
Aussi, dès gue la foule se fut dispersée, et comme son père se trouvait retenu à la mine par l'intérêt puissant gui se dégageait pour lui du drame gai s'y accomplissait^ elle s'empressa de s'éloigner sans rien dire à personne. — Heureuse d'occuper son cœur et de le distraire par Tattrait d'une bonne action, elle était accourue en toute hâte vers l'habitation d.e Jeanne, où Lucy devait la venir rejoindre.
— Jeanne I ma pauvre Jeanne, dit-elle d'un ton affectueux, comme te voilà pâle et triste! Ta as donc bien souffert?
Jeanne ût un signe afûrmatif.
— Mais ce n'est pas dangereux, continua Berthe ; le médecin Ta dit.
— Je le sais, répondit Jeanne.
— Et cela t'a rassurée ?
— Un peu I
— Alors, il faut reprendre courage. Il ne faut pas se laisser abattre de la sorte, d'abord^ pour toimême... et ensuite... pour ton père.
^ Mon père I ût Jeanne avec un frisson»
Berthe la regarda étonnée.
— Qu*as-tu donc ? demanda-t-elle.
— Rien.
— On dirait que tu as peur.
— Moi!
— Est-ce que ton père t'a grondée, est-ce qu'il t*a fait de la peine?
— Lui 1 c'est le meilleur des hommes.
— A la bonne heure; 11 n'a plus que toi au monde; tu es toute sa joie, tout son bonheur^ et la moindre souffrance que tu éprouves est poar lui...
Berthe n'acheva pas.
Un sanglot venait de s'échapper des lèvres de Jeanne, et des larmes abondantes avaient jailli de ses yeux.
Berthe lui prit les mains avec une effusion de tendresse.
— Mon Dieu! a'éeria-t-elle. Mais qu'y a*t-ilt Saistu bien que tu m^effraies 1
Jeanne ne répondit paSé
— Voyons^ réponds^ insista Berthe, ne me cache rien ; il y a autre chose que tu ne veux pas dire ; entre femmes, on peut tout se*confler, et je vois bien que tu es malheureuse*
— Oui, oui, bien malheureuse! murmura Jeanne, en roulant sa tête dans ses mains.
— Parle alors...
— C'est que c'est horrible !
■ — Quoi?
— Non.«. Je n'oserai Jamais !... Vous^ si douce^ si pure) si bien élevée...
. -^ Eh bien?
— Vous ne pourries comprendre.
— C'est donc bien grave?
— Vous allez me mépriser.
-- Que dls-tu ?
Jeanne se tordit les mains avec violence.
— Et cependant, balbutla-t-elle, je ne puis rester ainsi plus longtemps sans mourir la^ Ce secret me tue*., et puis, qui sait.i. si un malheur arrivait-^.
— Jeanne, calme-^tol...
Jeanne se dressa sur son séant.
— - Ecoutez, dit-elle tout à coup, d'une voix pleine de fièvre, écoutez... A vous, qui n'avez pas même
le soupçon de ces choses odieuses, je veux fout dire, car vous seule êtes assez pure pour me pardonner I
«- Explique«tol#
-^ J'y suis résolue; je vais tout tous confier, mais auparavant^ laissez-moi vous adresser une prière.
— Laquelle?
^ Si dans quelque temps... on. ne peut tout prévoir... si je venais à mourir.
— » Tu es folle.
— Non l mais si ce malheur arrivait, et que... c*est affreux à dire..* enfin, jurez-moi, mademoiselle Berthe^ que si je venais à mourir, jurez-moi que vous prendriez soin de mon enfant ?
Et, épuisée par cet aveu douloureux, la malheureuse alla cacher sa tôte échevelée dans son oreiller.
Berthe était restée terrifiée.
Lui! c'est luil
Non loin de la cabane habitée par le père Mo rion, s'élevait un petit bouquet d'arbres qui n'é-
tait sépara de la forêt que par un espace de terrain d'environ mille mètres.
C'est dans cette oasis de verdure, qu'après son repas le père Morion allait d'ordinaire fumer sa pipe et prendre un peu de repos.
C'est de ce côté qu'il se dirigea, après avoir laissô sa fille en compagnie de Mlle Carpentier.
Depuis le matin, il étouffait.
Il avait besoin d'air.
Bien que le docteur l'eût calmé, bien que la présence de Berthe fût pour lui un motif de sécurité complète, cependant toute inquiétude n'avait pas disparu de son esprit.
Il était soucieux.
Cette indisposition subite de. Jeanne^ à laquelle il ne pouvait donner une cause matérielle, le troublait profondément.
Les explications du docteur ne l'avaient pas complètement rassuré ... Il voyait toujours son enfant défaillante et pâle, sans mouvement et sans vie, et près de rendre, entre ses bras^ son dernier souffle,
IL craignait qu on ne lui cacbât quelque chose; et vaguement, instinctiveûient, il soupçonnait quelque danger sérieux dans Tétat de Jeanne.
Il gagna le petit bois à pas lents et s'assit sur un tertre deg zon, aux pied? de quelques ormes vigoureux.
L'air pur et frais qui venait de la forêt prochaine lui faisait du bien à respirer... RëlatiTemesti en ce moment^ ilfe trouvait heureux.
Et peu à peu il oublia ses appréhensions.
Puis^ chose bizarre peut-être, — mais logique cependant) — le calme de la nature ne tarda pas à le pénétrer^ le charme du tableau qui se déroulait devant lui berça doucement son esprit, et il Huit par s'assoupir, la tète appuyée dans ses mains.
Il avait passé toute la nuit à travailler, ef, le matin, il n'était rentré chez lui que pour y trouver son enfant malade.
Il était brisé de fatigue et d'émotions !
Il s'endormit et resta ainsi près d'une demiheure.
Quand il revint à lui, il avait presque oublié <:e qui s'était pasbé, et se sentit comme réconforté.
Il promena son regard incertain de tous côtés^ et y> le sentiment de la réalité le reprit insensiblement.
Alors, avec le souvenir de Jeanne, le désir de la revoir s'empara de lui.
n se leva.
Mais il n'avait pas fait deux pas qu'il se prit à tressaillir.
Quelques mots venaient d'être prononcés à peu
de diatance» k travi^rs kagaels il avait cm entendre son nom.
Il prêta l'oreille, tout en ploDgeant son r^ard sous les arbre9.
Dans le petit bois, il y avaiti & quelque distance de lui, deux hommes, dont Tan lui faisait face, dont l'autre lui tournait le dos.
Il ne put distinguer ce dernier, mais il reconnut l'autre tout de suite.
C'était Mathon.
Il écouta.
— Vous savez I disait Mathon sur un ton moitié sérieux, moitié railleur, il parait que la petite est malade depuis ce matin.
— Qui t'a dit cela?
— Le Pâlot ; il Ta gardée pendant que le père allait chercher le médecin*
— Eh bien?
— Ëhbien! ça vous regarde; et d'après ce que j'ai pu comprendre,. c'e$t là une maladie dont vous ne ^ seriez pas tout à fait innocent.
— Que veux-tu que j'y fasse?
— Ah ! ni moi non plus ; mais, tout de même, il y a à se méûer, car je connais le père, et s'il venait h savoir...
L'interlocuteur de Mathon haussa les épaules, et ne répondit pas sur-le-champ.
Quant à Morion^ il était devenu livide, et une sueur glacée avait perlé à ses tempes.
Quel était cet homme^ auquel on parlait ainsi de sa fille ? En quoi pouvait-11 se trouver môié à l'indisposition de Jeanne ?
Un nuage passa sur ses yeux.
Mais il était trop vivement intéressé par ce qu'il venait d'entendre pour ne pas essayer d'en entendre davantage, et, Toroille tendue, les deux mains sur ses lèvres pour comprimer sa respiration, il attendit la suite de cette étrange conversation.
— Laissons cela, reprit l'interlocuteur de Mathon, dans lequel le lecteur a dû déjà reconnaître Robert Linley; si ce que tu dis est vrai, si ce que tu supposes doit arriver, Ils n'auront à se plaindre de moi; mais en voilà assez sur ce sujet et nous avons à nous occuper d'autres choses.
— De quoi donc?
— Le Pâlot ne t'a rien dit ?
— Bien.
— Il se passe cependant des choses fort graves.
— Lesquelles?
— Un jour, au bord du Puits abmidonnéf tu as cru t'être débarrassé d'un homme qu'à bon droit je considérais comme dangereux.
— Berger?...
— Précisément.
'o Eh bien ! il est mort.
— Il est vivant, au contraire, et il a surpris notre secret !
-- Et cet homme est à Varennes ?
— Depuis quelques jours.
— Mais qu'y vient-il faire?
— Tu le demandes !... Il vient nous épier et nous trahir.
Mathon fit un mouvement de farouche menace.
— C'est ce que nous verrons, dit-il avec une sombre résolution ; et si vous voulez bien me donner son signalement, je vous réponds qu'avant peu il aura cessé d'être dangereux.
Robert le contint du geste.
— Il ne B*agit point de s'exposer, à Theure où un danger sérieux nous menace.
— Mais il nous dénoncera.
— Nous ne lui en laisserons pas le temps.
— Que ferez-vous ? **
— J'ai mon idée.
— Cependant...
— Ne m'as-tu pas dit que Lormeau a été tué ce matin, dans la mine ?
— Et je le répète.
— C'était un des nôtres...
— Parfaitement.
— Et sa femme^ si je ne me trompe, est une mégère qui n'est pas facile à mener.
— Vous y êtes.-
— Eh bien... je fais mon affaire du reste... Tu Tas te rendre aa cabaret tenu parla mère Lormeau... ef, avant une heure, j'irai t'y rejoindre.
— Mais que faudra- t-il lui dire, en attendant?
— Tu lui diras que Vlntemationale n'est pas sans cœur et sans entrailles, comme les patrons, et que l'association, prévenue du malheur qui vient de la frapper, lui envoie un secours de cinq cents franc?.
— C'est beaucoup !
— C'est le quart de ce que je ferai pour elle. Mathon se prit à rire.
— Excusez ! dit-il, vous n'y allez pas de main morte ; et j'en connais plus d'une qui vous livrerait son époux à meilleur marché !
Morion h'avait pas perdu un mot de la conversation à laquelle il venait d'assister. L'intérêt poignant qui s'en dégageait lui avait fait un instant oublier Jeanne.
Mais quand il vit Mathon se lever et se disposer à partir, la mémoire lui revint tout à coup, son regard se fit ardent et s'attacha avec une sorte de fièvre au visage de Robert.
C'est à peine si Morion connaissait ce dernier ;
il ravâit rencontré une fois ou deux tout au plus, et s'était contenté de le saluer sans le regarder.
Mais cette fois ce fut différent.
Il voulait que les traits de cet homme restassent profondément gravés dans sa mémoire pour ne plus l'oublier ! Jamais œil humain ne s'éclaira de plus ardentes effluves!
Et alors un phénomène curieux, inattendu se produisit.
Pendant quelques minutes il resta là, debout, elTaré, pressant son front de ses deux maios, et comme si, sous cette pression obstinée, un souvenir depuis longtemps oublié avait tout à coup jailli de son cerveau, il secoua vivement la tête et poussa un cri.
— Lui! c'est luil balbutia-t-il, presque épouvanté et sans cesser de suivra du regard Robert Llnley qui s'éloignait.
— VoujB connaissez donc M. Robert Llnley? fit en ce moment une voix qui s'éleva derrière lui.
Morion, absorbé par d'autres pensées, n'avait entendu personne s'approcher*
Il se retourna surpris; 11 aperçut à quelques pas trois hommes, d'ont l'un était le niendiant, dont naus avons déjà parlé, dont les deux autres étaient des gendarmes d'une brigade voisina de Vârennes.
Ce3 derDiers arrivaient à rusine^ appelés par les événements de la nuit.
Sar ua geste du mendiant, ils s'éloignèrent^ le laissant seul avec le père de Jeanne.
MorioQ ne comprenait pas bien l'interpellation dont il avait été l'objet
Il connaissait le mendiant pour l'avoir rencontré quelquefois dans le bourg, mais il ne savait ni qui il était, ni d'où il venait, et s*était demandé quelquefoismôme, si ce n'était pas le pire des vagabonds.
Ce sentiment n'était pas fait pour lui inspirer confiance.
Mais en le rencontrant, cette fois, avec deux représentants de la loi, ses préventions disparurent presque immédiatement, et il se sentit même attiré vers lui par une sympatbie indéfinissable.
D'ailleurs, cet homme venait de lui parler de îlobert Linley, au moment où la vue de ce dernier éveillait tout à coup dans son esprit un souvenir qu'il y croyait enfoui à tout jamais; et il y avait dans le rapprochement comme un fait providentiel, auquel il n'était point disposé à se soustraire.
Cependant un reste de méfiance persistait ; et il adressa un regard profond à son interlocuteur :
— Mais, vous-même, répondit-il, vous le connaissez aussi?
— Parbleu ! dît le mendiant. — Seulement, moi
c'est tout simple — et il y a loDg:lemps que je le rencontre.
— Quel est donc cet homme?
— Un ingénieur.
-- Il n'est à l'usine que depuis quelque temps ?
— Trois ou quatre mois au plus.
— Et, auparavant, il habitait Paris?
— Sans doute.
— Vous l'y avez connu ?
— Un peu.
— Il est marié ?
— On le dit.
— Et riche?
— On le croit.
Morion baissa le front et se prit à réfléchir. Le mendiant continuait de l'observef , et il prenait un vif intérêt à la situation.
— Voyons, reprit-il peu après, il y a U quelque chose qui ne me semble pas ordinaire...
— Peut-être, répondit le père Morion.
— La vue de cet homme vous a frappé tout à l'heure.
— En effet.
— Je rai bien remarqué... mais d'où venait votre étonnement, que voulaient dire ces paroles que J'ai recueillies en passant : Lui! c'est Ml
Le père Morion hésita un moment ; une fois en-
core il pressa son front de ses deux mains^ et un nouvel éclair sillonna son regard.
— Non! nonl murmura-t-il avec effort, c'est impossible, je ne me trompe pas ; deux hommes ne peuvent pas se ressembler, comme celui-ci ressemble à l'autre.
— Quel autre ?
— C'est la même voix, la même taille, le même regard.
— De qui parlez-vous?
Le père Morion eut un mouvement ner?eux et ne répondit pas.
Lemendiant était vivement intrigué. Instinctivement, il comprenait qu'il était sur la piste d'un mystère et il ne voulait pas lâcher le mineur sans lui avoir arraché son secret.
Il se rapprocha encore et reprit :
— Vous avez habité Paris? dit-il, en plongeant son regard sur le regard de Morion.
Ce dernier tressaillit.
— Il y a quelques années de cela? continua le mendiant.
— Oui.
— Vous étiez marié.
— A une bonne et excellente ménagère, la meilleure des fenimes.
— Vous aviez beaucoup d'enDents ?
— Cinq petits anges, monsieur.
— Et ils sont morts ?
— Tous... la femme, les enfants. Jeanne seule m'est restée.
Le père Morion eut un sanglot. Le mendiant se tut.
IL se fit un silence.
— Nous étions si misérables! reprit bientôt après le brave ouvrier. Souvent, il n'y avait à la maison ni pain ni feu^ c'était horrible 1
— Vous étiez maçon?
— Oui.
— Et c*est à Paris que vous avez rencontré M. Robert Linley?
— Je ne sais pas comment il s'appellCé
— Enfin, c'est bien lui?
— J'en mettrais ma main au feti.
— Et pourquoi sa vue a-t-elle produit sur vous cet effet?
Morion leva les yeux au ciel.
— Ah l c*est que c'est un Cruel souvenir, dit-il avec un frisson*
— Quel souvenir? insista le mendiant;
— Jamais hiver n'avait été plus rigoureux; j'avais déjà vu mourir quatre de mes enfants, et ma femme venait de prendre le lit. Mais quoi ! je n'avais rien à lui donner ; elle avait faim, elle avait
froid, et rien ! rien l ma pauvre Jeanne pleurait auprès de sa mère, et celle-ci dévorait ses larmes et cachait ses souffrances pour ne pas m'alarmer davantage. J'avais la tête perdue^ des idées de suicide s'acharnaient après moi. Je sortis fou de douleur et de désespoir...
— Oàalilez-vous?
— Est-ce que je sais? J'allais mendier^ faire pis peut-être; je n'avais plus conscience de rien, et il me semblait que je n'appartenais plus à ce monde.
— Qu'arriva-t-11?
— Une chose bizarre.
— Dites.
— Au bout^ d'une heure, je me trouvais au coin du carrefour Buci, quand un homme vint à passer. Il rasait de si près le trottoir, que je n'eus qu'à tendre la main pour le toucher. Vingt autres avant lui étalent passés qui n'avaient pas seulement pris garde à moi. Celui-ci s'arrêta et se mit h me consi« dérer avec attention.
— Et que vous dit-il?
— Après m'avoir demandé succinctement mon histoire, il me mit dans la main une pièce de cinq francs : allez porter cela à votre femme, me dit-il, et si vous voulez en gagner cent fois autant, c'està-dire vous mettre, vous et votre femme, pour longtemps à l'abri du besoin, venez demain à cette
même place et à cette même heure^ et ie vous ex pliquerai la nature du travail que j'ai à vous demander.
— De quel travail b'agissait-il?
— Ah! je ne me le demandai pas dans le moment, Targent que Ton m'avait mis dans la main me brûlait, je pouvais avec cela porter à ma femme de quoi alléger sa souffrance, et je ne songeai pas à autre chose.
— Mais le lendemain?
— Le lendemain, ce fut différent. Je me rapp:lai la proposition qui m'avait été faite, et je me rendis au carrefour Buci.
— Votre inconnu s'y trouvait?
— Depuis quelques minutes.
— Et en quoi consistait le travail qu'il voulait vous commander?
— C'est ici que commence le mystère.
— Voyons!
— Il s'agissait d'un escalier secret, depuis longtemps condamné, qu'il fallait rouvrir.
— Où cela?
— Attendez. Mon premier mouvement fut de refuser. Je craignais de me trouver mêlé à quelque affaire ténébreuse, et mes scrupules étaient bien naturels.
— Vous êtes un honnête homme!
— Je puis le dire.
— Et qu'objecta l'inconnu à votre hésitation?
— Il me rassura tout à fait.
— Comment cela?
— Il me racon(a qu'il habitait le second étage d'un hôtel dont le premier était occupé par une jeune femme veuve et qui était sa maltresse. Cette femme avait des convenances à garder; elle ne voulait pas mettre le public dans la confidence de ses faiblesses^ et Tescalier mystérieux était destiné à protéger le secret de leurs relations.
— Le motif était plausible !
— Je le crois.
— Et vous avez consenti ?
— Le lendemain soir, après avoir prévenu ma femme, je partis avec mon inconnu.
— Et où allâtes- vous ?
— Je l'ignore. On m'avait bandé les yeux, et je n'ai vu que l'escalier auquel J'ai travaillé et le salon dans lequel il donnait accès.
— Mais la femme, la jeune veuve ?..•
— Je l'ai vue deux fois.
— Elle était belle, n'est-ce pas? Trente ans à peu près, et le salon était meublé avec luxe, et vous devez vous rappeler que l'hôtel où vous fûtes amené était situé entre cour et jardin ?
Le père Morion fit un mouvement efijrayé.
— Voua connaissez donc cette histoire? s*6cria-t-ilj au comble de la surprise.
Le mendiant mit un doigt sur ses lèvres.
— Je connais bien autre chose... répondit-il. Mais, pour le moi];ient, il ne faut plus parler de cela...
— Pourquoi?
— Seulement, j'aurai besoin de vous.
— Dans quel but?
— Je vous le dirai.
— Mais qui êtes-vous donc, vous qui m'in terre gez ainsi, vous qui...
— Le mendiant tira une carte de sa poche et la montra au pèreMorion.
Et comme ce dernier ne pouvait réprimer un geste de surprise,
— A bientôt, ajouta le mendiant, et si vous voulez suivre un bon conseil, ne faites part à personne de ce que vous venez de me confier.
Go qu'il y avait sur la carte du mendiant.
Quand le père Morion rentra, il trouva Jeanne levée, et assise auprès de la fenêtre.
Berthe Tavait quittée depuis quelques minutes seulement^ et elle s'était accoudée à la fenêtre pour respirer Tair pur du soir.
Dès qu'il l'aperçut, le père Morion alla à elle, et lui prit les mains avec une tendre sympathie.
— Levée ! dit-il, comment te voilà levée, mais cela peut te fatiguer, et il ne faudrait pas...
•— Non, père, ne craignez rien, répondit Jeanne; je me sens l)eaucoup mieux^ et cet air me fait du bien.
— Le fait est qu'à ne juger que sur l'apparence, il me semble que l'œil est plus vif, et les couleurs sont revenues à tes joues.
Jeanne pressa son cœur de ses deux mains, elle seule sentait bien sa souffrance, et ce que son père prenait pour l'indice d'un retour à la santé n'était que l'effet de la fièvre qui brûlait ses veines.
Elle avait entendu une partie delà conversation de son père avec le mendiant, et elle était horriblement inquiète.
— Puisqu'il en est ainsi, reprit Morion bientôt après, je vais te demander la permission de m'absenter quelques instants.
— Vous voulez sortir? fit Jeanne en frissonnant, comme si cette intention de son père répondait à un désir de son cœur.
— Tu vas comprendre, dit Morion: il est arrivé
ce matin un épouvantable malheur à lamine. Il y a peut-être là beaucoup de victimes. Maurice et M. Bernard sont descendus dans le puits ; et puisqu'ils se sont toujours montrés affectueux et bons pour nous, il y aurait de l'ingratitude à ne leur témoigner aucun intérêt.
— Vous avez raison,
— Mais je ne serai pas longtemps absent, d'ailleurs.
— Oh ! ne vous inquiétez pas de moi, je n'ai besoin de rien.
— Pauvre chère enfant ! décidément, tu es mieux, n'est ce pas ?
— Tout à fait.
-* A la bonne heure, je me reprochais déjà de t'avoir laissée seule avec Mlle Berthe.
— Vous avez été retenu ?
— Oui.
— Je vous voyais d'ici causer avec un mendiant.
— (Vest cela.
— Que vous disait-il donc de si intéressant ?
Et en prononçant ces mots^ Jeanne attendait, le regard suspendu aux lèvres de son père.
— Il me disait des choses graves^ répondit Morion.
— Quelles choses ?
— Et d'abord— ce mendiant n'est pas ce qu'il
paraît.
— Vraiment?
— Il m'a montré une carte qu'il porte sur lui et sur laquelle il y a son nom et sa profession.
— Quel est son nom?
— 11 s'appelle Lemonnler.
— Et sa profession?
— Il est agent de police.
Jeanne joignit ses mains pâles.
— Agent de police! répéta-telle, et que vient-il faire à Varennes? Serait-ce pour la grève?
— Je ne pense pas.
— Il vous l'a dit ?
— Non, mais il m'a laissé entrevoir qu'il avait
un autre but.
— Lequel?
— Une piste qu'il suit, un coupable peut-être, qu'il est chargé de surveiller.
Jeanne se leva à demi.
— Mais ce coupable, il vous l'a nommé ? demanda-t-elle avec effort.
• — Sans doute.
— Est-il possible qu'il se trouve à Varennes quelqu'un que la police ait à rechercher?
— Gela est cependant.
— Et cet homme, vous le connaissez ?
Morlon ût un geste discret.
•^ Il ne faut parler à personne de tout ceci, répondit-il d'un ton mystérieux. D'ailleurs, il n'y a encore rien de certain, et il importe de laisser la police faire son œuvre.
— Mais cet homme, père, dites-moi au moins son nom?
— Curieuse !
— Je vous en prie.
— Âhl si tu n'étais pas souiTrante...
— Son nom 1 son nom 1
— Eh oui... il s'appelle RohertLinley,est-tu contente? dit le père Morion en embrassant sa fille.
Puis, sans ajouter un mot, sans môme chercher à juger de l'effet que ce nom produisait sur Jeanne, il s'éloigna, laissant la pauvre enfant plus morte que vive, mais s'efforçant de cacher à son père l'émotion douloureuse qu'elle venait d'éprouver.
Le père Morion pressait le pas.
Il ne voulait pas s'attarder longtemps, mais il voulait voir.
Il n'avait rien su du résultat des recherches faîtes dans la galerie n<» 7, et cela l'intéressait profondément.
Il gagna le bourg et se dirigea vers le puits.
Chemin faisant, il saisit' au vol quelques fragments de conversation et apprit ainsi que le docteur
était revenu avec son fils et que M. Marcel Dubard avait assuré le service.
Tout était en partie réparé^ mais on comptait trois
victimes.
Ce n'était pas la première fois que pareil accident se produisait dans les mines, et le nombre des blessés et des morts avait été souvent plus considérable.
M. Garpentler était venu au secours des familles* on avait assuré le sort des veuves et des orphelins, et Tordre, un moment troublé, s'était bien vite rétabli*
Cette fois Morion remarqua qu'il n'en était pas de même.
Etait-ce la suite de Vémotlon causée par la grève du matin qui causait ce trouble inusité? étaient-ce d'autres raisons qu'il ne pouvait apprécier?
Il n*en savait rien.
Toujours est-il qu'il rencontra partout, sur soU passage, une animation singulière, qui n'avait aucune assimilation possible avec ce qui avait pu sd passer antérieurement.
Les visages étaient sinistres, les regards farouches^ les attitudes menaçantes.
Les femmes parlaient avec volubilité et passiodî les hommes écoutaient silencieux et sombres, les
enfants enx-mèmes ne jouaient pas sur la chemin.
Morlon regardait étonné sans comprendre.
A un moment, il passa près d'un groupe qui sta« tionnait sur la place, non loin de la chapelle.
Dans le groupoi il reconnut plusieurs visages de connaissance. C'étaient quelques ouvriers avec lesquels il travaillait d'habitude.
Il fit quelques pas^ à leni; reccontrei indAs, à sa profonde surprise, il lui sembla que l'on se taisait à son approche, et que les regards s'injectaient de méfiance et de haine.
. Que signifiaient ces symptômes alarmants?
Il sentit son sang se glacer dans ses veiner.
— C'est Morion I dit alors une voix qui s'éleva du groupe hostile.
— E 8t-ce qu'il irait travailler cette nuit ? a j outa un mineur.
— Pourquoi pas? demanda le^ père Morlon, en s'arrétant, et dans l'intention évidente de provoquer une explication qui l'éclairât.
Un ricanement se fit entendre.
— Oh I tu sais, reprit aussitôt celui qui avait parlé le premier, faut pas te gêner, tout de même... Seulement, si tu veux être bien sage, on te donnera un eonseil !
Morion fronça le sourcil.
— Uû conseil, répéla-til, pour quoi faire?
— Pour l'être utile, parbleu.
— Et quel est-il ?
— Oh I c'est simple, et d'une exécution facile... Mathon, qui s'y connaît, t'engag^e à ne pas aller si £ouvent,la nuit, travailler dans les mine?.
— Qui m'en empêcherait?
— C'est pas moi ; vois-tu, au lieu de te rendre dans les galeries, je crois que tu ferais mieux de veiller sur ta maison.
— Que veux-tu dire?
— Rien.
— Tu vas m'expliquerl...
— Y tiens-tu réellement?
— Ah ! misérable 1 tout de suite, parle.
L'ouvrier ût un geste insouciant.
— Là ! là ! ne nous fâchons pas, dit-il d'un air goguenard ; et, puisque tu l'exiges, écoute ; mais n'oublie pas que ce que j'en dis, c'est par pure bonté d'âme et à seule fin de te rendre service 1 Retourne donc chez toi, père Morion, à l'instant même, et si tu ne trouves pas ta ûlle, nous te dirons où tu pourras la rencontrer 1
Le mineur n'avait pas achevé que Morlon tentait de le prendre à la gorge.
Seulement, vingt compagnons avaient vu le mouvement et s'étaient jetés au-devant de lui.
— Lâcher! vous êtes des lâches... s'écria le malheureux ; vous vous en prenez à une enfant qui ne peut se défendre^ et vous insultez un vieillard mutilé... Mais, patience^ je me souviendrai de toi, Simon^ et^à la première occasion^ tu me payeras cher tes calomnies et ta lâcheté !
Le pauvre père suffoquait, la colère Taveuglait, les larmes menaçaient de TétoufTer.
Il partit.
Calomnier sa ûUe, sa Jeanne hlen-aimée, au moment même où la chère enfant était souffrante !
Morion se mordait les poings de rage«
Il eut bien vite franchi l'espace qui le séparait de son humble cabane, et ce fut avec un geste impatient et fébrile qu'il en poussa la porte entr'ouverte.
La porte céda aussitôt, et il pénétra dans la chambre.
Mais ni près de la fenêtre, ni sur le lit il n'aperçut celle qu'il cherchait.
Jeanne avait disparu I
XXTV
Diana.
Une sueur glacée Inonda son front.
Jeanne était sortie sans le prévenir, malade comme elle Tétait, au risque d'aggraver £on état et de lui causer les plus mortelles inquiétudes...
Il ne crut pas d'abord à la réalité.
Il parcourut la maison dans tous les sens^ sortit^ rentra, appelant son enfant par les noms les plus doux et les invitations les plus pressantes.
Rien ne répondit.
Alors, une terreur sans nom s'empara de lu!.
Il se rappela Tair ironique des mineurs qu'il avait rencontrés, les regards cruels et froids de Mathon ' et un frisson ât trembler tous ses membres, et un nuage de sang passa sur ses yeux.
Mathon était capable de tout.
Qui sait?
Pendant son absence, on lui avait peut-être enlevé son enfant, — non pour lui faire du mal, — malgré sa colère il n'eût pu croire à tant d'infamie, mais pour l'inquiéter, pour le livrer, ne fût-ce que
quelques heures, à tous les tourments et à tous les désespoirs.
Mais où pouvait*on avoir conduit sa Jeanne ; où étaient-ils aller la cacher?
Il sortit et retourna au hourg.
La nuit était venue; il marchait hon pas^ il n'avait plus qu'une pensée^ qu'un but, qu'un désir : sa fille.
Au détour du chemin, il se heurta contre le Pâlot, qui voulut s'elfacer pour le laisser continuer sa route.
Mais Morion s'arrêta :
— Toi 1 c'est toi, le Pâlot, dit-il, d'où viens-tu ainsi, et où vas-tu, à cette heure?
— Moi, répondit le gamin, d'un air embarrassé, mais... je vais me promener.
— Tu viens du bourg ? -Oui!
— Et tu n'as pas rencontré... par là..?
— Qui donc?
— Jeanne 1
Le Pâlot regarda le père Morion avec étonnement.
— Comment ! répliqua-t-il, c'est à moi que vous demandez des nouvelles de votre fille ?
Morion ne répondit pas.
— Ce matin, elle était EoulTrante^ continua lé Pâlot, et ce soir...
' — Ce soir, elle est sortie/ acheva le malheureux père avec un violent efforf.
— Mais où est-elle allée ?
— Je ne sais.
•— Elle ne vous a rien dit?
— Rien.
— Et vous allez la chercher?
— Oui.
— De quel côté ?
Morion lit un geste désespéré.
— Voilà ! répondit-il d'un air sombre, de quel côté..? qui mêle dira... je n'avais qu'une idée, moi, c'est que les autres avaient voulu me jouer un tour de leur façon.
— Eux!
— Ils n'en sont peut-être pas capables ?
— Je ne dis pas cela, mais en ce moment ils ont bien d'autres chais à fouetter.
— Que veux-tu dire?
— Je m'entends.
— Mais Jeanne alors, ma pauvre petite Jeanne, où peut-elle s'être rendue ainsi seule, la nuit ? Mon Dieu, ne rien savoir, c'est horrible... horrible!...
Le Pâlot eut-il pitié de la doulenr de ce père,
avait-il un autre intérêt impossible à expliquer pour le moment? — nous ne pourrions le dire, — toujours est-il qu'il se rapprocha doucement do Horion et lui prit la main.
— Voyons! lui dit-il d'un ton insinuant, il ne faut pas se désoler de la sorte, papa Morion^ et vous retrouverez votre ûUe... je vous le promets.
— Sais-tu donc où elle est?
— Non; mais je puis vous donner à ce sujet quelques bonnes indications.
-Toi! .
— Sans doute.
— > Et tu vas me dire... Le Pâlot baissa la voix.
'-^ Seulement, continua-t-il, ce sera & une condition.
— Laquelle?
— C'est que vous resterez calme, et que si vous retrouvez Jeanne, vous ne lui demanderez ni pourquoi elle est sortie, ni pourquoi elle ne vous a pas prévenu !
— Que signifient toutes ces précautions?
— Y consentez- vous ?
— Parbleu!
— Sur votre honneur, père Morion ?
— Sur mon honneur, soit ! Et maintenant, partons, n'est-ce pas, et puisque tu sais où la trouver,
. , — 2ofl —
ne restons pas un in?tunt de plus en cet endroit.
Ce qu'était devenue Jeanne, le lecteur l'a sans doute déjà deviné.
Après les révélations que venait de lui faire Morion des dangers qui menaçaient Robert Linley, elle n'avait plus eu une minute de repos.
Dès qu'elle avait vu s'éloigner son père, elle s'était levée^ et^bien que souffrante encore, alt'aiblie et troublée par les émotions de la Journée, elle était partie à pas rapide, le front à peine voilé, n'ayant, pour se protéger contre la fraîcheur de la nuit, qu'un mince fichu qu'elle avait jeté h la hâte sur ses épaules.
La pauvre Jeanne aimait Robert avec tout l'oubli, tout l'enivrement d'une première passion.
Dès le jour où elle l'avait vu, elle avait senti que tout son être se donnait, et elle s'abandonna à cette passion sans se demander ce qu'elle réservait à sa vie de douleurs et de désespoir.
C'était la première fois que son cœur battait si fort dans sa poitrine ; elle n'essaya même pas de résister à l'entraînement souverain qui s'ejaparait d'elle.
L'abîme était là, sous ses pieds ; elle le voyait , elle en mesurait la profondeur; m^meyçxtige la
enait, et elle s'y précipita, inconsciente peut-être, mais résolue.
Aussi, quand elle apprit que l'homme qu'elle aimait était menacé, quand on lui eut dit que celui qui était toute sa vie et tout son amour courait le danger d'être arrêté, elle n'eut pas une seconde d'hésitation; elle ne chercha pas h s'éclairer sur la faute qu'il avait pu commettre ; elle ne songea ni à son honneur ni à celui de son père, et elle partit à la recherche de Rohert.
Instinctivement elle se dirigea vers le bois.
C'est près du Puits abandonné qu'elle avait connu Robert^ c'est vers ce puits qu'elle se rendait.
Et, du fond de son cœur, elle priait Dieu de gui der ses pas et de la conduire vers son amant.
Chemin faisant, elle rencontra quelques mineurs qui semblaient suivre la même route qu'elle.
Cela la rassura»
Elle espérait que parmi eux, si elle n'apercevait pas Robert, elle distinguerait au moins quelque ami qui la renseignerait sur son compte.
Elle les suivit de loin, avec précaution^ évitant soigneusement dé se montrer.
Mais, à sa grande surprise, les mineurs» après s'être dirigés vers le puits, prenaient brusquement un chemin de traverse, et tournaient vers les galeries abandonnée?.
Elle s'arrêta et réfléchit.
Que faire?
Elle craignait de s'égarer en contiûuaat à les suivre, et toutefois elle s'épouvantait à l'idée de perdre un temps précieux.
Elle en était là, se consultant sur le parti qu'il lui restait à prendre, quand elle vit venir à elle^ à travers la nuit^ une personne qui s'avançait seule, éloignée des autres groupes.
La lune, qui s'était levée et jetait quelques pâles rayons à travers les arbres, lui permit de la distinguer.
C'était une femme.
Elle était bizarrement vêtue.
Elle portait un feutre mou sur ses cheveux; une sorte de jaquette lui serrait la taille,* et sa jambe était maintenue débottés vernies qui lui montaient jusqu'aux genoux.
Jeanne étouffa un cri de douloureux étonnement.
Elle. venait de reconnaître cette femme. — C'était Diana!
Diana! la femme de Robert Linley !
Un flot de sang se précipita vers son cœur, sa vue s'obscurcit, et elle fut obligée de s'appuyer contre un arbre pour ne pas tomber.
Mais ce ne fut qu'un éclair, et comme elle revenait à elle, elle vit Diana, qui l'avait aperçue, quit-
ter le chemin qu'elle suivait et s'avancer de son côté...
Le rouge de la honte lui monta subitement au visage, et elle laissa tomber son front dans ses mains.
— Eh bien ! qu'est-ce donc, mon enfant ? dit Diana ; est-ce que vous avez peur de moi, à présent ? Robert m'a souvent parlé de vous, et je sais que vous êtes dévouée autant qu'une femme peut l'être à un homme 1
Robert Linley propose.
Jeanne releva le front à ces paroles, et de rouge qu'elle était, elle devint tout à coup afireusement pâle.
— Quoi... que dites-vous? balbutia-t-elie, M.Robert vous a parlé de moi?
— Souvent.
— Et que vous a-t-il dit?
— Rien qui ne puisse vous être répété. M. Ro-
bert vous a bien des obligations et il vous porte un réel et sincère intérêt.
II y eut un moment de silence^ après lequel Diana reprit :
— Mais cela ne m'explique pas, dit-elle, pourquoi je vous trouve ici, à cette heure, quand ce matin vous étiez rentrée souffrante auprès de votre père.
— Voua savez cela?
— Je sais bien d*autres choses encoreé..
— C'est que, cette nuit, j'ai appris...
— Quoi donc ?
— Ce sont des bruits absurdes sans doute» et eependant...
— Vous y avez cru?
— C'est cela.
— Et quels sont ces bruits?
— J'aurais voulu n'en faire part qu'à M. Roberti
— Alorp, c'est à lui-môme que vous voulez parler?
— Précisément.
— Eh bien, qu'à cela ne tienne» et si vous voule^i me suivre.i.
— Vous savez où il est?
•^ Certainement»
<^ Et je pourrai l'entretenir quelques secondes 1 «^ Venez, vous dis-je, et, avant une demi-heure,
je vous aurai mise en présence de celui que vous cherchez.
Elles se remirent en marche vers les galeries abandonnées.
Jeanne se laissait conduire^ sans slnquiéter du chemin qu'elle suivait.
De temps en temps cependant elles rencontraient encore quelques groupes de mineurs, et chaque fois que Diana passait à côté d'eux, elle recevait de leur part des marques non équivoques de sympathie et de respect.
Jeanne le remarqua et lui en fit l'observation.
— Tous ces hommes vous connaissent ? dit-elle en continuant de marcher.
— Oui, répondit Diana, j'ai eu quelques occasions de leur être utile.-
— Et puis ils aiment M. Robert Linley ?
— En effet.
— Et ils savent que vous êtes sa femme?...
— Oui, vous avez raison, ils savent que je suis sa femme, répondit Diana, avec un petit lire ironique et sec.
Jeanne la regarda avec surprise.
Que signifiait ce rire?... Pourquoi cette ironie?... Tout son sang se ûgea dans ses veines, en songeant que son secret était connu de la jeune femme.
Mais cette dernière était déjà loin.
D'ailleurs, on approchait des galeries, et un appel pressant de Diana vint tout à coup détourner son attention.
La jeune femme avait rencontré Robert, en com* pagnie de Mathon, et elle appelait Jeanne.
Celle-ci accourut.
— Voici une jeune ûlle qui désire vivement vous parler^ dit alors Diana en se tournant vers Robert, écoutez ce qu'elle a à vous dire. Je vous laisse avec
elle et je vous recommande de ne pas oublier que Ton vous attend.
A tort ou à raison, Jeanne crut retrouver encore dans ces paroles le ton d'ironie avec lequel Diana avait dit qu'elle était la femme de Robert.
Mais elle eut à peine le temps de s'arrêter à ce soupçon, car Diana s'était éloignée avec Mathon, et Robert restait seul auprès d'elle.
Robert était grave et soucieux. Rien qu'à son attitude, Jeanne devina qu'il se passait quelque chose de grave.
—Robert, dit-elle d'une voix rapide et oppressée, Robert, vous ne m'en voulez pas d'être venue vous chercher jusqu'Ici ?
— Et pourquoi vous en voudrais-je? Vous avie^ sans doute quelque chose àm'apprendre?
— Oui, beaucoup de choses, Robert ; mais vous n'avez pas le temps, à ce qu'il parait, et je ne vous
parlerai tout de suite que de ce qui vous intéresse.
— Mol ! flt Robert devenant attentif.
— Oui, vous, mon ami, et Je n'ai pas voulu perdre de temps.
— Parlez!
Il se f t un moment de silence. Puis Jeanne reprit:
— Tout à l'heure j'étais chez mon père, non loin du petit bols; vous savez, ce bols où je vous al vu quelquefois.
— Après ?.é.aprèflî interrompit Robert avec impa* tlence*
— Oh 1 je serai brève; soyez calmoi écoutez-moi^' Donc j'étais là, souffrante, accoudée pensive & la fe* nôtre, quand tout à coup j'ai entendu prononcer un nom qui m'a fait frissonner.
— Quel nom?
— Le vôtre.
— A quel propos ?
— C'était moil père qui parlait avec un mendiant que vous avez dû remarquer depuis quelque temps dans le pays...
•^ Eh I que m'importe que ce mendiant s'occupe de moi ?
— C'est que oe mendiant n'est pas un homme ordinaire.
— Vraiment!
— Il s'appelle Lemonnier...
— Ah I ah I
— Et il est agent de police.
Robert fit un mouvement et se rapprocha de Jeanne avec un Intérêt subit.
— Voyons ! voyons ! dit-il vivement, êtes-vous bien sûre de ce que vous avancez ?
— Oh ! parfaitement sûre.
— Et c'est mon nom qu'il avait prononcé?
— Oui, Robert... et j'ajouterai qu'avant de s'arrêter avec mon père, ce Lemonnier s'était entretenu longuement avec des gendarmes de la brigade do Varennes.
Robert eut un geste violent et fut sur le point de s'abandonner à foute sa colère.
Mais Jeanne était là, qui l'observait d'un œil inquiet et anxieux, et 11 se contint.
— Mon Dieul dit la jeune fille, est-ce que vous seriez menacé?
— Peut être, répondit Robert, dont une pensée s Dudaine. venait de traverser l'esprit.
— Mais alors, il faut vous hâter, ne perdez pas une seconde.
— Oui, vous avez raison ; mais je veux aupara-
vant que vous sachiez de quelle nature est ce danger qui me manace,
— Et qu'ai-je besoin de ib savoir, Robert? Et si je pouvais vous donner ma vie pour assurer votre sécurité...
— Eh bien ! c'est cela même, et peut-être pourrez-vous me rendre un grand service,
— Dites, alors, Robert, dites ? Vous savez bien qu'il n'y a pas en moi une pensée qui ne vous appartienne!
— C'est bien! Je hî savais, j'y comptais môme, et je vous en remercie du plus profond de mon sœur !
— Ali ! me voilà payée d'avance. Que faut-il faire ?
Robert prit la jeune femme dans ses bras, en l'attirant contre sa poitrine.
— Ecoute donc, dit-il d'un ton ardent. — C'est plus qi)e ma vie... c'est mon honneur que tu peux sauvor. Il y a dans cette galerie où je vais pénétrer tout à l'heure des papiers importants dont la saisie pourrait compromettre mes meilleurs amis politiques et mes plus dévoués associés. Il faut que la police ne puisse s'en emparer.
— J'irai les prendre et je les brûlerai I répondit Jeanne enivrée.
— Il y a mieux à faire, objecta Robert.
— Quoi donc?
— Dans la prévision de ce qui arrive aujourd'hui, de ce qui devait arriver tôt ou tard, j'ai fait creuser une mine sous la galerie qui recèle les papiers dont Je viens de parler, et il suffit d^une étincelle électrique pour faire sauter la galerie; te sens-tu le courage de mettre le feu à cette mine?
— Je ferai tout ce que vous m'ordonnerez.
— Du reste, 11 n'y aucun danger pour toi.
— Que ne puis-je vous donner ma vie en même temps!
— Chère enfant!
— Mais & quel moment devrai-je agir?
— Au moment où tu verras le mendiant et les gendarmes se diriger de ce côlé, comprends-tu?
— Je comprends.
— Et tu le feras?
Jeanne ne put répendre; en lui adressant la dernière question, Robert avait frrmé ses yeux par un ardent baiser, et elle tombait défaillante dans ^e's bras.
— Allons, du courage, dit encore Robert, il faut que je me hâte... Adieu î...
— Non, au revoir, au revoir!... supplia Jeanne.
— Eh bien, au revoir, ma Jeanne chérie, et n'oublie pas que tu tiens ma vie entre tes mains.
Robert donna alors à la jeune fille quelques instructions complémentaires sur la manière dont
elle devait opérer, ainsi que sur les précautions qu'elle devait prendre, puis, il lui serra les mains, la pressa une dernière fois sur sa poitrine, et dis* parut enfin vers les galeries.
Là, un spectacle étrange l'attendait.
Le coç[ rouge.
Il n'avait pas pi3rdu de temps.
En quelques secondes, il fendit les rangs serrés des mineurs qui l'avaient précédé, il pénétra dans les galeries, où il ne tarda pas à atteindre la chambre noire que le lecteur connaît.
Avant d'y pénétrer, il s'était arrêté et avait pris à part Mathon, qui était debout, comme une sentinelle, sur le seuil.
— Deux mots ! avait-il dit. Il se passe des choses redoutables. Les dangers que nous avions piévHS gont venus. D'un moment à l'autre je puis être arrêté.
— Vous! fit Mathon.
— Ouï, moi! tais-toi, nç donne pas l'éveil à ceux
qui nous entourent, et qui pourraient nous enteadre... l'heure est solennelle; il importe d'agir avec fermeté et promptitude.
— Qu'ordonnez vous?
— Tu m'es dévoué, n'est-ce pas?
— Corps et âme, si j'en ai une.
— Tu vas te rendre chez M. Carpentier.
— Bien.
— Tu trouveras là, à l'écurie, un cheval noir que Je monte d'hahitude.
— Je le connais. '
— Tu selleras ce cheval, et me l'amèneras à la clairière.
— Bon !
— Dans une demi-heure.
— Ce sera fait,
— Chemin faisant, observe bien tout ce que tu verras.
— J'ai Tœil américain.
— Si tu rencontres le mendiant, et que l'occasioa te semble favorable...
— On lui fera son affaire,
—-Du reste, beaucoup de prudence, de discrétion ; tâche que Ton ne te voie pa?. Ribot, le palefrenier est tout à moi, tu lui donneras ce louis de ma part, et il sortira avec le cheval, comme pour se
promener; ce n'est pas la première fois que cela lui arrive.
— Est-ce tout?
— Une dernière recon(imandation !
— Dites.
— N'oublie pas de glisser un revolver dans chacune des fontes de la selle*
— Comptez sur moi.
— Et maintenant hâte-toi, pendant que Je vais moi-môme m'en tendre sur ce que vous aurez à faire, quand je serai parti.
Mathon n'en attendit pas davantage et disparut sur ces paroles.
Quant à Robsrt Lînley, il avait pénétré dans la chatpbre noire.
Il y avait déjà, réunis dans cette chambre, une dizaine de personnages parmi lesquelles nous retrouvons ceux qui ont figuré dans la cabane du Puits abandonné. A côté d'eux, silencieux et graves, se tenaient quelques étrangers, jeunes pour la plupart et presque tous appartenant à la classe ouvrière intelligente.
Quand Robort parut, ils se levèrent d'un commun mouvement, et toutes les mains se tendirent vers lui.
Il salua, pressa quelques-unes de ces mains amies, et alla prendre place au bureau.
Puis se tournant vers les membres qui compo salent le cénacle :
— Citoyens, dit-il d'une voix assurée et ferme, nous voici arrivés à une heure solennelle pour notre association. Je vous disais dernièrement que le moment approchait; aujourd'hui, je vous annonce que le moment est venu ! Nous sommes menacés, traqués, mis à prix. Déjà quelques-uns de nos plus courageux adhérents payent de la prison ou de Texil leur dévouement à la cause commune. Il n'y a plus à reculer, ni à hésiter. Il faut agir. Vous sentez-vous résolus à lutter et à combattre?
— Oui! oui! répondirent tous les membres présents.
— Oui! oui ! répétèrent dans les galeries, tes ouvriers qui s'y trouvaient massés.
— Eh bien, que le signal soit donné, et que nul ne décline le danger delà participation à l'œuvre des travailleurs; de toute part les ouvriers se sont levés, des grèves ont éclaté tout autour de nous, en France, en Allemagne, en Angleterre. H est impossible que Varennes reste plus longtemps étranger au mouvement, et il faut montrer aux bourgeois ce que nous voulons et ce que nous pouvons.
— Mais quels moyens employer? demanda une voix qui partait de derrière Robert Linley.
Et au moment où ce dernier allait, répondre, un
des membres du cénacle se leva et demanda la parole d'une voix retentissante.
Le silence se fit aussitôt, et Robert ayant invité l'étranger à parler. Celui-ci commença.
C'était un tout jeune homme blond, avec des yeux vifs, le front haut, l'attitude presque hautaine.
Un vif mouvement de curiosité s'était manifesté dans l'assemblée; tous les regards s'étaient fixés sur lui ; mais cette attention dont il était l'objet ne troubla pas son impassibilité, et ce fut sans trouble et sans eff'ort qu'il parla...
— Frères ouvriers, dit-il d'en ton clair et ferme, je suis un des vôtres, et c'est pour cette raison que j'ai dëtiandé à vous dire les nouvelles importantes que je vous apporte.
Je m'appelle Ivanoff, je suis étudiant à l'Académie d'agriculture de Moscou, j'ai vingt-cing ans, et depuis que je sais penser et parler, je n'ai cessé de m'occuper de ces questions nouvelle' qui sont appelées à changer la face du monde.
N'oublions rien, frères, et rappelons-nous toujours les terribles leçons du passé.
Voici ce que je viens vous dire de la part de ^os amis et de vos adb(jrents de l'Occident.
Frères^ nous sommes à bout de patience, lexistence nous devient de jour en jour plus dure.
Oa nous a trompés avec dd Vaines promesses.
Cette terre> que Dieu avait faite pour fous les hommes, nos maîtres s*en sont emparés. Où donc est la justice, je vous le demande?
— Bravo I bravo! crièrent vingt voixenjnême temps.
— Autrefois, conlinua l'étudiant, il n'en était pas ainsi, les champs appartenaient à ceux qui les cultivaient. Nos ancêtres ne connaissaient ni nobles, ni prêtres, ni marchands accapareurFé Ils vi- Taient heureux et libres. Mais bientôt vinrent d'au delà les mers les princes étrangers, traînant à leur suite leur noblesse, leurs fonctionnaires. Que sais- Je! Ils subjuguèrent le pauvre peuple, ils s'emparèrent de-leurs champ?, et depuis ils ont vécu du prix de ses sueurs.
Or qu'est-il arrivé, à la suite de ces événements funestes ?
— Ecoutez! écoutez!... firent quelques ouvriers.
— Après s'être rendus maîtres du sol, les conquél'ents y ont établi des villes d'où il nous dominent encore. C'est à eux que nous devons les lois oppressives et les lourds impôts qui nous réduisent à la misère...
Ah ! ils sont contents I... et comment ne le seraientils pas.;. î Ils s'engraissent de notre paiui
Leurs villes sont si biea fortifiées qu'il nous est impossible de les attaquer, à moins do lancer sur eux le coq ronge.
Un frémissement parcourut TAssemblée à ces pa* rôles — dans le langage populaire, on n'ignore pas que lancer le coq rouge signifie incendier.
Le jeune étudiant laissa s'éteindre ce murmure, et il reprit :
— Us se sont dit : tout nous appartient; le peuple est notre esclave.
Et en vérité, nous ne sommes plus que de vils animaux pour nos maîtres insolents; ils nous ont celles et bridés, puis ils sont montés sur notre dos.
Eh bien, savez-vous ce qu'il nous reste à faire dans cette situation cïuelle et extrême?
Une seule cbose!
C'est d'étrangler nos maîtres comme des chiens!
Pas de quartier!
Il faut que tous dieparaîssenl; ! Il faut incendier leurs villes ! il faut que notre pays soit purifié par le feu !
A quoi bon ces villes ?
Elles ne servent qu'à engendrer la servitude.
Quand le paysan sera le seigneur de son champ, quand l'ouvrier pourra travailler dans sa fabrique, il n'éprouvera plus le besoin de se faire domestique dans une ville»
Gomme ils ont des canons et dts îasiU, et que nous sommes désarmés^ ce n*est que par le feu que nous pouvons les attaquer et les vaincre.
Une fois les murailles^ derrière lesqnelles cette canaille 86 retranche, réduites en cendres, il faudra bien qu'elle crève de faim ! ((}
Ces derniers mots avaient été prononcés avec une telle énergie farouche et sombroi qu'un frisson sembla parcourir l'assemblée tout entière.
Des bravos enthousiastes éclatèrent de toute partj et c'est à peine si, au milieu du désordre, on parvint à entendre une voix non moins énergique et résolue qui réclamait impérieusement la parole.
Toutefois, quand l'émotion générale se fut un peu calmée, Robert se tourna vers le nouvel orateur, et Imposant du geste silence & l'assemblée :
— C'est vous, dit-il, citoyen Maurice Bernard, qui réclamez la parole ?
— Oui, monsieur le président, répondit MauricCi
— Qu'avez-vous à dire?
(1) Peut-être est-il important de faire connaître au lecteur que ce discours entier est de tout point authentique et qu'il a été prononcé en 1870. (Voir l'iiistoire de r Internationale , par M. K.-G. Fribourg.)
— J'ai à protester, de toute la force de mes convictions, contre les provocations impies que je viens d'entendre, et qae l'assemblée a eu le tort d'encourager par ses applaudissements.
Et il attendit, pour continuer, que les murmures soulevés par cette déclaration, se fussent apaisés.
Mais au moment où il allait reprendre, il se passa un fait inattendu, et qui donna, dans la suite, une ample pâture aux commentaires.
Comme Maurice allait continuer, il vit tout à coup Mathon pénétrer dans la salle et se précipiter vers Robert Linley.
Il y eut un moment de silence et d'attente.
Matbon parlait avec vivacité et à voix basse-, et à mesure qu'il parlait, le visage de Robert prenait une expression de sombre préoccupation.
Quand Matbon eut fini, il se leva.
— Citoyens, dit-il d'une voix retentissante, un de nos fidèles compagnons m'apporte à l'instant une nouvelle que je dois vous communiquer tout de suite.
Il paraît que nos réunions inquiètent nos ennemis et que l'on est disposé à les empêcber...
Il y a dix minutes à peine, Matbon rencontrait, dans le bourg, un agent de la police impériale, assisté de quelques gendarmes de Yarennes et des blri^ades voisines qui se dirigeaient de ce côté.
— C'est une trahison ! s'écria l'étudiant russe.
— 11 faut résister, dirent plusieurs mineurs.
— Il faut nous séparer, ordonna Robert Linley, Il faut céder devant la force qui nous menace, ïnais, comme le disait tout à l'heure l'étudiant Ivanoff, contre de pareilles parsécutioris, des hommes désarmés n'ont qu'une ressource, c'est la guerre implacable qu'ils veulent nous faire, c'est la guerre implacable qu'il faut leur rendre.
Partez donc, tou?, les hommes comme les enfants, les femmes comme les vieillards, répandezvous dans la contrée, et lancez le coq rouge sur les demeures de ceux qui nous traitent à l'égal de bêtes de somme et nous ramènent au joug.
Un désordre indescriptible accueillit ces paroles ; le tumulte se mit dans tous les rangs, et l'assemblée tout entière se dispersa par l'étroite issue qui des galeries menait dans la campagne.
En un instant, il n'y eut plus personne autour du Puits abandonné.
Chaque mineur avait gagné 1 3 boi?, se dirigeant avec des menaces de mort vers le bourg.
Maurice lui-même, entraîné parle flot populaire,
s'était vu un moment obligé de les suivre; ce n'est
qu'aune certaine distance du puits qu'il avait pu
reprendre ses esprits, et se consulter sur le parti
• qu'il allait adopter.
Il ne se dissimulait rien de la gravité des circonstances. — Il savait à quelles extrémités peuvent se porter les masses aveugles que l'on excite si facilement .avec des mots et chez lesquelles on a tant de peine plus tard à ramener le calme.
La plupart des mineurs qu'il connaissait n'étaient point des natures méchantes; il les avait souvent trouvés dociles à ses conseils et à ses remontrances. Mais le temps n'était plus au raisonnement; depuis quelques Eemaines un vent fatal soufflait sur l'usine et semblait avoir vicié la morale de tous ces braves gens.
Des théories perverses avaient été répandues; l'œuvre à laquelle il appartenait, œuvre de conciliation entreprise dans l'intérêt des classes ouvrières, menaçait d'être brusquement détournée de son but, et il comprenait que l'autorité acquise si péniblement par cinq années d'études patientes allait lui échapper au profit d'une influence malsaine et faneste.
Que faire, que tenter pour arrêter ce mouvement?
Il ne le savait.
Il s'assit, brisé d'émotion, sur un tertre élevé d'où son regard pouvait découvrir, à la clarté de la lune, toute la vallée au fond de laquelle était situé Varennes.
L'usine ne fonctionnait pas ; les fourneaux étaient
éteints; les hautes cheminées ne lançaient plus dans Talr leurs panaches de fumée mêlée de rouges étincelles.
Un silence Ipguhre planait sur ce bourg, naguère encore si animé.
Seul; le pavillon habité par M. Carpentier était éclairé.
Maurice sentit «on cœur se serrer.
Une pâle et faible lumière brillait à cette heure dans la chambre occupée par Berthe.
Maurice connaissait bien cette feuôtro.
Que de fois la nuit, en revenant de la mine, ne s'était-il pas arrêté à quelque distance, songeant à la jeune fille qu'il aimait déjà avec toutes les ardeurs chastes de son âgel
Pauvre Berthe I
Qu'allait-elle devenir au milieu des événements qui f e préparaient?
Gomment supporterait-elle ces épreuves?
Quel sort Jiui était réservé, à travers ces trouble redoutables que rien ne semblait pouvoir conjurer?
Il se sentit pris de pitié et d'épouvante à toutes ces
pensées, et, bien qu'il ne crût pas le danger imminent, il ne voulut pas rester plus longtemps loin d'une demeure qui pouvait, à un moment prochain, avoir besoin de sa protection.
Il se leva donc) descsndit du monticule où il s'était reposé, et reprit le chemin de Varennes.
Mais il n'avait pas fait vingt pas qu'il s'arrêta terrifié.
Une détonation formidable venait de se faire entendre du côté de la galerie qu'il avait quittée auparavant^ et la montagne, subitement déchirée comme par une éruption volcanique, lançait au loin de ses flancs une pluie de pierres et de feu qu avait couvert le bois tout entier.
— Mille millions de carabines I s'écria derrière lui une voix rude et sonore, voilà une explosion qui me rappelle les artifices de Sébastopol !
Maurice se retourna vivement et se trouva en présence du mendiant et de quelques gendarmes.
— Savez-vous ce que cela veut dire? demanda Maurice^ en s'adressant au brigadier qui venait de parler.
— Ceci, monsieur Maurice, doit être le résultat de quelque imprudence, répondit le brigadier; mais, tout de même, comme 11 peut y îivoir à verbaliser, nous allons nous rendre sur les lieux, à seule fin de rendre compte de l'accident.
— Ne craignez -vous pas qu'il n'y ait danger à s'aventurer de la sorte?
— Bah! je me nomme Flippard, monsieur Maurice; et si vous en connaissez un qui m'ait jamais
vu reculer, eh bien ! vous pouvez me l'envoyer celui-là ! nous lui ferons voir comment ça se joue.
Et en parlant ainsi il Ht signe aux gendarmes et se remit en route.
Seulement, il n'alla pas bien loin.
A peine, en effet, s'était-il eng.'igé dans le sentier qui menait au puits, qu'il se retourna brusquement vera ses hommes, et leur ordonna de faire halte et d'observer le silence.
Sous boiS; à peu de distance^ on entendait distinctement le bruit de pas précipités.
Les gendarmes s'effacèrent chacun derrière un arbre, et presque aussitôt, le brigadier Flippard voyait passer à ses côtés une femme échevelée^ les vêtements en désordre, qu'il eut beaucoup de peine à reconnaître au premier regard.
— Sauvez -moi I sauvez moi! criait la malheureuse tout en courant.
Flippard étendit les mains et la saisit...
Un même cri de stupéfaction sortit de la poitrine des gendarmes.
Cette femme, c'était Jeanne !
XXYI
Une larme.
Le brigadier FJippard et ses hommes avaient entouré Jeanne et essayaient de la faire parler.
Mais la malheureuse euf^int était livrée à un désordre inouï ; elle pressait sa poitrine de ses deux mains, et, l'oreille tendue, Toeil hagard et ûze, elle écoutait et regardait- Un autre bruit de pas plus précipités allait se rapprochant, et chacun attendait avec anxiété le
dénouement de cette scène étrange.
Tout à coup un homme se rua au milieu du groupe, la poitrine haletante, le visage bouleversa, et, écartant d'un geste impérieux les gendarmes qui lui faisaient obstacle, il marcha à Jeanne, dont il saisit le bras avec une sombre colère.
— Enfin! dit-il d'une voix contenue, c'est toi! je
te tiens, tu ne mVchapperas plu?.
— Mon père! balbutia Jeanne, qui voulut tomber h genoux.
Le père Morion la releva brusquement.
— Debout! debout! s'écria-t-i), nous avons à causer ensemble, et tu vas me dire...
Gomme il allait continuer, il rencontra le visage de Fllppard, et se contint.
Un amer sourire contracta se9 lèvres, et il se tourna vers le groupe.
— Flippard! dit-il alors d'un ton un peu radouci, c'est ma fille, Jeanne, vous la connaissez, j'ai à lui parler. Il faut que je l'interroge, elle... seule. Vous permettez, n'est-ce pas?
— Mais sans doute, sans doute, répondit le brigadier; seulement, vous me paraissez bien agité en ce moment, et si vous voulez m'en croire...
— Non ! non ! interrompit Morion, laissez-moi faire. Vous avez vos fonctions. Ne me retenez pas. Maintenant que j'ai retrouvé mon enfant, je vais rentrerrûvec elle dans notre pauvre maison.
— Et vous serez calme?
— Je vous le promets.
— Soit! Au surplus, ce sont des affaires de famille, et nous n'avons rien à y voir nous nous retirons. A bientôt donc!
— C'est cela.
— Mais vous avez promis...
— Oui ! oui ! j'ai promis, je vous le répète : allez I allez !
Flippard n'insista pas. D'ailleurs, fou service le ré-
clamait ailleurs; et il ne voulait pas retarder davantage les constatations légales qu'il avait relevées.
Il partit avec ses hommes, et un moment après le père Morion restait seul avec sa fille.
Il y eut quelques minutes de silence.
Jeanne sanglotait, adossée à un arbre du bois* Morion, impassible et contenu en apparence, se consultait.
Enfin, il releva le front ; et, se tournant vers Jeanne :
-* Marchons 1 dit*il d'un ton résolu.
— Où voulez-vous donc me mener? demanda la jeune fille défaillante.
— Rentrons chez nous.
-- Je ne pourrai jamais.
-^ Il le faut cependant.
— Je puis à peine me soutenir.
— Ah ! vous aviez plus de force et plus d'audace tout à l'heure pour fuir la maison de votre père, et courir la nuit après...
Il n'acheva pas.
Il fit un geste énergique comme pour s'imposer silence à lui-même, et, indiquantà Jeanne le chemin du bourg :
— Marchez ! dit-il impérieux et implacable.
Et Jeanne, courbant le front, les bras croisés sur
la poitrine, n*osa plus répliquer et. commença à marcher.
Elle avait été rencontrée par son père au moment où elle adressait à Robert un dernier et suprême adieu^ et elle avait fui épouvantée, sans chercher même une excuse ou une justification.
Elle avait bien compris que soii père savait tout, et qu'elle était perdue.
Si, à cette heure fatale, une rivière ou un puits de mine se fût trouvé sous ses pas, elle s'v serait jetée sans réfléchir.
Mais elle avait fui, éperdue, terrifiée, ne sonfreant qu'à éviter les premiers éclats de la colère paternelle.
Cependant, elle n'avait pas une goutte de sang dans les veines. Ses jambes ne la soutenaient plus. A chaque instant, ses pieds s'embarrassaient dans le lacet des lianes qui couraient le long du sol.
Une fois même, elle s'accrocha de ses mains déchirées et sanglantes aux branches d'un arbre pour ne pas tomber.
— Je ne peux plus.», je ne peux plus ! murmura- 1- elle d^une voix faible comme un souffle.
— Marchez ! marchez I répondit Morion insensible et brusque.
— Ah ! je voudrais mourir.
— Plût à Dieu que vous fussiez morte le jour
où vous avez vendu votre honneur et celui de votre père.
— Oh!
— Ce n'est plus le moment des larmes.
— Vous êtes sans pitié. .
— Il n'y a point de pitié pour les filles perdues. —Mon père !
— Je ne suis plus votre père, je suis votre juge.
— Mon Dieu !
— Marchez!...
Jeanne ne répliqua plus, elle se redressa avec une sinistre énergie, et reprit son chemin d'un pas plus ferme.
Un quart d'heure plus tard, ils atteignaient le seuil de leur maison.
Jeanne y pénétra la première... Morion entra à sa suite, et ferma soigneusement la porte, qui don^ nait sur un petit jardinet.
Pendant qu'il s'occupait de ce soin^ il entendit derrière lui le hruit d'un corps qui tombait sur les dalles de la iballe.
C'était Jeanne 1
Cettp marche forcée, ces émotions violentes, la conscience de la faute qu'elle avait commise, tout cela avait brisé ses forças... et une fois arrivée au but, elle s'était sentie défaillir, et s'était évanouie«
Morlon frissonna.
Il alluma vivement la lampe et vint se pencher fiur le corps inanimé de sa fille.
Elle était étendue sans mouvement, les mains ineiteS) les lèvres décolorées^ et les joues si pâles qu'on Teût prise pour une morte.
Morlon se mit à la contempler avec stupeur.
Si c'était vrai cependant..! S'il lavait tuée par sa colère aveugle et brutale!
La peur s'empara de lui.
Il la souleva dans ses bras robustes, l'enleva de terre, comme il eût fait d'une enfant et se dirigea . vers le lit avec son précieux- fardeau.
Sa colère s'était, subitement apaisée; la morte lui avait fait oublier la coupable.
Dans le trajet^ 11 appuya sa joue contre ses lèvres pour consulter son souffle... peut être pour appeler son baiser I...
Il y a une heure où le père reparaît sous le ju^'% ^ c'est celle où l'enfant souffre...
Et comme il sentit ses lèvres gUcéês...^ comme aucun mouvement ne répondit à sa pression inconsciente et involontaire :
—Jeanne!., bilbutia-t-il, à voix si basse que c'est à peine s'il Tentendit lui-même.
En même temps une latme s'échappait de s^^^
yeuxi et vint tomber sur la joue de marbre de sa fille...
£t alorsi ô miracle de l'amour paternel ! un frémissement afi^ta les membres de la pauvre évanouie, une rougeur subite colora inEenslblement le tissu délicat de sa peau, et au moment ah Morion la déposait Aoueement far le lit, elle poutia un soupir «t rouvrit les yeux.
Dans la nuit sombre d'où elle scMrtail, elle avait eu un vague instinct de la réalité.
Cette Joue qui s'était collée contre ses lèvres, cette larii qui avait brûlé sa Joue, tout cei8> elle se le rappelait...
L'affreuse, colore de son père avait donc cédé devant la souffrance de sa fille. Dieu avait eu pitié d'elle et il lui avait envoyé le pardon!
— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t^elle en Joignant les mains, que se passe-t41 donc ? Qu'est-ii aurvenu ? Pourquoi êtes- vous là maintenant^ près de moi, dans cette attitude?
'- Tais^toi, fit Morion en posant un doigt sur ses lèvres*
— Ah 1 vous me tutoyez à présent 1
— Te trouves-tu mieux î
— Oui, bien mieux, mon père; mais si vous saviez ce que j'ai souffert tout à l'heure!
— N'en parlons plus.
-^J'ai cru que J'allale mourir^ et J'aurais accueilli cette mort comme une gr&ce...Mal8 non, je ne veux plus parler de cela. C'est un affreux rôve. Je rou< blieral, et vous aussi, n'est-ce pas? Vous...
Jeanne n'acheva pas.
Une immense lueur avait tout à coup telairé la chambre, et une clameur faite de mille cris venait de frapper l'air.
— Qu'est-ce que cela? s'écria Jeanne épouvantée. Morlon courut à la fenêtre, qu'il ouvrit précipi*
tamment.
Jeanne Ty avait suivi.
— Gela! répondlt-il d'une voix reteatissante, nela ! c'est l'usine qui brûle.
— Que dites-vous ?
— Regarde.
Jeanne se pencha à la fenêtre.
Mais à ce moment, un cheval lancé au galop passa devant elle, emportant son cavalier avec la rapidité de l'éclair.
Deux exclamations partirent en même temps ft cette vue.
— Le misérable! ât Morion avec un cri de rage.
— Robert ! balbutia Jeanne en cachant sa tête dans ses mains.
XXMI
L'incendie.
T.38 mineurs égarés n'avaient que trop bien écouté les excitations insensées de l'étudiant dé Moscou, et ils n'étaient rentrés dans le bour^ que pour exécuter les projets Incendiaires dont 11 avait parlé.
Lancer le coq rùuge !
Incendier Tusinei briser les machines, ruiner rindustrie dont ils vivaient eux-mêmes : telle est la folie qui s^était emparée d'eux.
Cela avait commencé modestement.
Un Jeu ! une imprudence.
Quelques gamins avaient allumé des torches pour escorter ceux qui revenait du puits abandonné.
Une sourde colère animait déjà ces derniers, pour s*être vus obligés de dissoudre leur réunion.
Il ne fallait qu'une étincelle, un prétexte pour que cette colère se changeât en fureur.
Ce fat l'explosion de la mine, qu'ils venaient de quitter, qui détermina le sinistre.
Quand on entendit Tépouvantable détonation, et que Ton vit la montagne ouvrir ses flancs sous l'effort de la mine, il y eut d'abord un moment de stupeur inouïe.
Il ne semblait à personne qu'il pût y avoir doute sur le but d'une pareille catastrophe.
Le feu n'avait pu être mis que dans Tintentioa de faire sauter tous ceux qui se trouvaient réunis en cet endroit»
Or; qui avait intérêt à se débarrasser, même au prix d'un crime^ des mineurs dont la turbulence s'était manifestée, le matin même, par des réclamations adressées à M. Garpentier?
Ce ne pouvait être que Marcel Dubard, ou M. Carpentier lui-même.
En une seconde, cette pensée se formula en accusatioDs énergiques, qui se changèrent presque aussitôt en menaces.
Ils marchaient tous pêle-mêle, s'exaltaient réelproquement^ s'exhortant à la vengeance.
Mais à qui s'en prendre, et par qui commeacôr?...
Alors survint ce que nous disions plus ha'it... une imprudence peut-'être.
Le Pâlot, en passant près d'une grange, exécuta
un moulinet fantaisiste avec sa torche, et quelques gouttes de résine enflammée tombèrent sur un tas de paille.
Tout d'abord on n'y prit pas garde, et la troupe continua sa marche.
Mais quelques mètres plus loin, une lueur subite s'éleva derrière eux.
Ils se retournèrent effarés, croyant à une nouvelle explosion.
Ce n'était que l'incendie.
Ce fut un trait de lumière.
L'étudiant Ivanoff jeta un cri Joyeux.
— L'incendie! dit-il en s'adressant à ses ompagnons, l'incendie, voyez 1... c'est ainsi que les esclaves russes se vengent de leurs maîtres. Les esclaves français auront-ils moins de courage et de résolution que leurs frères d'Occident?
Un morne silence succéda à ces paroles.
L'ouvrier de France peut bien se laisser quel- ' quefois égarer, mais il y a au fond de son cœur un ferment d'honneur et de probité qu'il est bien difficile d'oblitérer tout à fait.
IvanofT remarqua l'hésitation de ses compagnons; il comprit tout de suite ce qui se passait et un dédaigneux sourire plissa ses lèvres.
— Soit, murmura-t-U, c'est une éducation à faire et nous la ferons, mais l'occasion est trop belle
pour la laisser échapper, et puisque nul iei n^ose eter le eri de liberté et donner le signal de la vengeance, c'est à moi qu'il appartient d'en réelamer riionneur. Que eeux qui sont des hommes me suivent et imitent mon exemplel
Sur ces mots^ Ivanofif prit des mains du Pâlot la torche qu'il portait, et^ se précipitant vers l*nn des hangars de l'usine, sous lequel était empilée une grande quantité de pièces de bois, il y mit résolu • ment le feu!
La vue des premières flammes fut accueillie par un frémissement, dans lequel bien des sentiments contraires avaient leur expression mêlée et confoU'* due.
Mais il existe une sorte de vertige impérieux qui saisit Datalement, h une heure donnée, les fou** les aussi bien que les individus^ et cette heure était venue pour les mineurs de Varennes,
Un hourrah s'éleva, un désordre indescriptible s'ensuiYit^ et^ dix minutes plus tard, e^était comme un torrent de feu qui s'étendait sur l'usine.
Forges, hangars, machines, ateliers, rien ne fut épargné... Les flammes, activées avec une infernale adresse, s'en prirent à tous les bâtiments, et pendant' une partie de la nuit, l'établissement de M.Garpentier ofifrit le spectacle de la plus crimineU^ dévastation.
Jusque-là, cependant^ on n'avftit à déplorer qae des dégâts matériels considérables^ qui, après tout, pouvaient se réparer.
Aucun attentat n'avait été commis sur les per« sonnes, et il y avait lieu d'espérer que les incendiaires n'iraient pas plus loin.
Mais on avait compté sans l'étudiant Ivanofi.
On comprend, du reste, ce qui devait se passer chez M. Carpentier pendant que le sinistre prenait ces terribles proportions.
Dès les premières lueurs de l'incendie, Berthe s'était réfugiée, tremblante et effarée, auprès de son père, et elle avait trouvé là, et Marcel d'abord, et le docteur, et tous les employés de l'usine.
L'émotion était à son comble. On ne pouvait âonger à une résistance quelconque ; on avait môme jugé inutile, sinon dangereux, de chercher à employer des moyens de conciliation.
Le torrent était débordé ; aucune digue n'eût été assez puissante pour l'arrêter, encore moins pour le faire rentrer dans son lit.
Toutefois, là surtout, on espérait que tout se bor. nerait à des dégâts matériels, et que les révoltés s'arrêteraient d'eux-mômes, une fois que la dévastation aurait atteint ses dernières limites.
M. Carpentier avait dépêché quelques hommes à Gbauœont pour informer le préfet de ce qui se pas-
sait; mais les secours sollicités ne pouvaient arriver que dans la matinée^ et jusque-là il fallait attendre.
On allait, on Tenait, on échangeait rapidement et à voix basse ses douloureuses impressioof.
Une partie de la nuit s'écoula dans ces cruelle3 alternatives...
Berthe s'était assise dans un fauteuil, à côté du bureau de son père, et, plongée dacs ses réflexions amères, elle écoutait muette les conversatloDs qui s'écbangâaient autour d'elle.
Ce qui l'étonnait le plus, cequi l'eiiiayait surtout; c'était l'absence de Maurice.
Où était-il? Pourquoi n'était-il pas accouru comme les autres, pour offrir son concours à ceux qui étaient restés fidèles à son père?
Elle n'y comprenait rien et elle arrivait à penser même qu'il avait pu être l'objet de que'que violence ou la victime de quelque accident.
Deux heures se passèrent de la sorte.
Elle dévorait ses larmes, comprimait les battements de son cœur, et cachait à tous les regards la poignante anxiété dont elle était torturée.
A uii moment, le docteur, qui était resté à la fenêtre, quitta brusquement son poste d'observation et marcha droit vers la porte.
Berthe le suivit d'un œil ardent, et tout son sang reflua vers son cœur.
Puis elle se leva à son tour et courut au docteur
— Quoi? qu'y a-t-il? demanda M. Garpentier en s'adressant à sa fllle.
— - C'est que... balbutia cette dernière.
— C'est mon flls Maurice, monsieur, interrompit le docteur. Je viens de l'apercevoir, et il nous apporte peut-être quelque nouvelle importante.
Le docteur achevait à peine ces paroles, que Maurice apparaissait sur le seuil de la porte.
Il était très-p&le, nu-t6te, et un certain désordre se remarquait dans sa personne.
— Mon père I dit-il en saisissant les mains du docteur.
Mademoiselle, ajouta-t-il en saluant Berthe, dont les Joues reprirent bientôt leur couleur.
M. Garpentier s'était approché. Tout le monde s'apprêtait à écouter.
— Que se passe-t-il? demanda vivement M. Garpentier, et que venez-vous nous apprendre?
^ Maurice remua tristement la tête.
— Rien de bon, monsieur, répondit-il ; ils ont tout brisé, tout détruit; il ne reste plus rien de l'établissement.
— Mais qui les a pu pousser à ce degré d'aveuglement et de rage?
'^ Quelques révolutionnaires étrangers qui obéissent à un mot d'ordre, et qui, après avoir ruiné ce pays, iro9t porter la désolation et la misère dans d'autres contrées.
-^ C'est la guerre des ouvriers coiitre les patrons?
*- Vous l'avez dit.
— Au moins, respectent-ils encore les personnes Maurice fit un geste désespéré.
— Détrompez-vous, monsieur, dit-il, et c'est ce qui m'amène à cette heure.
— Que dites-vous ?
— Jusqu'à présent j'avais espéré qu'ils ne chercheraient pas d'autres victimes, et que leur colère ne s'en prendrait qu'à l'usine. Mais, depuis quelques minuteSi de sinistres symptômes se manifes-^ tent diez iéi plut exaltés, et d'un moment à l'autre, qui sait ?*••
— Ma ftUe 1 s'écria M. Garpentier en prenant son enfant dans ses baas.
Maurice étendit la main*
— Je ne suis venu que pour vous sauver, meilleur, répliqua-t-il; deux ouvriers qui me sont dévoués sont allés à la recherche d'une voiture qui doit vous attendre près de la maison dé mon père, et si vous Toulez me Suivre.*.
M. Garpentier serra les mains de Maurice aveb (Bffuslon;
— Mais hàtez-vous» monaieur^ insista le jeune homme, toute minute de retard peut rendre votre départ impossible. Venez ; dans un quart d'heure peut-être ils seront ici.
£t comme pour appuyer ces paroles, un sourd grondement s'éleva au dehors, semblable au bruit de la marée montante.
XXVïIï
La lulte.
Il n'en fallut pas davantage pour précipiter le dé* part. M. Carpentier s'empara du bras de Berthe et gagna la porte, suivi de Maurice, du docteur, de Marcel et de quelques autres employés.
Il n'y avait dans la cour que quelques ouvriers^ ûdèlesi qui s'empressèrent de saluer leur patron avec les marques du plus respectueux dévoue^ ment.
Ceux-là se rappelaient, au moment du danger, les bienfaits que M. Carpentier et sa fille avaient répandus autour d'eux aux jours de leur prospérité, et ils ne voulaient pas qu'ils partissen sans em -
porter les témoignages attendris de leur reconnaissance.
Berthe se prit à sangloter quand elle franchit le seuil de ce pavillon où elle avait passé sa jeunesse heureuse ; mais le sentiment de la situation dominait toutes ses penséesi et sa douleur céda bien vite devant les craintes qu'elle éprouvait.
On pressa la marche.
Une faible distance séparait l'habitation de M. Garpentier de celle du docteur.
Quinze minutes devaient suffire pour atteindre le but.
Chemin faisant, M. Garpentier quitta le bras de sa fille, pour aller s'entretenir avec Marcel Dubard.
Maurice était à ses côtés à ce moment; il l'invita à le remplacer auprès de Berthe, et Maurice n'eut garde d'hésiter.
Un instant après, Berthe posa sa main tremblante sur le bras du jeune homme.
On fit quelques pas de la sorte sans échanger une parole, la poitrine émue, le regard troublé.
Ge fut Berthe qui rompit la première le silence.
Uinstant était solennel. Le danger les enveloppait. On ne pouvait rester muet.
— Gombien je vous remercie, monsieur Maurice, dit-8lle,du dévouement que vous venez de nous témoigner!
— N'est-ce pas bien naturel ? répondit Maurice ; votre père n'a-t-il pas toujours été bon pour ma famille? moi-même, ne vous doifr'je pas tout ce que je suis ?
— Que voulez- vous dire?
— Je veux dire qu'avant d'être revenu à Varennesy j'avais cherché vainement ce bonheur honnête et calme que j'ai goûté ici, et ce n'est pas sans un cruel déchirement que je songe à l'avenir qui m'est réservé maintenant*
— Mais mon père relèvera l'usine incendiée, et avant peu sans doute nous aurons tous repris la vie que nous menions en ces lieuXé
— Le croyez-vous?
— Je l'espère.
Maurice remua tristement la tête.
— Et d'ici là, ajouta-t-il, où vals-je aller f Quelle occupation donner ft mon esprit? Comment combler ce vide affreux qui va se faire dans mon cœur?
Berthe ne répondit pas tout de suite ; elle réûé^ ehissait et hésitait;
— t^uant à nous, reprit-elle bientôt d'une voix un peu confuse, nous irons pifobablement à Paris^ aulTrès de quelques amli§ qui y passent tous les hivers; Je suis certaine que si vous venez hous y vdlr
mon père sera heureux de vous recevoir à Paris comme à Varennes.
Berthe n'eu dit pas davantage, mais Maurice ne put s'empêcher de lui prendre les mains et de les garder un moment dans les siennes.
Cependant, on venait d'arriver.
La maison du docteur était là, devant eux, détachant sa modeste silhouette dans la nuit sombre, et h quelque distance, la voiture promise^ attelée de deux hons chevaux qui piaffaient d'impatience.
M. Carpentier remplaça Maurice, qui courut vers la voiture pour s'assurer que toutes ses instructions avaient bien été suivies.
On fit une courte halte.
Maurice se multipliait. Il était, lui, bien résolu Îl rester avec son père. Mais, à mesure que le moment de la séparation approchait, il sentait son cœur perdre courage et défaillir.
Gomme il venait de quitter la voiture une dernière fols et se dirigeait vers M. Carpentier pour presser enfin son départ, un homme se dressa tout à coup devant lui et lui barra le passage.
Maurice jeta un cri de surprise.
C'était Mathonl...
— Ah! ah! dit celui-ci, tu ne t'attendais pas à me voir ?
— Que venez-vous faire ici ? fit Maurice.
-^ Oh! une idée... J'avais accompagné Robert, je me suis douté de quelque chose ; J'avais aperçu la voiture, et j'ai voulu me rendre compte de ce qui se passait.
~ Eh bien, tu as vu ; que demandes-tu de plus?
— Presque rien... Seulement, cette fuite n'aura
pas lieu.
— Qui l'empêchera?
— Mol I
— Ah ! si tu osais...
— J'oserai ce que je voudrai, et ce n'est pas toi ni les bourgeois que tu accompagnes qui pourront s'y opposer.
— Mathon!
Mathon avait tiré un couteau de sa poche.
— Ecoute, continua-t-il, nous ne voulons pas que le patron s'en aille. Nous avons à causer avec lui, et s'il partait, nous ne le verrions plus revenir qu'avec une escorte de gendarmes et de soldats.
-* Mais que feras-tu pour empêcher ce départ?
Mathon montra son couteau, dont la lame jeta dans la nuit de sinistres reflets.
^ Avec cela, répondit-il, il me suffira de couper les traits des chevaux, et alors adieu la fuite.
— Et tu crois que nous te laisserons faire?
— Si tu veux t'en donner le spectacle, suis^moi, répondit Mathon.
— mi —
Etjil se dirigeait déjà vers la voiture, quand Maurice le saisit énergiquement par le bras.
— Ah! prends garde! fit Mathon avec un accent plein de fureur*
-— Tu ne feras pas un pas de plus.
— Ne me pousse pas à bout.
— Ta colère ne m'eiïraye pas.
— Maurice I
— Pdr^f,,. va-t'en... fuis toi-même...
Mathon secoua d'un geste violent la main attachée à son bras et fii un bond en arrière.
Sa poitrine respirait bruyamment , ses yeux lan. çaient des éclairs, sa main crispée tourmentait la poignée de son couteau.
Toutefois, il essaya encore de se contenir et tenta de marcher vers la voiture.
Mais le bruit de cette altercation avait- attiré l'attention des employés de l'usine^ qui s'étaient rapprochés. Au moment où ils arrivèrent auprès des deux adversaires, Maurice, pour la seconde foi8,ve* nait de repousser Mathon, qui avait glissé et failli tomber sur le chemin.
Une effrayante imprécation jaillit de la poitrine de ce dernier, qui> se dressant de toute sa hauteur, se rua, le couteau levé, sur Maurice.
Le mouvement avait été si rapide, que nul h'avàit pu s'y opposer.
Un cri partit ;
Cri de douleur et de détresse, et presque aussitôt un corps roula sur la route.
Maurice venait de tomber^ frappé mortellement.
Tout le monde accourut vers lui ; son père le premier, Berthe immédiatement après.
Mathon avait disparu après le coup fait ; mais du reste^ en ce moment, on ne songeait guère qu'à la victime.
On releva Maurice avec précaution, et on le porta sur le revers du chemin.
M. Bernard avait conservé à peu près tout son sang-froid.
n étanchait le sang qui coulait en abondance de la.blfissure, il humectait ses tempes d'eau fraîche prisé à une source voisine.
Tous les témoins de cette scène attendaient anxieux et terrifiés.
Enfin le docteur releva le firont.
Il était presque aussi pâle que le blessé.
— 11 revient à lui, dit-11 d'une voix émue; que ce cruel incident ne retarde pas le départ projeté... Evitons de plus grands malheurs... Partez^ monsieur Carpentier, éloignez M"« Berthe, et, demain, je vous ferai tenir de ses nouvelles.
— Ah! vous nous le promettez? s'écria Berthe uppliante.
— Je vous le jure.
— C'est pour nous sauver q u'il s'est exposé à mourir.
— Partez î partez !
Et comme M. Carpentier tentait d'arracher sa fille à ce douloureux spectacle. ••
^ Nonl attendez! dit-elle en s'échappant des uainsde sonpère.
Et se tournant vers le docteur :
— Monsieur Bernard^ ajouta-t-elle à voix rapide et basse, Maurice est-il en état d'entendre les quelques paroles que je veux lui adresser?
-- Certainement, répondit le docteur, feulement hâtez -vous, mon enfant, car il peut ôtre repris d'évanouissement*
Ëerthe s'agenouilla alors auprès du corps inanimé, écarta doucement ceux qui l'entouraient, et se penchant à l'oreille du blessé :
— Maurice, dit-elle d'un ton Contenu, Maurice, m'entende^-vous 1
. — Oui, Berthe, oui, je vous entends, répondit le jeune homme d'une voix mourante*
-^ £h bieni Maurice, je veux que vous viviez, entendëz-vous? je veux que vous viviez, parce que je vous aime!...
Et en même temps ses lèvres effleurèrent le front de sbn amant*
Maurice proféra une douce et faible plainte, il lerra muettement la main de Berthe et retomba inerte dans les bras de son père.
Cinq minutes plus tard, M. Garpentier et Berthe quittaient Varennes, accompagnés de Marcel Du* bard.
Fin de la première partie.
PARIS. — Typographie A. FOUGIN, qvai Xt/Mt; It.