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CHAPITRE PREMIER

Ce qu'un homme vertueux aimant le lever de l’aurore aurait pu voir un matin de printemps dans les bols de La Grandvlile.

Un matin d’avril, vers quatre heures... c’est-àdire à l’heure où la nature semble s’arracher des brouillards de l’aube, à l’heure où le gris opaque enveloppe les basses futaies, tandis que dans l’horizon plus clair pointillé la cime chauve des grands arbres... un matin d’avril, disons-nous, l’homme vertueux assistant au lever de l’aurore aurait vu sur la côte qui longe les bois de La Grandville pour descendre à Neufmanil, le plus beau et le plus terrible spectacle. . .

Le plus beau spectacle, c’est le réveil de la nature farouche, de la grande nature ardennaise... Au plus

loin, dans le vallon profond, c’est la nuit grise du matin, et au-dessus, c’est déjà le pourpre lumineux du soleil naissant. . . Sur la route, dans le bois, dans le vallon, tout est mort, silencieux, pas une âme. .. le jour lutte encore contre la nuit !... La terre fume, la brise tombe, et les fauves seuls hument alors l’baleine de la terre qui les fait forts. . .

Une seule voix trouble ce grand silence, la cloche de l’église d’un village qui chante la demie de quatre heures. . . C’est le lever du soleil, alors le jour pique faiblement au loin, les plantes et les herbes se vautrent paresseuses dans l’humidité du matin, et de toutes les poussées aromatisées s’échappe un parfum âcre et dur.

Par les sentes sous bois, par les routes, les paysans vont au travail, les paysannes courent au marché, à moitié perdus dans les buées de l’aube.

Oh ! si vous saviez comme ils sentent bon les taillis le matin, c’est de la santé qu’on boit à pleine poitrine. . .

Le terrible spectacle était de l’autre côté de la route, dans le bois même, près de la sente qui le traverse pour aboutir à La Grandville. Deux hommes marchaient enfonçant leurs lourds souliers de chasse dans les herbes humides, ils portaient tous deux leurs fusils en bandoulière. Celui qui marchait le premier dit à l’autre avec mauvaise humeur :

— Je crois, Caulot, que nous rentrerons sans avoir rien vu I

— Dame! monsieur, je vous l’ai dit hier, nous aurions dû nous lever tout-à-fait au malin... la bête sera passée du côté de Rogissart.

— Voilà qui m’ennuie, rentrer encore ayant fait buisson creux, Orphise ne va pas manquer de plaisanter toute la journée.

— Monsieur est au-dessus de ça.

— Au-dessus de ça. . . Si tu crois qu’il est agréable, à quelqu’un qui prétend être un bon chasseur, de s’entendre juger comme une mazelte. . .

— C’est histoire de rire. . .

— Histoire de rire, c’est possible!... mais tout fatigue en ce monde, et je regrette d’avoir suivi ton conseil en venant dans ce bois, désert comme un guéret. . .

— Nous ne sommes pas encore au bout. . .

— Bah! tu n’as pas seulement relevé une empreinte. . .

— Nous avons trop d’herbes, et on ne peut rien voir. . .

— Je sais que tu as raison pour tout... et en tout!. . .

Celui qui parlait avança en maugréant, tandis que celui qui suivait fronçant les sourcils et clignant de l’œil, dit entre ses dents :

— Surtout pour loi, tu le verras bientôt. . .

Nous dirons tout de suite aux lecteurs quels étaient ces deux hommes que nous leur présentons. L’un, Michel-Jean d’Aunioy, était un grand propriétaire

ardennais; il habitait à quelques kilomètres de Nouzort ; l’autre, était son garde, Martial Caulot.

Martial était familier avec son maître, c’est que Martial Caulot était presque de la famille, c’était le frère de lait de M mC Orphise d’Aumoy, et c’est elle qui l’avait placé chez son mari.

M. d’Aumoy maugréait toujours :

— On croirait, ma parole d’hcnneur, chasser au marais. Ah! tu as de bonnes idées, toi, et si nous revenons d'ici sans un rhume, avoue que ce ne sera pas de ta faute... Une bruine qui vous gèle les moëlles, des herbes qui vous mouillent jusqu’aux cuisses. ..

— Je n’en suis pas cause, fit Caulot en haussant les épaules.

D’Aumoy ne répondit pas, mais ayant vu le mouvement d’épaules du garde, il eut un geste d’impatience et dit :

— Sais-tu bien, Caulot, que tu commences à me fatiguer. . . Je n’aime pas tes réponses, j’aime encore moins les gestes qui les accompagnent, tu deviens trop libre chez nous, mon garçon, et dans l’intérêt de tons, il est utile, je crois, que tu nous quittes. . .

— Parce que vous me payez pour faire mon service, est-ce que ce service fait, je dois subir votre mauvaise humeur?

— Tu dois subir ce qu’il me plaît te faire subir, fit sèchement le chasseur... Au reste, une bonne fois, puisque l’occasion s'en présente, je veux te le dire. ..

— Quoi donc ! fit le garde, en jetant un regard inquiet sur son maître.

— M m " d’Aumoy est très-légère, elle est trop bonne et les familiarités que tu as avec elle, et que peuvent peut-être autoriser ton titre de frère de hit. . . m’avaient semblé originales, lorsque tu entras chi zmoi... A la longue cela fatigue. . .

— Que voulez-vous dire, monsieur?

— Je veux dire que je trouve maintenant que tu es de trop chez nous... Je sais ce que je dois faire pour le frère de lait d’Orphise, maistuparlirasetjete donnerai le nécessaire pour entreprendre ce qu’il te plaira de faire...

Caulot, sombre, baissa la tête... d’Aumoy l’observait; comme il ne répondait pas, il lui dit:

— M’as-tu compris, Martial?

Celui-ci releva lentement les regards et fixant son maître, il lui dit en hochant la tête:

— J’ai compris que vous venez de décider votre mort, monsieur Michel !

. — Que dis-tu? exclama d’Aumoy, qui ne pouvait en croire ses oreilles.

— Jedisqu’on ne me chasse pas commeun laquais, moi ! et en disant ces mots, il fit sauter , son fusil de son épaule dans ses mains; je dis que c’est moi qui chasse les antres, monsieur d’Aumoy, et que ceux que je ne puis chasser par la porte, je les chasse par la tombe...

Le garde était de dix ans plus jeune queson maître,

mais Michel d’Aumoy n'avait pas encore atteint la quarantaine; il était donc fort et alerte. En voyant le mouvement de son garde, il l'avait imité, et plus rapide il avait déjà armé les batteries et son doigt caressait la gâchette de son fusil.

Pâle, mais l’air décidé, il dit au garde:

— Mauvaise race ne peut mentir... et c’est un assassin que j’ai devant moi. Heureusement j’étais au guet.

Caulot haussa les épaules, et armant négligemment son fusil, inspectant ses cartouches, il dit froidement :

— Monsieur Jean Michel d’Aumoy, si je suis venu chez vous,si j’ai quitté mon pays de soleil pour votre pays de loup, nos montagnes chaudes pour vos bois humides, c’est que j’aimais quelqu’un... J’ai écrit à celle que j’aimais: Je veux te voir! je veux vivre près de toi ! et Orpliise m’a fait venir.

Et en disant ces mots, Martial Caulot eut un sourire...

— Misérable! et d’Aumoy, le couchant en joue, dit en tirant : Meurs donc, chien enragé, ainsi que tu le mérites, de la main qui t’a nourri...

Le coup partit, mais Martial resta debout. Etonné, d’Aumoy tira son second coup, et le misérable... éclata de rire.

— Grand niais, fit-il, tu crois sottement que j’avais laissé du plomb dans tes cartouches...

— Oh ! qu’importe, bandit! hurla Michel d’Aumoy.

Et saisissant son fusil par le canon, il leva la crosse et courut sur le garde.

Mais celui-ci fit feu de ses deux coups... Michel d’Aumoy jeta un cri, leva les bras cherchant dans le Aide un appui et tomba foudroyé, une main crispée sur son fusil.

Caulot jeta aussitôt son arme et courut dans le bois, faisant le cercle à cent mètres à l’entour, sondant les taillis, fouillant les buissons. Ne voyant rien, cerlain que Dieu seul avait été le témoin de son crime, il revint Vers le cadavre, plaça sa main sur le cœur et ne sentant plus de battements il se releva. Alors, croisant les bras et prenant son menton dans ses mains, le front plissé sous le coup d'une pensée tenace, il dit à mi-voix :

— Je pourrais me déclarer en cas de légitime défense; sa main, crispée sur son fusil déchargé, montre assez ce qu’il faisait lorsqu’il est tombé... Mais j’ai mieux que ça... d’assassin je deviens vengeur, etOrphise peut m’épouser... Le sanglier que jesais être dans le. bouquet de bois entre Aiglemont et La Grandville, est venu sur lui à l’improvisle ; comme un fou qu’il était, il a saisi son fusil par le canon pour le chasser à cou ps de crosse... les deux coups sont partis et lui ont troué la poitrine. ..moi j’ai couru sur la bête, étant de l’autre côté, n’ayant pas vu l’accident, et je l’ai tuée. . . car il faut un motif pour avoir déchargé mon arme.

Et, montrant sa satisfaction par un sourire, il tira

de sa poche deux sabots de sanglier, se baissa près du cadavre, et avec les deux sabots, un de devant et un d’arrière, il piétina le terrain humide des brumes du matin. Ceci fait, ayant encore bien inspecté les environs, il rechargea son fusil et courut tout d’une traite au petit bois près de La Grandville. . .

Quelques minutes après, deux coups de feu retentirent^ Caillot traîna sur la route un vieux solitaire, un vieux sanglier aux poils rudes.

Tout -à- coup, le garde se redressa et tendit l’oreille. . .

On entendait une voix de fillette qui chantait. . .

— Qui diable chante sous bois si matin ? dit le garde. Deux yeux de trop, ça.

11 se leva et marcha dans la direction d’où venait la voix.

A cette heure, dans ce matin gai, celte voix d’enfant qui chantait une chanson d’amour apprise à la ville. . . à vingt pas du lieu du cri me, c’était étrange. Caulot, malgré lui, s’arrêta et écouta. La voix chantait :

Lorsque dans l'aubépine blanche,

Le rossignol

Chante, sautant de branche en branche,

Ci prend son vol. . .

Si mon âme reste rebelle El mes sens froid-!,

C’est que je n’entends pas, ma belle,

Ta douce voix !

Caulot, sombre, pensait ;

— D’où vient cette enfant?

Et l’enfant déboucha du bois.

C’était une adorable fillette de treize à quatorze ans, qui portait un panier au bras. Du plus loin qu’il la vit, Caulot regarda les souliers de l’enfant; voyant ses chaussures boueuses, il se rassura en disant :

— Elle vient de loin.

La jeune fille continua, en se dirigeant du côté de Caulot, qui se plaça aussitôt devant l’entrée de la sente où était étendu le cadavre de d’Aurnoy.

Si le soir souvent je m'arrête Près de l'étang,

Miroir liquide qui reflète Le firmament. . .

A mes pieds, l’onde qui ruisselle Eu longs flots bleus

N’a pas les reflets, ô ma belle !

De tes grands yeux I

Caulot regardait l’enfant et pensait :

— Si elle avait vu, elle ne chanterait pas. . .

Et en disant ces mots, sa main dans sa gibecière caressait un couteau. . .

L’enfant, sans conscience que sa vie tenait à un fil dans cette minute, passa en chantant :

Lu promise qui sous les chênes S’en va rêvant ;

Les amoureux qui dans les plaines S’en vont liant. . .

Dans lame n’ont pas l'étincelle Qui chaque jour

Consume mon cœur, ô ma belle î Pour ton amour !

Caulot ariêta la jeune fille et lui dit :

— D’où viens-tu, la belle enfant, si gaie?:. .

— Moi, monsieur. . . je viens d’issancourt, et je vais à Neufmanil.

— C’est un joli chemin.

— C’est pourquoi je suis partie au matin.

— Comment te nomme-t-on?

— Lison, monsieur; et je suis en service à Issanconrt, pas servante, je suis près de la demoiselle seulement... et ils m’appellent Fraîchotte... c’est des gens de Paris.

— Ah!... tu chantes bien, ma belle 1

— C’est mademoiselle qui m’apprend les chansons qu’elle chanle. Adieu, monsieur.

— Adieu, ma belle...

— Faites attention, vous saignez, monsieur, dit l’enfant en s’en allant.

Caulot devint pâle, et vit qu’il avait du sang aux mains.

Le garde, en voyant sa main sanglante, devint blême ; il la cacha aussitôt, et son œil ardent chercha la jeune fille. II avait eu peur, et il voulait lire sur le vieage de l’enfant l’intention mise par elle, dans les mots qui l’avaient bouleversé. . .

Fraîchotte, tranquille, s’éloignait; il allait s’élancer sur elle, l’étrangler, car il disait entre ses dents :

— Elle a tout vu... elle sait... et je serais fou de laisser vivre ce témoin...

L’enfant, inconsciente, égayée par ce soleil naissant, par ce printemps embaumant, par celte ma-

linée gaie, fredonnait de nouveau lin refrain qu’elle avait entendu chanter par sa jeune maîtresse, mêlant à la symphonie des oiseaux sa note argentine :

Pourquoi le bon Dieu permet-il qu’on mette De si jolis pieds dans de gros sabots.

Ah! ali! ah! ah! dit la coquette,

Ridant d'un pied blanc le miroir des eaux,

Pourquoi le bon Dieu permet-il qu’on mette De si jolis pieds dans de gros sabots.

Ah! ah!...

Et le trille joyeux de la jeune fille s’envola gai dans les airs.

Caulot s’arrêta court en entendant le chant de Fraîcholte. . . non que la charmante enfant renouvelât la fable d’Orphée, qui jouait si bien de la lyre que les arbres et les rochers quittaient leurs places, les fleuves suspendaient leur cours, et les bêtes féroces s’attroupaient autour de lui pour l’entendre. Non ! Caulot n’était pas charmé; le front plissé, les sourcils bus, il pensait avec assez de logique :

— Si cette enfant avait vu le crime, épouvantée, elle se sauverait... elle ne chanterait pas.

Cette lutte d’une minute avait mouillé son front, et dans l’humidité du matÿi, ses cheveux, moites de sueur, fumèrent...

Après avoir regardé la route, n’apercevant plus l’enfant que comme un point noir, se voyant seul, absolument seul, il s’assit sur le tronc d’un arbre abattu, et le coude sur le genou, le menton dans la main, il pensa.

Que devait-il faire?

Devait-il aller lui-même trouver le commissaire de police de Nouzon el lui conter l’histoire qu’il avait forgée... C’était bien audacieux !

D’un autre côté, cependant, il était bien difficile de faire autrement. Il était parti le matin avec son maître, s’il rentrait seul, comment expliquer les motifs qui l’avaient obligé à quitter Michel d’Aumoy?. . .

Caulot reconnaît la situation :

— Devant le commissaire, lorsque son œil se fixera sur moi, son œil noir perçant, son sourire méchant qui a toujours l’air de dire : « Je ne crois pas un mot de ce que vous dites, je suis, je sais... » est-cc que je pourrai commander à mon sang? pourrai-je dissimuler mon trouble?... Je sens encore la fièvre qui me brûle, et j’ai des frissons qui me font tressaillir... U verra tout ça, lui!... Est-ce que j’aurai assez de calme [tour inventer sans me tromper, sans tomber dans ses pièges?... On ne me croira pas, je le sais, mais je me moque de leur pensée!... Ce que je veux, c’est l’impunité, c’est l’absence de preuves contre moi, l’impos.'ibililéd’une miseenaceusalion... Je vais être soupçonné par lui... Tout le monde à Nouzon sait bien ce qu’est Orphise; il n’y avait que cet.. .

La pensée du cadavre roide arrêta l’injure sur les lèvres du misérable, qui reprit :

— Le commissaire va se servir de ça... on me soupçonnera, on m’accusera peut-être... Aurai-je le courage...

Caulot croisa les bras, et, l’œil fixe, sans voir, ou plutôt évoquant le tableau des lieux dont il parlait, continua :

— Je pourrais courir bien vile par les bois, arriver chez nous sans être vu, rentrer par la petite porte... Je monte me coucher, et je dis qu’il est parti seul, qu’il n’a pas voulu être accompagné... La chose n’étonnerait personne; cela lui arrivait souvent...

Et il ajouta en à-parté,avec un mauvais sourire :

— Car il me haïssait sans rien savoir, d’instinct... Mais celte maudite fillette, qui passe ici... elle ne manquera pas de raconter qu’elle m’a vu, qu’elle a entendu les coups de feu...

Tout-à-coup, se frappanlle front et battant du pied les feuilles mortes, il s’écria :

— Triple brute ! imbécile!... mais je suis bête!... Cette enfant a entendu les coups de feu, elle passe, elle me voit, et je ne lui crie pas de courir au village chercher du secours I... J’ai perdu cette voie... je ne peux plus déclarer que j’ai vu l’accident, le malheur, comme ils vont dire... le crime peut-être, fit-il plus sourdement. Non, je n'étais pas là... Mais que faire? que dire?

Et, s’accoudant des deux bras, le front dans la paume de ses mains, étrillant ses cheveux de ses ongles durs et bleus, il égratigna son crâne comme pour en faire jaillir une idée nouvelle.

Marlial Caulot resta longtemps ainsi.

Quand il se redressa, le soleil était toul-à-fait levé,

il illuminait de sa radieuse clarté les grandes forêts sombres, faisant scintiller sur l’écorce des frênes et des bouleaux les petits bourgeons verts tout perlés de rosée; il éclairait dans la plaine et dans le vallon les seigles verts, et donnait un ton de garance aux haies d’osiers sans feuilles.

Martial Caulot ne regarda pas autour de lui, il était habitué à ces splendeurs, ou pour parler plus juste il n’avait jamais vu ces splendeurs; la forêt n’était pour lui que le garde manger, le repaire des bêtes qu’il aimait tuer, le magasin de bois pour l’hiver; il ne voyait ni l’herbe ni les fleurs poussées sous bois, il ne voyait à terre que les passées des animaux qu’il chassait, il ne jugeait les voûtes feui lues que par la valeur des bois que donnerait la coupe.

11 se leva, et de la main faisant une visière, il regarda au plus loin sur la roule. . . Il vit déboucher du bois une voiture de paysan. Calme il se dirigea de ce côté; lorsqu’il pensa devoir être vu, il se plaça sur le milieu de la roule, il s’agita vivement faisant des signes de détresse.

La voilure s’arrêta aussitôt.

Caulot pensa tout haut :

— Bon 1 ils croient que je leur signale un danger et ils n’osent plus avancer. . . Ils descendent !... Par ici donc, tenez, tenez. Ali ! ils comprennent, ils remontent ; ah ! les voilà . . . attention . . .

En effet, la voiture arrivait au grand galop du cheval. Martial l’attendait anxieux; quand il jugea

qu’elle était assez près de lui pour être entendu de ceux qui était dedans, il cria :

— Au secours ! au secours!

En entendant ces cris, les paysans pressèrent le cheval ; quelques minutes après ils mettaient pied à terre, et entourant le misérable ils demandaient :

— Qu’est-ce qui est arrivé?

Caulot répondit comme un homme affolé par ce qu’il vient de voir. . .

— Il s’est tué... là, dans le bois... sur le sanglier. . .

— Qui? où? demandèrent à la fois les paysans effrayés.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu Seigneur !... C’est affreux, gémit Caillot, il s’est tué là... la pauvre femme !... Et lui, si bon, si loyal, si honnête. . . je deviens fou. . . Venez, venez.

Les paysans se regardaient les uns les autres sans comprendre, craignant d’avoir affaire à un véiitable fou.

Ils étaient quatre, deux hommes, une femme et un enfant; on obligea ce dernier à garder la voiture. . . La femme, naturellement curieuse, entraîna les paysans indécis, en leur disant :

— Allons toujours voir !

lis suivirent le garde sous bois, celui-ci les fit passer d’abord devant le sanglier qu’il avait tué; la femme eut un geste de frayeur et Caulot dit :

— C’est celte sale bête qui est la cause du malheur !

lis continuèrent à marcher et arrivèrent bientôt devant le cadavre du malheureux.

En le voyant étendu, comme endormi sur l’herbe nouvelle et les feuilles sèches, l’œil mi-clos, la bouche béante, on crut que Michel d’Aumoy était endormi; la blessure qui l’avait tué avait mouillé de sang la chemise et le gilet; mais chaudement vêtu pour la chasse matinale, le sang n’avait point traversé les vêtements, et la cause de la mort était invisible...

Les rayons du soleil naissant tamisés à travers les branches, comme à travers les vitraux d’église, l’éclairaient singulièrement.

Les paysans se signèrent, et la femme plus courageuse s’approcha du corps, s’agenouilla, plaça sa main sur le front et saisie parla moiteur froide de la

mort la relira aussitôt. . . elle pria.

— Pauvre homme! dit un des paysans, il est mort. . .

— Oui !... il s’est tué du coup.

Les yeux mouillés de larmes, Caulot se baissa sur le corps, et écartant le paletot, montrant le gilet humide; il ditd’une voix entrecoupée :

— Voyez, tenez... les deux coups dans la poitrine. . . pauvre brave homme. . . J’étais à l'affût làbas... j’entends les deux coups qui n’en ont fait qu’un... j’attends, le doigt sur la détente, me disant : s’il l’a manqué, je vais 1’avoir. . . Alors, je vois la bête déboucher du bois. . . pan. . . pan. . . je l’é-

tends à mes pieds... j’accours content pour lui dire... Ça y est... et je le trouve se tordant sur l’herbe. . .

— Comment a-t-il pu se tuer?... demanda le paysan.

— Vous ne voyez pas, fit vivement Caulot. . . Faut dire d’abord qu il n’était jamais sérieux à l’affût. . . un chasseur parisien, vous savez. . . il était du pays, mais il avait vécu là-bas... des bottes vernies, des gants, des vêtements et des armes à brevet d’invention, comme les Parisiens, là. . . C’était pas un vrai chasseur, il lisait un journal à l’affût ou il fumait. . . bref, je crois qu’il était occupé à autre chose... Tenez, voilà un cigare qu’il a jeté, et le garde montra un cigare que le malheureux avait effectivement jeté pour saisir son fusil. . .

Il continua :

— 11 fumait probablement assis sur ce tronc d’arbre... son arme entre les jambes... désarmée... le sanglier aura débouché de là... saisi... n’ayant pas le temps d’armer... sans réfléchir! — pauvre homme, je dois bien le dire, il n’avait pas de tête — il aura saisi son fusil par les canons, aura tape à coups de crosse sur la bête. . . De la secousse ou d’un choc, pan... pan! et en pleine poitrine... mon pauvre maître. . .

Et en disant ces mots, les larmes coulaient abondantes sur les joues du garde, l’émotion coupait sa voix, et les sanglots hocquetaicnt dans sa gorge ; sa

douleur était si naturelle, que la femme se relevant, sa prière achevée, le consola en lui disant :

— Voyons, monsieur, on est tous mortels en ce monde, il ne faut pas se faire du mal comme ça. . . C’est sa faute après tout. . . là !

— Pauvre maître, fit Caulot, laissant retomber sa tête comme accablé par la douleur.

— Voyons, dit un des paysans, c’est pas tant ce que vous ferez... c’est pas en vous désolam. là... en vous faisant du mal, qu’on lui rendra la vie... Qu’estce que nous pouvons faire?...

— Dam! vous avez une voiture; je voudrais aller a i plus tôt à la ville pour faire ma déclaration...

— A Charleville?

— Non, à Nouzon ; nous sommes près de Nouzon.

Les paysans se regardèrent entre eux, semblant

contrariés de cette obligation ; mais la femme dit :

— On ne peut pas cependant laisser là une créature de Dieu. Voilà tout... nous irons demain à Gernelle; occupons-nous d’abord de ce pauvre homme.

— Eh bien ! allons vite alors, répondit celui qui paraissait être le mari de la femme.

— Mais, dit cette dernière, le temps que nous irons à Nouzon et revenir, il va rester seul...

— Ça vaut mieux ! répondit le mari.

En disant ces mots, la femme mentait; elle savait bien qu’elle ne pourrait pas traverser Neufmanil sans caqueter, sans raconter ce qu’elle avait vu, etqu’ainsi au retour il y aurait nombre decurieuxdans la forêt.

Caulot, suivi des paysans, regagna la route; il prit place avec eux dans la voilure, qui retourna aussitôt vers Nouzon.

Le lecteur se doute de l’odieuse comédi? que joua Caulot le long de la route. C’était du reste un fort en la matière, car lorsque, pour reposer un peu le cheval, on s’arrêta à Neufmanil, la femme dit à ceux qui demandaient des détails sur l’accident :

— Tenez, le pauvre homme... ça serait son frère qu'il ne serait pas pis... ça fend l’âmel

Et chacun, ému, disait :

— Pauvre homme !

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