CHAPITRE
OA l'on volt comment Martini Caulot comprend la reconnalusance.
Il serait peu intéressant de faire assister le lecteur aux longues démarches qu’il fallut pour lever le corps de Jean -Michel d’Aumoy.
11 suftit de savoir que vers midi seulement, le procès-verbal étant dressé, Caulot, fatigué des longs et soupçonneux interrogatoires qu’on lui avait subir, demanda la permission aux gens qui dirigeaient la charrette dans laquelle é*ait étendue la malheureuse victime, de les précéder à la demeure de d’Aumoy, afin de préparer la jeune femme au coup qui la frappait.
La demande était trop juste pour qu’on n’y obtempérât pas; gendarmes et paysans acceptèrent, assez satisfaits du reste qu’un autre qu’eux préparât la funèbre réception.
Caulot, triste, sombre, partit devant. Après un grand quart d’heure de marche rapide, il se retourna : te cortège n’était plus en vue... Sa physionomie changea aussitôt, et vif, alerte, il se jeta sous bois, afin de couper au court par une sente familière aux boquillons.
Les rayons du soleil printanier jouaient dans les arbres bourgeonnes, et quand parfois ils illuminaient le visage de l’assassin, ils jetaient sur lui comme une lueur fantastique...
Martial Caulot était un grand et solide garçon. Il était né au pied des Alpilles, dans la grande Provence, dans le pays du soleil. Bien fait, gracieusement et vigoureusement bâti, l'habit de garde lui seyait très-bien.
Sa jambe aux attaches élégantes était forte, sous la culotte de velours et dans la guêtre de cuir fauve; le buste était large et robuste, les bras nerveux; les mouvements étaient souples, agiles.
Martial était beau... Le visage, d’un ovale un peu long, était bien encadré par des cheveux bruns qui retombaient en boucles lourdes sur son front. II portait la barbiche fendue, et ses lèvres, admirablement dessinées, mais un peu grosses, étaient couvertes d’une moustache rousse qui rapetissait la bouche; le
nez était droit et fin; les yeux, fendus en amande, bordés de longs cils, étaient peut-être un peu trop enfoncés, mais ils avaient un regard étrange semblable à une lueur... un regard de fauve que les cils seulement adoucissaient; le teint était un peu bruni. Il était rare que les fillettes du pays ne disent pas en le voyant :
— Il est beau 1...
Nous devons dire qu’elles ajoutaient plus bas :
— Cependant, il ne me plairait pas.
Et l’Ardennaise, on le sait, juge bien ; elle est difficile, jouissant elle-même en général d’une réelle beauté...
Martial était enfin un fort beau gars et un fort bel homme; mais on sentait en lui un côté farouche, indomptable; on lisait sur ses traits, même aux heures de gaîté, à l’heure où le boquillon, lui ouvrant sa hutte, disait dans son patois français, flamand et wallon :
— V'ià d’ Martio , dispêcho-vo à mette li taufe; apprêto li birre...
Même alors, dans son sourire, un pli soucieux restait sur son front.
Ce qu’était Martial Caulot, une seule femme dans le pays le savait, la malheureuse qu’il avait faite veuve, Orphise, sa sœur de lait. . . Orpliise était Ardennaise : d’une nature délicate dans sa jeunesse, on lavait élevée dans le Midi ; une robuste fille-mcre d’Arles avait été sa nourrice, la mère de Martial
Caulot. . . Elle avait quitté la Province à dix ans, à dix sept elle y était retournée, avait retrouvé son frère Martial ; il disait être bouvierdans la Camargue. Mais véritablement il était bandit et contrebandier; la mère Caulot en mourait, et c’est pour l’arracher à cette vie qu’Orphise avait fait de Martial le soi-disant garde de son mari.. .
Nous ne devons présenter en ce moment que Caulot à nos lecteurs, les événements présenteront les autres.
Après une grande demi-heure de course, le garde se trouva sur la route qui va de Ncufmanil à Nouzon — une des plus mal entretenues que j’ai vues. — Cette route domine une vallée que sillonne deux ruisseaux venant de La Graodville et de Gespunsart; c’est un des plus charmants points de vue du pays à la sortie des grands bois.
C’est dans le fond de cette vallée, devantle ruisseau et presqu’au flanc de la côte que se trouvait le petit château habité par Michel d’Aumoy.
Sans prendre route ou sentier, Caulot traversa la prairie. Arrivé devant le château il ouvrit la porte qui se trouvait sur le côté de la grille, et voyant le jardinier il lui dit d’un air effaré:
— Cadet, où est madame?. . .
— Oh ! seigneur Dieu! là !.. . qu’est-ce que c’est donc?. . . Madame est là!. . . Mais qu’est-ce qu’il y a donc là, monsieur Martial?. . . vous êtes tout bouleversé . . .
Caulot, tout à son rôle , respira bruyamment, et se passant la main sur le front pour essuyer la sueur qui y perlait, répondit :
— Un grand malheur. . . mon pauvre Cadet.
— Un malheur que vous dites-là. . .
— Oui ... oh ! c’est affreux !...
— Mais à qui, là?. . .
— A lui. . . monsieur. . .
— Bon Dieu, seigneur! qu’est-ce que vous dites. .. Notre monsieur là. . . qu’est-ce qui est arrivé?. . .
Et le brave homme, se débarrassant de ses outils, ôtait son tablier, prêt à courir au secours du maître.
' — Il faut que je parle à madame !...
— Mais elle est là.,, elle l’atlend pour mougni Vsoupe. . . mais qu'esl-ce qu'il y a donc là?
— Ah ! mon pauvre Cadet. . . notre maître. . . notre monsieur s’est tué.
— Ah! mon Dieu, seigneur! ah! mon Dieu ! exclama le pauvre jardinier dont les yeux s'emplirent de larmes. . . Ah! notre pauvre madame !
Caulot se secoua comme s'il faisait un effort suprême, en disant :
— Allons, il faut cependant que je lui dise. . . puisqu’ils vont venir.
— Ah ! pauvre brave homme. . . mort ! mort !... gémissait Cadet.
Martial traversa le jardin et monta les cinq marches qui aboutissaient au vestibule de l’habitation ; il
mt
if
se dirigeait vers la salle à manger, mais une bonne l’arrêta. . .
— Monsieur Martial, dit-elle, madame a commandé qu’on la laisse seule. . . elle attend monsieur.
Caulot fronça les sourcils.
— Il faut absolument que je lui parle. . .
— Madame a défendu. . . elle est indisposée. . .
— Cette défense n'est pas pour moi. . .
— Pour vous comme pour tous. . .
Caulot haussa les épaules , écartant la bonne, et parlant haut, il dit:
— Il faut que je voie tout de suite Orphise. . . Vous savez bien que cette défense n’est pas pour moi . . .
La porte s’ouvrit aussitôt, et une femme parut qui dit d’un ton sec :
— C’est surtout pour toi, Martial, que j’ai défendu ma porte. . .
D’abord étonné, stupéfait, Caulot ne trouva pas un mot à dire, rageant d’entendre rire à mi-voix la bonne qui s’éloignait. . . Mais, se remettant aussitôt, et se souvenant de la mission qu’il venait remplir, il dit :
— Si je n’ai pas obéi aux ordres que tu as donné... c’est que je viens pour annoncer un malheur. . .
— Ciell fît Orphise d’Aumoy, en reculant épouvantée. . .
Caulot profila du mouvement pour entrer dans la salle à manger, et pour fermer la porte derrière lui.
La jeune femme avait pâli, elle défaillait, et pour se soutenir elle s’appuyait sur la table pendant que son œil anxieux ne quittait pas le visage du misérable. Celui-ci, au contraire, la porte fermée, et certain d’être seul avec M me d’Aumoy, avait changé de visage et il dit d’un ton dégagé :
*— Bien joué !... je ne comprenais pas d’abord ce refus. . . mais tu avais deviné, c’est fait. . .
L’œil hagard, les lèvres tremblantes, la jeune femme faisait de vains efforts pour parler. . .
— Ah çà ! Qu’as-tu? perds-lu la tête? demanda Caulot en s’approchant d’elle.
Elle se recula jusqu’au fond de la chambre, et retrouvant un peu de force elle demanda d’une voix sourde :
— Tu as tué. . . Michel. . .
— Eh bien ?
— Tu l’as assassiné. . . il est mort. . .
— Oui, il est mort. . .
— Ah! et la malheureuse jeta un cri terrible et, cherchant vainement à se retenir, elle tomba sur le parquet râlant. . .
— Mort ! mort!
Caulot passa la main dans ses cheveux comme pour dégager son cerveau, et dit :
— Ah ça! qu’est-ce que ça veut dire?... Est-ce une comédie?. . .
Comme il entendit des pas au dehors, il revient à lui, en disant :
— Jouons-la bien d’abord.
Et courant vers la porte, il l’ouvrit et cria :
— Vite, vite, du secours... Madame vient de perdre connaissance, le médecin, vite. . .
Les 'gens étaient à la porte, Cadet ayant raconté ce qu’il venait d’apprendre; on s’empressa autour de la malheureuse femme, pendant que Martial, qui semblait altéré par tous ces événements, répétait avec des sanglots :
— Oh 1 mon pauvre maître... mon ami. Oh ! mon Dieu ! pourquoi cette douleur à de si braves gens. . .