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CHAPITRE II

Les petites joies du capitaine de Braux.

Le surlendemain de ce jour c’était grand remueménage dans la petite maison du capitaine de Braux; la vieille Catherine s’était levée au petit jour pour préparer la pâtée des oiseaux et les habits de cérémonie du capitaine...

A six heures et demie, M lle Rose retirait l’édredon qui était sur la rampe de sa fenêtre, ce qui indiquait que sa chambre était faite, car M ll# Rose avait été élevée à se soigner elle-même; nous avons dit, au reste, que le capitaine était connu sous le nom de Üebraux... ses familiers seulement savaient qu’il était comte... Le capitaine avait des idées arrêtées sur l’éducation des femmes :

— La femme n’a de raison d’être, pour l’homme, qu’étant mère de famille et ménagère... Si c’est pour autre chose, pas besoin de mariage... Les femmes sont préparées, parfumées, comme des objets de luxe, et on peut changer... On doit aimer une femme pour ses qualités, je ne me fiche pas mal des yeux en amande, des cheveux blonds et tout le train du diable... si je suis forcé de laver le... nez de mes moutards!.. La beauté, c’est comme la peinture à la colle, çà ne dure pas; les qualités, çà reste... Ton-

nerre de... Jeanne d’Arc avait des taches de rousseur, le nez épaté, l’œil sans teinte, et l’historien de son temps dit qu’elle était loin de se parfumer... çà ne l’a pas empêchée de sauver la France... Isabeau de Bavière était une jolie personne, la veuve Scarron aussi, la Dubarry était fort belle... et les trois coquines ont perdu notre pays... Sans M m ® Ève, encore une jolie, est-ce que nous en serions-là ?

Il ne connaissait que les femmes ménagères, et il avait élevé sa fille dans cette idée. Gare à celui qui aurait trouvé 1 que M 11 ® Rose n’était pas la plus jolie jeunesse de Nouzon cependant.

Nous disions que M lle Rose s’était levée matin, et procédait à sa toilette, ayant fait son petit ménage...

A six heures, par exception, le capitaine avait donné la pâtée à ses oiseaux... puis, après avoir tué le ver, c’est-à-dire pris le vin blanc, il était remonté dans sa chambre et avait crié de sa voix de stentor :

— Catherine, vieille mâtine, allez-vous monter mon uniforme 1

C’est que, la veille, M. Jean était venu, au nom de sa mère indisposée, prier M. et M llc de Braux à déjeuner au petit château de Nouzon... Le capitaine avait dit du coup :

— Et pourquoi pas donc!... C’est entendu, à dix heures, heure militaire, on y sera...

Et c’est pour se rendre à cette invitation que le vieux soldat et sa fille se préparaient.

Quand le capitaine, boutonné comme un prêtre,

descendit de sa chambre, il secoua d’importance la ■vieille Catherine parce que... mademoiselle n’était pas encore là.

M ,le Rose parut enfin ; en voyant les grosses lèvres boudeuses et le front plissé de son père, elle dit :

— Oh ! père, lu es de mauvaise humeur...

— Qui est-ce qui dit que je suis de mauvaise humeur... c’est encore cette vieille bougresse de Catherine!... Je n’ai rien, sang Dieu! je suis sérieux, mais point de mauvaise humeur...

— Alors, petit père... embrasse-moi et ris.

— Oh !... gamine, va ! fit le vieux soldat en faisant claquer sur le front de 3a fille un bon baiser...

Et, pour lui obéir, il siffla aussitôt la sonnerie du salut.

Sanglé dans sa redingote, le chapeau un peu sur l’oreille, le capitaine offrit le bras à sa fille et se dirigea vers la demeure de Jean d’Aumoy. Il faisait un temps magnifique, il traversa la ville droit, superbe, fier d’avoir au bras sa fille, heureux des murmures flatteurs qu’il entendait sur leur passage... c’est que Rose était bien la plus charmante et la plus gracieuse jeune fille qu’on put voir.

La blonde enfant était ravissante, le bonheur resplendissait sur son visage, elle avait du rose sur les joues et du soleil dans les yeux; sa toilette de Parisienne senlaitbien un peu la province, mais elle était si gracieusement portée; ses cheveux, qu’elle secouait en tendant son cou un peu long, flottaient sous le

vent d’automne, elle marchait souple, légère, de cette marche jeune que dépeint si bien ce vers :

Même quand l'oiseau marche, on sent qu’il a des ailes.

Le visage du capitaine de Braux était rayonnant en voyant les femmes se mettre sur les portes et en devinant qu’on disait :

— C’est mademoiselle de Braux... elle est jolie... elle a l’air comme il faut...

S’il n’avait eu un bras pris par celui de sa fille, l’autre par sa canne, il aurait assurément salué tout le monde... En voyant les têtes sur les portes, il lui semblait qu’il passait une revue, et quelle revue !...

Après une demi-heure de marche, ils arrivèrent devant le petit château...

Si l’on se mettait ainsi sur les portes, c’est que les visites de M. Jean d’Aumoy à M le Rose de Braux étaient depuis longtemps commentées par tout le monde, et c’est que, avec la méchanceté habituelle des bavards de petite ville, on avait été jusqu’à dire que le capitaine avait surpris les relations des deux jeunes gens, et avait obligé le jeune comte au mariage, en le menaçant...

La chose se fait, ajoutait-on... mais il était temps... Et les vieilles filles renchérissaient en disant :

— Elle a été adroite, la sainte-ny touche !...

Heureusement pour elles le capitaine supposait

qu’on disait tout autre chose.

Cadet, habillé en garde, ouvrit au capitaine, et droit comme un I, une main sur la couture delà

culotte, l’autre à l’oreille, il lui donna le salut militaire, le capitaine, droit et raide, rendit le salut avec sa canne qu’il tenait comme un sabre, et il marcha au pas en sifflotant jusqu’au perron, où vinrent les recevoir Orphise d’Aumoy et son fils.

M m0 d’Aumoy, pâle dans le cadre de ses cheveux bruns s’avançait vers eux ébauchant un sourire, sourire triste comme un rayon de soleil dans un soir d’automne. Elle salua le capitaine et lui tendit la main, celui-ci lui baisa le bout des doigts, convaincu qu’il était dans les règles les plus strictes des convenances, puis Orphise accueillit avec un air heureux la gentille Rose et l’attirant vers elle, elle l’embrassa deux fois, échangeant avec son fils un 'regard de satisfaction.

— Madame, fit le capitaine, j’ai l’honneur et le bonheur de vous connaître, vos vertus vous ont fait remarquer de tous et je suis bien heureux, madame, de pouvoir aujourd’hui me trouver avec celle dont les pauvres ont si bon souvenir.

— Monsieur le capitaine, je vous remercie des éloges que je ne mérite guère, et j’ai dit à mon fils tout le bonheur que j’éprouvais à son choix... je vous remercie, monsieur de Braux, d’avoir bien voulu accepter l’invitation de la veuve en dépit des convenances...

— Les convenances, madame, sont faites pour les imbéciles, dit le capitaine brutal comme un coup de canon.

M Ue Rose tirait la redingote de son père, mais celui-ci passa outre et continua :

— Et Dieu merci, madame, nous ne sommes pas de ceux-là... et puis, franchement, entre nous, j’aime mieux qu’on cause sans détour... nous parlerions deux heures pour ne rien dire... allons au fait... Vous m’avez fait l’honneur de m’inviter parce que pour une femme c’était gênant, embarrassant, d’aller demander la main d’une jeune fille. Vous me priez de venir, et je viens moi, sans scrupule... est-ce çà, madame?... je suis venu pour vous dire : çà me va, madame la comtesse!... voilà.

Et de Braux cherchait vainement à prendre la main de sa fille qui, toute confuse, le tirait par derrière... Orphise souriait au brave capitaine et lui tendant la main , elle lui dit':

— Vous avez bien raison, monsieur, les phrases servent à ceux qui veulent se tromper; heureusement nous ne sommes pas de ceux-là; capitaine, votre bras... Jean, offre le bras à la fiancée... vous permettez, capitaine.

— Tonnerre de... Pardon!... je l’ordonne, monsieur Jean.

On passa au salon. Orphise mit le capitaine à son aise, celte nature loyale lui plaisait; elle devinait qu’elle faisait le bonheur de son fils, et son visage, si triste d’ordinaire, reflétait cet espoir.

Quelques minutes après, la cuisinière vint annoncer que le dîner était servi, et malgrélui le capitaine dit :

— Sapristi, c’est drôle çà, moi qui suis toujours gêné chez le monde... je ne me reconnais pas, il me semble qu’ici je suis chez moi.

— Mais j’espère que ce sera ainsi, capitaine, dit Orphise.

On se mit à table, une seule personne était tremblante et embarrassée, c’était M llc Rose qui craignait toujours qu’on interprétât mal les allures brusques de son père.

Pendant le déjeuner, ce fut le capitaine qui lit les frais de la conversation ; Orphise regardait sa future bru, et son fils. En voyant les regards d’amour que les jeunes gens échangeaient, elle se sentit heureuse.

(1 fallut aborder la question sérieuse, et ce tut la comtesse d’Aumoy qui commença :

— Monsieur de Braux, dit-elle, la fortune de mon fils n’est pas considérable, cependant je lui laisse tout ce qu’avait son père, dès que mon enfant sera marié, je vivrai dans les deux pièces de l’apparternent de mon mari, je reprendrai la chambre qu’il occupait et je vivrai là. . . j’ai peu de chose, mais ce peu me suffira.

— Madame, je me trouve assez embarrassé, car la situation de M* lle de Braux est inférieure... pour le moment, à celle de votre fils..,

— Monsieur , reprit Orphise, nous ne discutons pas, nous nous éclairons ; les enfants s’aiment et cela est tout pour nous, puisque nous savons qu’ils seront heureux...

— Bravo ! madame, voilà qui est parlé... tout ce que vous avez est pour votre enfant, tout ce que j’ai est à la mienne,.. C’est entendu, conclu, il ne reste plus qu’à fixer le jour...

— Dans deux mois, si vous voulez...

— Deux mois, c’est entendu... Pour tout ce qui est des affaires, vous ferez ce que vous voudrez, vous cherchez le bonheur de votre enfant, moi celui de la mienne, ils s’aiment, le bonheur de l’un doit donc faire le bonheur de l’autre... et nous ne pourrons pas manquer de leur être agréables...

— Je vous prie de m’écouter une seconde, M. de Braux, la fortune de mon fils s’élève au chiffre de deux cent mille francs, plus quelques propriétés et terres. Je demande en grâce à mon fils de me donner une partie de l’habitation qui est restée fermée depuis la mort de mon mari, et que nous ouvrirons pour le mariage de mon fils... sa chambre et le cabinet de toilette, j’ai d’abord ainsi une sortie sur la petite voûte qui me permet d’être chez moi sans les déranger...

— Je voudrais bien voir que votre présence les dérangeât...

— Peut-être est-ce le contraire; je suis d’une nature triste, et les jeunes amours me feraient du mal .

— Allons donc! c’est pas possible!

— Je vous en prie, monsieur de Braux. . .

— Est-ce que votre fils vous le refuse?

— Non, monsieur, mon fils m’adore, mais quel-

quefois les jeunes filles n'aiment pas la présence des parents chez eux. . . et je ne. . . peux pas quitter cette maison.

— Nom d’un nom ! mais j’espère bien que si l’envie me prenait de venir dans cette maison, grande comme une caserne, mon fils ne me le refuserait pas. . . et ma fille a besoin, madame, d’avoir devant elle l’exemple de la femme honnête, fidèle au-delà de la mort. . .

Orphise devint livide, elle s'appuya sur le bras du capitaine; celui-ci, la regardant, dit aussitôt :

— Ah ! mon Dieu, qu’avez-vous, madame. . .

La comtesse se dompta et, se forçant à sourire, elle dit vivement :

— Rien, rien..., la vue de ces enfants me rappelle un temps heureux.

Le capitaine n’agissait pas comme tout le monde, il avait, ainsi qu’il le disait, l’habitude de mettre « les pieds dans le plat. » U se leva donc et dit sans préambule :

— Mes enfants, nous venons de causer avec M me la comtesse et nous sommes parfaitement d’accord...

Jean regardait en souriant le capitaine, et M lle Rose, au contraire, toute rougissante, regardait son assiette. . . On se doute bien que les deux amoureux ne s’étaient pas un instant occupés de ce que disait les vieux . . . Le capitaine continua du ton dont il aurait dicté un ordre :

— Voici ce qui est convenu . . . M lle Rose de Braux

est fiancée à M. Jean d'Aumoy. Ceci est absolument entendu, ils se marieront dans deux mois... Monsieur Jean d’Aumoy je vous permets d’embrasser M Uo Rose. . . ajouta le capitaine en riant :

Rose, pourpre, tendit la joue, et le capitaine étant obéi, il reprit du même ton :

— Maintenant, voici les conventions et conditions, M lle de Braux apporte à son époux environ cent vingt mille francs; M. d’Aumoy en apporte presque le double... en outre M“ c la comtesse d’Aumoy cède son château à son fils, qui rouvrira à celte occasion les appartements de son père, fermés depuis sa mort, et madame la comtesse habitera la partie de la maison qui lui conviendra. . . Ceci est-il bien entendu?

— C'est à moi que vous demandez cela, capitaine, fit le jeune homme en se levant et en allant embrasser sa mère. . . Ma mère sait bien qu’elle ne peut pas me quitter. . . Je sais bien, mère, que sans moi depuis longtemps tu ne serais plus de ce monde.

Orphise embrassa son fils, pendant que le capitaine disait :

— Et vous mademoiselle, votre avis, car aujourd’hui vous faites nos volontés, mais alors vous ferez les vôtres . . .

— Moi, père, je désire qu’on me reçoive dans la maison, et ne me croirai toujours que chez ma mère.

Orphise attira vers elle la blonde enfant, et approchant sa tête de celle de son fils, elle les UDit d’un eul baiser.

— A la bonne heure, fit le capitaine ému ; finissons gaiement par une petite. . .

11 se retint; il était temps, il allait dire : Par une petite chanson, et quelles chansons formaient le répertoire du capitaine !

— Une petite. . . promenade, fit-il.

Sa fille le remercia du regard.

A ce moment, Cadet entra et dit un mot à la comtesse.

Celle-ci répondit :

— Pourquoi n’avez-vous pas dit de revenir. . . que je ne pouvais recevoir ?...

— Madame, on a tant insisté que je n’ai pas osé. . .

— Je ne puis aujourd’hui.

— Madame, fit le capitaine, je vous en supplie, considérez-nous comme des amis. Si vous voulez nous rendre heureux, ne vous gênez pas. . .

— Vous êtes bien aimable, monsieur de Braux . . . J’abuserai de votre permission. Alors, faites un tour de jardin , et dans deux minutes je vous rejoins.

— C’est cela! fit le capitaine; marchez devant.

Les deux jeunes gens se levèrent.

Orpbise dit à Cadet:

— Faites entrer au salon, j’y vais tout de suite. . . Capitaine, ajouta-t-elle en se tournant vers M. de Braux, je sais que vous êtes fumeur et vous êtes ici chez vous.

La figure du capitaine s'illumina.

— Vous devinez tout, madame . . .

M me d’Aumoy sortit.

Jean offrit le bras à Rose, et ils obéirent au capitaine qui avait déjà tirésa pipe de sa poche et qui dit en la bourrant :

— Allons, la jeunesse, marchez devant ; je vous suis.

Cadet introduisait un homme dans le salon et lui

disait :

— Monsieur, veuillez attendre un instant ; M me la comtesse va venir.

La comtesse d’Aumoy était dans ce dernier éclat de beauté de la femme qui a passé la quarantaine, l’œil était pur, la bouche toujours fraîche, mais plus sévère, le nez fin, la peau mate, ses cheveux d’un noir de jais, encadraient magnifiquement sa figure. Un peu d’embonpoint avait tranformé sa grâce en charmes, et la vie austère et honnête avait placé sur son visage le calme de la sérénité... pas une ride n’accusait le passé douloureux et terrible; un seul pli, presque invisible dans le calme, traversait le front, et indiquait une pensée qui revenait sans cesse. Elle était simplement vêtue, d’une longue robe monastique, dessinant à peine la taille, robe de couleur sombre, dans laquelle la tête et les mains ressortaient plus blanches.

La comtesse entra au salon, celui qui l’attendait vint vers elle... C’était un homme de trente-cinq à quarante ans, portant toute sa barbe, mis avec une certaine élégance; il dit à Orphise :

— Madame, excusez, je vous prie, l’insistance que j’ai mis à vous voir, mais l’affaire pour laquelle je viens est de la plus haute importance.

— Monsieur, c’est moi qui vous prie au contraire de m’excuser... par extraordinaire, aujourd’hui, j'avais du monde et c’est le motif qui m’avait obligé à vous prier de repasser... Puis-je savoir à qui j’ai l’honneur de parler.

— Madame, vous ne me connaissez pas, je me nomme Laitram... j’habite Sedan... je m’occupe d’affaires...

— Bien, monsieur... et à quoi dois-je l’honneur de votre visite...

— Je suis prêt à vous le dire, madame.

Les grands yeux bruns d'Orpbise étaient Axés sur le visage calme du nouveau venu, mais celui-ci semblait obstinément vouloir se trouver à contrejour. La comtesse lui indiqua un fauteuil, en prit un elle-même, et s’asseyant lui dit :

— Monsieur, je vous écoute...

Il sembla à M mc d’Aumoy que celui qui lui parlait était un gandin de province, et qu’il tournait ainsi la tête pour dissimuler le fard et le blanc qui lui couvraient les joues.

— Madame, dit l’indivjdu, il est venu chez moi, ces jours-ci, un de vos parents. . .

— De mes parents?. . .

— Oui, madame; un d’Aumoy, d’Autry. . .

— Ah ! oui, monsieur, je sais ce que vous voulez

dire ; ils sont parents, mais depuis longtemps nous ne nous voyons pas... même du vivant de M. le comte d’Aumoy, mon mari.

— Cet homme est venu me voir ; héritant récemment de son père, il avait trouvé dans les papiers différentes pièces qui lui faisaient supposer qu’il avait quelques droits à demander une révision de l’héritage de son oncle, le comte d’Aumoy, lorsque l’heure de rendre à son fils ses comptes de tutelle serait venue.

Orphise regardait fièrement celui qui lui parlait. Voyant qu’elle n’avait devant elle qu’un chargé d’affaires. . . de cette race qui, n’ayant jamais su faire ses affaires, pour vivre se met à faire. . . à défaire celles des autres, elle répondit froidement :

— Je crois, monsieur, que ces droits ne sont pas fondés; il me semble qu’il est un peu tard pour les faire valoir, car voilà plus de vingt ans que j’ai eu le malheur de perdre mon mari. Cependant, le notaire de M. le comte Jean, mon fils, est le notaire de la famille ; vous pourrez chez lui faire vos réclamations; il vous renseignera, et le jour où des comptes devront être rendus à mon fils, vous agirez, monsieur.

— Madame, la mission que j'ai est fort embarrassante.

Orphise releva la tête.

L’homme continua :

— Si je n’avais à faire valoir que les droits ordinaires, cela serait simple. . . mais il n’en est pas ainsi.

— Que voulez-vous dire, monsieur?

— Madame, mon client est le propre neveu de M. le comte Michel d’Aumoy.

— Mais, .monsieur, les biens de M. le comte Michel, mon mari, auraient pu revenir à sa famille s’il n’avait pas eu un héritier légitime : son fils...

— M. le comte avait laissé un testament?...

— Oui, monsieur; un testament qui datait de quelques années après notre mariage, et qui attribuait le retour de ses biens à sa famille s’il ne devait pas avoir d’enfant; le ciel a heureusement permis qu’il en soit autrement... Je dis heureusement, monsieur, parce que j’ai le bonheur d’avoir un fils... et parce que mon mari était absolument en désaccord avec les personnes que vous représentez...

— Madame, M. Aumoy sait tout cela...

— Alors, d’où viennent ces réclamations tardives?. . .

— Ces réclamations viennent, madame, à une époque que le père de M. Aumoy avait fixé lui-même, parce que, je vous le répète... ses droits ont un caractère spécial...

— Je ne vous comprends pas...

— Si nous plaidions, madame, nous gagnerions... Nous avons pour cela les pièces nécessaires... C’est ce que nous voulons éviter...

Orphise, inquiète, regarda encore celui qui lui parlait; mais celui-ci, froid, impassible et obstinément tourné à contre-jour, ne sourcillait pas... La comtesse dit vivement :

— Monsieur, je vous prie de m’expliquer ce que vous voulez dire, -car je vous avoue n’y pas comprendre un mot... Je ne m’explique pas que, plaidant, vous puissiez gagner, mais que vous vouliez éviter d’en arriver là... Vous semblez venir me proposer un arrangement, un compromis... Alors, monsieur, soyez clair, que je sache la valeur de vos réclamations... et à quoi elles prétendent...

— Vous saurez cela d’un mot... elles prétendent à tout.

— A tout... même à déposséder mon fils.

— Absolument, madame...

Malgré la gravité de la situation et le calme ordinaire de sa nature, la comtesse ne put réprimer un rire dédaigneux.

— Maintenant, monsieur, fit-elle, je vous en prie, dites-moi sur quoi repose ce droit.

— C’est fort simple, fit celui qui avait déclaré se nommer Laitram, en se levant et en saluant avec impertinence la comtesse qui riait. C’est fort simple, madame, ce droit repose sur un testament olographe du comte Michel d’Aumoy, écrit quelques jours avant sa mort, et dans lequel il déclare que, sachant qu’il ne peut avoir d’enfant, qu’il veut mettre la fortune des siens à l’abri d’une... d’une illégitimité, il lègue tous ses biens à son neveu Aumoy...

Orphise se recula effrayée, effrayée de ce qu’elle entendait et de la voix qui lui parlait et qu’elle croyait reconnaître... Elle sentit se glisser dans son sang un

froid mortel. Est-ce que la justice de Dieu allait l’écraser sous sa faute, en la punissant dans la seule chose qui l’avait fait vivre : l’amour de son fils !...

Elle demanda, anxieuse...

— Qui êtes-vous, d’abord...

L’homme se dirigea vers la fenêtre, souleva le rideau de façon à éclairer son visage, et changeant de voix, il dit à la comtesse :

— Qui je suis?. . . regardez-moi !

Le regard d'Orphise se fixa sur celui qui parlait, et reculant en le reconnaissant, elle s’écria :

— Martial ici !.. . que voulez-vous?

Martial — c’était lui — dit d’un ton calme :

— Pas de cris, madame ! parlons doucement. . . qu'on ne soit pas tenté d’écouter aux portes, car on entendrait de vilaines choses !

— Je n’ai rien à entendre de vous!... Sortez, sortez!

— Non, madame. . . Si j’allais conter au dehors ce que je viens vous dire, vous vous en repentiriez ; je ne viens pas vous menacer, je viens m’entendre avec vous.

Orphise, domptée par ce sangfroid, pensa justement qu’il était préférable d’écouter le misérable. En le chassant, elle avait tout à craindre de sa colère, non pour elle — depuis longtemps le sacrifice de sa personne était fait — mais pour son fils, dont elle pouvait perdre l’affection sur un seul motde l’ancien garde du comte Michel.

— Parlez, alors, expliquez-vous, dit-elle, suffoquée par la surprise eu reconnaissant Caulot. . . Caulot, qu’elle espérait ne jamais revoir.

— Madame, fit Caulot, asseyez-vous ; ce que j’ai à vous dire est long.

Désireuse d’en finir au plus tôt et de voir partir cet homme, elle obéit.

Martial commença ausssitôt :

— 11 y a vingt ans, madame, que vous m’avez chassé, honteusement chassé, et cependant je n’étais pas plus coupable que vous. Depuis, vous avez vécu heureuse, aimée, estimée. . . Nous avions commis la faute ensemble : vous en avez eu le bénéfice, et moi j’en ai eu le châtiment. Vous pensez bien que je n’ai pas accepté mon sort sans me dire : « J’aurai mon tour I » Je me suis effacé, je me suis fait oublier dans une vie nouvelle. . . Vous me croyiez loin, bien loin, mort peut-être... Cependant, madame, j’étais là, près de vous, à quelques lieues d’ici, je guettais pour me venger à l’heure venue?

En entendant ces menaces, la nature courageuse d’Orphise s’était réveillée ; elle se dressa et écouta attentive... Aux derniers mots, elle dit :

— L’heure de vous venger est venue, et vous êtes ici pour cela... Savez-vous que je n’aurais qu’à ouvrir cette porte et à crier à ceux qui m’entourent: « Voici le meurtrier du comte Michel 1 » pour qu’on vous saisît et vous livrât à la justice.

— Non, madame Orphise, non, ce que vous dites-

là n’est plus possible, j’encourrais tout au plus le mépris de ces gens-là... la justice n’a plus rien à voir dans cette affaire qui a vingt ans de date... il y a prescription... je suis ici et je n’ai rien à craindre; il n’en est pas de même de vous, madame.

En entendant cette déclaration que le coquin exagérait à dessein, Orpbise pâlit, elle sentit que la seule arme qu’elle avait contre lui était brisée, et qu’elle devenait absolument à sa merci... Pleine de terreur, elle demanda :

— Mais que voulez-vous, enfin... que venez-vous faire ici ?...

— Je ne vous ai pas trompée, madame, je suis le mandataire d’un parent de votre mari qui a tout perdu à la naissance de votre enfant...

— Et que veut-il?

— Il veut contester sa légitimité...

— Que me dites-vous là ! exclama aussitôt la comtesse effrayée.

— La vérité, rien que la vérité...

— Et, reprit Orpbise, pour contester la légitimité de mon enfant, il a été vous trouver et il vous a pris pour témoigner d’une semblable chose...

— Non, madame, il est venu me proposer de faire son affaire... maintenant, je suis homme d'affaires... Il est venu et il m’a donné des preuves...

— Des preuves de quoi ?

— r De la valeur de sa revendication...

— Que me dites-vous là... fit la comtesse, portant

ses mains à son front en sentant déjà le trouble envahir son cerveau... Des preuves !

— Oui, madame, je ne vous ai pas dit un mot de trop... il m’a livré un testament olographe du comte Michel d’Aumoy...

— Que dit ce testament ?

- Ce testament, madame, vous déshérite, vous et votre üls... fils posthume du comte...

— C'est impossible! vous venez, vous l’avez dit, vous venger... et vous avez inventé...

— Ecoutez, Orphise...

La comtesse se dressa en entendant ces mots comme sous une injure ; Martial haussa les épaules et se i eprit :

— Madame la comtesse, je suis, dans cette circonstance, bien plus un allié qu'un ennemi, et je viens, je vous l’ai dit, pour m’entendre avec vous... Si j’obéissais à ce que vous me disiez tout-à-l’heure, « allez chez notre notaire, » madame, vous seriez perdue, perdue sans ressource; vous ne survivriez pas au scandale... et votre fils, dont l’avenir serait brisé, n’aurait d’espoir que dans le suicide...

Etourdie de ces révélations, tremblante, inquiète, sentant instinctivement qu’il y avait un grand malheur au fond de tout cela, et pensant que le coquin venait chez elle pour lui vendre un papier sans valeur peut-être devant la loi, mais dangereux devant l’opinion, elle lui dit :

— Qu’est ce testament? Voulez-vous m’en dire le contenu?. . .

— Oui, madame ; et quand je l’aurai lu, vous comprendrez que ce n’est pas le mandataire d’un parent avare qui vient chez vous, mais un ami. . . plus qu’un ami.

La comtesse fit des efforts pour dissimuler le dégoût que lui inspiraient les déclarations de sympathie du misérable.

Celui-ci, sous prétexte de mieux voir, se plaça devant la fenêtre, lui tournant le dos, et pouvant ainsi suivre sur le visage de la comtesse l’effet de lâ lecture. 11 tira la copie de son portefeuille et lut :

Faible de santé, mais sain de corps et d'esprit, dans la conviction d’une lin prochaine, j’écris ce testament qui devra annuler an testament précédent fait en faveur de ma femme, Orphise d’Aumoy, née Lebean.

En raison de motifs que je tiens à,garder secrets, je modifie ainsi qu’il suit mes volontés premières, lesquelles privaient ma véritable famille des bénéfices de mon héritage :

1° Tous mes biens, or la propriété de Nouzon et ses dépendances, seront divisés en deux parts égales ;

2° Orphise Lebeau, ma femme, jouira jusqu’à sa mort de l’usufruit d’une de ces parts ;

3° L’autre part reviendra immédiatement à Jean-Baptiste- Michel Aumoy, cultivateur à Autry, mon neveu ;

4° La propriété de Nouzon restera la demeure de ma veuve, Orphise Lebeau, sans qu’elle puisse la vendre, hypothéquer ou louer ; du jour où elle cessera de l’habiter, ou après son décès, ladite propriété et ses dépendances appartiendront à la commune de Nouzon. Je désire quelle soit transformée en hôpital pour les malades et les vieillards, les terres en dépendant étant d’un rapport suffisant pour l'entretien de cette maison.

Telle est ma volonté. Si le ciel m’avait donné on enfant, tous mes biens lui eussent appartenu. Si cette faveur m'arrivait encore aujourd'hui, ce testament serait nul. Mais ces dispositions sont faites dans l’assurance que ma race légitime doit s’éteindre avec moi ; les déclarations des célébrités médicales qui ont prolongé ma vie sont formelles à cet égard. Ces déclarations, écrites et signées, sont jointes au présent.

Nouzon, 20 mars 1851.

Jean-Michel d’Aumoy.

Orphise, effrayante de pâleur, livide, se soutenait à un meuble pour ne pas tomber. *

Martial, la regardant en face, lui dit d’un ton singulier : »

— Madame la comtesse, comprenez-vous, maintenant que je sais que le jeune Jean n’est pas le fils de * Michel. . . comprenez-vous le sentiment qui me fait agir?... <

La comtesse recula épouvantée ; elle devinait enfin la pensée de l’assassin de son mari ... fe

Après avoir plié soigneusement le papier qu’il venait de lire, Martial Caulot le serra dans son porte- ï feuille. Calme, il étudiait sur la physionomie mobile jn de la comtesse l’effet qu’avait produit sa lecture... *

La malheureuse se trouvait surprise par un doute affreux, son front était plissé, ses grands yeux noirs brillaient d’un feu étrange, ses mains se tordaient en & déchirant les garnitures de sa longue robe, ses ongles labouraient ses chairs. D’abord elle sembla le prête à tomber, elle succombait sous l’immensilé de la douleur, elle pleura les bonnes larmes sacrées du sj

repentir et de la punition méritée... Se souvenant du crime, elle parut accepter le châtiment, et déjà Martial souriait, croyant être maître de la nature rebelle qui l’avait si cruellement dompté...

11 se trompait ; cette faiblesse ne dura que quelques minutes. Pensant à la situation de son fils, elle réagit contre elle, et chercha des forces dans le péril même. Sa nature de fer ne pouvait, ne devait pas se briser sous cette émotion de la première minute. Voyant le danger en face, elle résolut de lutter, et comme honteuse de sa faiblesse, de ses pleurs, elle se redressa et revint se placer en face de Martial.

Ce n’était plus la jeune fille superbe qu’il avait avait connue là-bas, entre les Al pilles et les Cévennes, la belle Orphise , aux yeux pleins de flammes, aux lèvres lourdes et rouges, au sourire provoquant ; c’était la mère du comte Jean d’Aumoy... c’était la femelle, qui va défendre son petit.

Elle était terrible, farouche, son front était plissé, ses sourcils noirs, froncés sur les yeux, ne pouvaient perdre dans l’ombre la lueur fauve de son regard, ses lèvres étaient blanches...

Elle dit d'une voix rude :

— Si c’était vrai!... je vous tuerais tous les deux !

11 y eut un tel accent de vérité dans ces mots, que le misérable recula...

Et, saisissant ses cheveux de ses mains crispées, elle dit dans un éclat de désespoir :

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— Mais ce passé qui me tue se placera donc toujours devant moi... lorsque j’ai tout fait pour me relever, je retomberai donc toujours ; mais la faute est donc sans pardon, quoi qu’on fasse... Mais pour sortir de l’abîme dans lequel j’étais tombée, de cette boue, de cette fange, de ce vice, je me suis déchirée le cœur et l’âme, et, lorsque, épuisée de cette lutte, sans force, poussive, je me crois oubliée, sinon pardonnée... on viendra encore me frapper avec cela... et qui ! qui !... le criminel... Oh ! non ! non !

Et montrant le poing au misérable, effrayé de celte rage folle, elle s’écria :

— Quoi qu’il advienne, si mon fils sait un mot de cela, oh ! sur Dieu, sur lui, je le jure, je te tuerai. . .

Et, retombant sur son canapé, se tordant de douleur, la tête dans ses mains, la malheureuse disait :

— Son fils ! son fils ! oh non !... Dieu est bon, il ne m’a pas donné ce châtiment.

Martial était, avant tout, un homme adroit; il ne s'attendait pas à un effet répulsif aussi puissant, mais il s’attendait à une lutte sur un autre terrain.il pensa qu’en l’étal où était la comtesse il valait mieux la laisser seule et éviter un scandale qui ne manquerait pas d’arriver dans l’état nerveux où elle se trouvait. U se dit avec raison que le plus difficile était fait, puisque la comtesse savait qu’il avait entre les mains les preuves de sa faute. 11 pensa qu’il n’avait plus à s’occuper de l’affaire; il n’avait qu’à attendre, Orphise ne pouvant rester longtemps sous la crainte

d’une révélation. Martial prit une de ses cartes et la plaça sur la table en disant, d’une voix douce et respectueuse :

— Madame, je me relire; je laisse ma carte sur cette table, et me liens à vos ordres le jour où vous voudrez me parler. . . Je n’avais antre chose à vous dire que ce que vous savez. . . Madame la comtesse, je vous salue bien.

Et faisant la révérence, le coquin sortit du salon.

La comtesse ne se retourna pas. A la colère, à la rage, au désespoir succédait la douleur; elle sanglottait.

Martial partit, et rencontrant Cadet il lui dit:

— Mon ami, M“° la comtesse me semble indisposée, envoyez-lui ses femmes.

— Ah! mon Dieu là! fit Cadet effrayé; c’est son attaque qui lui prend . . . Merci, monsieur ; au revoir, je ne vous reconduis pas. . . Jecours chercher la femme de chambre.

Martial sortit souriant. Suivantle bord de la Meuse pour gagner la gare de Nouzon, il pensait:

— Maintenant j’aurai d’elle ce que je voudrai... Je n’ai plus qu’à attendre...

Chemin faisant, il rencontra trois promeneurs : Rose au bras de Jean d’Aumoy et le capitaine de Braux... Il s’arrêta un instant, surpris en regardant le jeune homme.

— Oh ! c’est étrange ! fit-il.

Le capitaine avait vu le mouvement, et mécontent

du regard jeté sur les deux jeunes gens, il dit à Jean :

— Est-ce que vous connaissez cet individu?

— Non, fit Jean.

— Voilà un particulier qui ornerait joliment une potence.

Martial continuait sa route, mais il avait entendu.

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