‹ Les Drames de la forêtChapitre 21 sur 29 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Où nous présentons enfin aux lecteurs quelques sympathiques personnages.

11 était cinq heures du soir ; deux mois environ après les événements que nous avons racontés, un tout jeune homme à cheval suivait la route qui, traversant le bois de la Havetière, vient aboutir à Nouzon... Avant d’arriver à la ville, et sans que le jeune homme eût tiré sur les rênes, le cheval s’arrêtait devant une petite maison toute couverte de verdure et presque perdue dans les feuilles... le jeune homme salua... et une jeune fille qui travaillait à une fenêtre lui rendit son salut.

— Bonjour, mademoiselle...

— Bonjour, monsieur Jean.

Pour échanger ces quelques mots, la jeune fille et le cavalier avaient rougi... mais rougi...

— Il a fait bien chaud cette journée...

— Oh! oui, monsieur Jean... Voulez-Yous vous rafraîchir?

— Si ce n'était abuser de vous, j’accepterais...

La jeune fille se leva aussitôt, attachant peu d’importance à la réponse, et le jeune homme descendit de cheval et s’approcha de la fenêtre ; tout cela s’était fait mécaniquement comme une chose habituelle... le cheval même, dès qu’il fut débarrassé de son cavalier, alla sur le côté de la route, à un endroit où sa présence habituelle était révélée par les longues morsures dont les arbres étaient couverts...

Lejeune homme appuyé sur la fenêtre attendait, la jeune fille revint et lui donna un grand verre de ce bon vin rosé des Ardennes.

Quel regard ils échangèrent, les deux enfants amoureux... La belle chose au reste que l’amour des jeunes, comme il chante gai sous les tonnelles vertes, et qu’il est doux aux lèvres le vin qu’on boit à deux, le vin raide du pays.

Il semble que l’on s’aime mieux en pleine nature. C’était un jour d’automne où le soleil est blanc, les feuilles jaunes et le ciel en cuivre, le vent apportait au poumon le parfum fort des bois...

Le jeune M. Jean but son verre et regarda la jeune fille, et c’était un bien charmant tableau, elle valait cette longue minute d’extase, la gracieuse enfant,

dans son cadre de verdure, semblant de ses doigts menus travailler, et faisant véritablement le plus détestable ouvrage. Que d'embarras, que de confusion, et cependant que de désirs d’éprouver tout cela, c’était bien là ce bon amour de l’enfant qui fait faire des châteaux en Espagne, qui ne donne que de bonnes et douces pensées, dont le but et le mobile sont purs comme l’âme de celui qui le ressent.

Elle se nommait Rose, un nom doux à prononcer comme la fleur qu’il évoque.

M“ e Rose avait des cheveux châtain-clair, presque blonds, un nez fin dont les narines roses se dilataient dans le sourire, sesyeux bleus étaient doux à l’ombre de leurs cils retroussés et la peau paraissait plus blanche sous les sourcils bruns et épais. Les lèvres finement arquées souriaient toujours en laissant voir des petites fines dents d’un blanc nacré, enchâssées dans des gencives peut-être un peu trop pâles... Ce sourire creusait dans les joues deux fossettes que le grand-père de M lle Rose appelait « des nids à baisers. »

Ni trop petite, ni trop grande, admirablement faite, la taille ronde et souple, gracieuse en tous ses mouvements... des mains adorables, des doigts fins à ongles roses... et tout cela avait dix-sept ans.

M. Jean, accoudé sur la fenêtre, la tête un peu penchée, admirait l’adorable créature, et comme le regard en-dessous de M !le Rose rencontra le sien, il dit, comme s’il pensait haut:

— Etes-vous belle, mademoiselle Rose !

Oh ! alors les petites oreilles nacrées de la belle enfant s’empourprèrent, et elle devint rouge de la collerette aux cheveux . . . mais elle sourit cependant.

Ne croyez pas que le garçon qui lui parlait fût un gaillard à main hardie, ayant le propos libre et passé maître en l’art d’aimer... point; c’était le digne pendant de M llc Rose.

C’était un assez grand garçon de dix-neuf ans; il entrait dans sa vingtième année; grand, bien pris, svelte, élégant, le geste était aisé, les mouvements rapides, et quoique négligemment vêtu, on sentait en lui un homme distingué.

Il portait une jaquette sombre, un gilet de couleur claire sur lequel retombaient les deux pointes d'une cravate de taffetas noir, une culotte grise collante, des bottes à l'écuyère ; de ses manchettes très-blanches sortaient des mains fines élégamment gantées. Tout cela sentait la coupe des faiseurs parisiens; il avait un petit chapeau rond qu’en ce moment il tenait à sa main tombant le long du corps.

La tête était belle, l’œil noir avait cette vivacité qu’on qualifie d’œil fripon, il était un peu enfoncé sous les sourcils très-bruns et courbés d’une ligne pure; les cils, noirs et très-longs, faisaient encore ressortir les yeux ; le nez était droit et fin; la bouche petite avec des lèvres un peu épaisses, à peine ombragées de quelques poils follets, une moustache naissante; le visage était d’un ovale un peu long et la

peau, encore duvetée, était d’un teint un peu mat; ses cheveux, fins comme de la soie, étaient bien plantés, ils élaient plutôt châtains foncés que bruns.

Sur ses boutons de manchettes très-larges était une couronne de comte sous laquelle, dressée comme une croix, était une épée rayonnante avec celte devise autour des rayons : Je brille ou me brise.

Ce grand et beau garçon n’était autre que l’unique héritier des d’Aumoy, le fils posthume du malheureux Michel d’Aumoy c’était le comte Jean

d’Aumoy.

Timide et réservé comme les enfants élevés parles femmes, il n’osait parler devant la jeune fille et il sentait qu’il avait cependant beaucoup de choses à lui dire Après bien des efforts, il dit cependant:

— 11 a fait un bien beau temps aujourd’hui.

— Oh ! oui, monsieur Jean.

— Oui, un temps superbe. . .

— Vous êtes sorti de bonne heure aujourd’hui ?

— Comme tous les jours, mademoiselle, après le déjeuner, je suis parti par les bois la Dame et revenu par ici . . .

— C'est un joli chemin.

— Oui, notre pays.... est adorable, tout y est. Après la grande nature, il est d’autre tableau bien doux, mademoiselle Rose.

Le rouge commença à revenir aux joues de M. Jean en disant ces mots, mademoiselle, au contraire, dit avec calme :

— Quel autre tableau, monsieur Jean ?...

— Ne le devinez- vous pas?. . .

— Moi, du tout.

Le jeune homme se lança tout-à-fait. . .

— Eh bien ! mademoiselle, c'est un tableau que je rie peux plus me passer de voir maintenant... il faut, avant de rentrer, que j’aie vu votre sourire, que j’aie entendu votre voix...

Ce fut cette fois mademoiselle Rose qui rougit.

— Ecoutez, mademoiselle Rose, chaque fois que je viens, je me promets de vous dire quelque chose et, dès que je suis près de vous... je n’ose.

— Oh î fit la jeune fille.

— Oui, je viens toujours avec l’intention arrêtée de vous parler sérieusement et...

— Je vous écoute, monsieur Jean.

Le jeune homme allait parler lorsqu’il sentit qu’on lui posait une main sur l’épaule et il entendit :

— Eh bien 1 monsieur Jean, qu’est ce que c’est que ça donc ! Voulez-vous fermer les oreilles, mademoiselle.

La jeune fille releva la tête avec inquiétude, mais elle sourit en reconnaissant celui qui les avait surpris.... Le jeune homme s’était vivement retourné, et, voyant celui qui l’avait goguenardement interpellé, il lui tendit la main, en disant :

— Bonsoir, monsieur Debraux...

— Bonsoir, monsieur le comte, fit le nouveau venu en prenant la main de Jean d’Aumoy...

Lejeune homme était bien un peu embarrassé,, et il dit :

— J’ai fait une longue tournée à cheval.... il a fait très-chaud aujourd’hui.... lorsque je passai ici, mademoiselle Rose a eu la bonté de me donner un verre de vin...

— Voyez-vous çà... et à la porte, par la fenêtre . .*.

Mademoiselle Rose ouvrait la porte de la maison et sa charmante petite tète s'offrait à M. Debraux qui continua :

— Çomment , Rose , tu ne pouvais pas prier M. Jean d'entrer? tu ne pouvais lui offrir chez nous

à se rafraîchir? Comme une servante d’auberge

au postillon qui passe, tu lui donnes un verre par la fenêtre. . . Qui donc t’a élevée ainsi, ma belle.

Et en disant cela, avec bonhommie, M. Debraux avait monté les quatre marches du perron, il avait pris M ellc Rose dans ses bras et il l’embrassait en souriant.

— Petit père, fit la jeune fille, je ne pouvais, étant seule, prier M. Jean d’entrer chez nous. . .

— Comment , celte vieille Catherine n’est pas là?...

— Non, père, elle est allée au marché à Nouzon.

— Je lui ai défendu de te laisser seule.

— Mais il fallait bien faire les provisions pour le soir. . .

— Elle devait t’emmener avec elle — je le lui ai dit.

La jeune fille baissa les yeux et répondit :

— Elle le voulait, petit père. . . mais j’ai refusé. . . ne la gronde pas, j’ai absolument refusé. . .

— Ah ! ab ! fit en riant et en regardant Jean d’Aumoy M. Debraux , elle a dû partir vers quatre heures..:

La blonde Roae releva la tête et dit naïvement :

— Mais oui, petit père, quatre heures et demie.

Elle vit que le jeune comte se mordait les lèvres et seulement elle comprit et , rougissante , elle se tut.

— Mon cher monsieur Jean, excusez-moi. . . Vous savez, il faut être sévère avec la jeunesse. . . et permettez de réparer les... négligences de cette enfant et de cette vieille bête. . . entrez donc. . . vous êtes en promenade et vous avez le temps. . .

— Vous êtes trop bon, monsieur Debraux.

— Nous allons — puisque vous avez chaud — vider une bouteille de notre petit rose qui mousse

Allons, ma mignonne, laisse-là ton crochet, fais les honneurs de notre petite maison.... va au caveau chercher la fine bouteille.

La jeune fille sourit à son père et échangea avec le jeune comte un long regard plein de passion et de purelé, puis elle rentra dans la maison pour exécuter ses ordres.

M. Debraux fit entrer le jeune comte, entra luimême, et, toujours avec ce ton bonhomme, plein d'aménité, de sans-gêne et de franchise, il lui dit :

— Vous savez, monsieur Jean, vous êtes ici chez vous, mettez-vous à votre aise. Je vous demande la permission de ne point me gêner.

— Oh ! monsieur Debraux, je ne suis pas un inconnu. . .

— Vous voyez, j’en abuse.

' Et en disant ces mots, il ôtait gaillardement sa redingote et passait à la place un veston de velours. 11 apportait sur la table, devant laquelle il avait fait asseoir son hôte, deux verres bien blancs et un grand pot de tabac... de contrebande. 11 décrocha d’un râtelier une longue pipe de terre, arlistement culottée, il en offrit une au jeune homme; mais celui-ci, lui montrant un porte-cigare bien garni, lui dit :

— Je vous remercie, monsieur Debraux, je ne fume que le cigare.

— J’étais comme vous à votre âge. . . C’est au service que j’ai perdu cette coûteuse habitude, car je suis un vieux soldat, moi . . . J’ai des façons de caserne qui doivent vous paraître bien singulières... Je ne suis convenable qu’avec la petite. . .

— Vous êtes, monsieur Debraux, le meilleur homme que je connaisse. . .

— Hum ! hum!... J’ai surtoutcette qualité d’être le père de Rose, fit en riant l’ancien militaire.

Le jeune comte fut assez embarrassé de cette brus-

que sortie ; il remarquait que c’était avec obstination que M. Debraux revenait sur ce sujet.

La jeune Rose rentra. Le père Debraux avait pris un siège et s’était placé à table, devant le jeune comte d’Aumoy. En bourrant sa pipe, il dit à sa fille :

— Rosette, débouche-nous la bouteille, verse-nous, et assieds-toi. . . près de nom.

Comme le jeune comte et la jeune fille paraissaient surpris, l’ancien soldat dit au premier :

— Ce n'est pas pour la faire trinquer.... C’est pour entendre un peu ce que nous allonsdire... car jesuis très-heureux de vous avoir rencontré aujourd’hui, monsieur Jean. . . Depuis longtemps je désirais vous voir et causer avec vous.

Le jeune homme regarda avec inquiétude le père de Rose.

Celui-ci, calme, avec le plus grand flegme, allumait avec soin sa longue pipe belge.

Disons tout de suite ce qu’était physiquement le père Debraux.

D’abord disons qu’il ne s’appelait pas absolument ainsi ; son nom était «de Braux », mais nous lui laissons le soin d’établir plus loin sa généalogie.

Grégoire de Braux, que chacun nommait « le père Debraux», avait environ cinquante ans; il paraissait son âge. A trente-cinq ans, il semblait déjà en avoir cinquante, car ses cheveux étaient tout blancs : nous dirons tout-à-heure comment ce phénomène se produisit en une seule nuit.

C’était un grand gaillard, dont le ventre pointu faisait saillie sur de longues jambes nerveuses et maigres j le visage était crâne, l’air bon; on sentait dans l’ensemble la bonté, l’audace et le froid courage. Sur le front fuyant, les cheveux, absolument blancs, coupés à la Titus, formaient l’étoile; les favoris courts venaient joindre la moustache grisonnante et taillée en brosse; le nez était ferme de dessin et un peu foncé en couleur, ce qui indiquait non une passion, mais une affection sérieuse pour le petit vin ardennais. L’œil, enfoncé sous l’arcade sourcillière, était bleu foncé ; les lèvres étaient épaisses, presque lippues. Le cou était serré dans un col de crin qui l’obligeait à se tourner tout d’une pièce. Vêtu d’une redingote et ficelé dans un gilet qui avait quarante-sept boutons, il marchait droit, portant haut la tête. Grégoire de Braux se coiffait sur l’oreille d’un petit chapeau aux bords bien cambrés ; ses longues jambes se perdaient dans un vaste pantalon à la hussarde. Il marchait toujours à grands pas, la main gauche dans le pantalon, la main droite portant sa canne, qu’il tenait comme un sabre; en marchant, il sifflait toujours et faiblement, pour lui seul, une marche : il prétendait que cela l’aidait à marcher.

C’était un ancien capitaine d’infanterie. N'ayant jamais pâli au feu, très-brave, sans forfanterie, il avait fait froidement les campagnes d’Afrique, le siège de Home et avaitquittéle service après la guerre de Crimée; c’est là qu’il avait été fait officier de la

Légion-d’Honneur, c’est là qu'en une nuit ses cheveux avaient blanchi . . .

Voici l’histoire :

Le général C. . . avait besoin d’un officier intelligent qui voulût bien aller relever l’emplacement d’une batterie qui détruisait nos travaux en lace le Mamelon vert... le capitaine de Braux s’offrit; il partit la nuit, remplit sa mission, et s’égara si heureusement qu’il se trouvait en plein camp ennemi. Il s’était assis à l’abri d’un pli de terrain, cherchant le moyen de sortir de cette situation; entendant des voix derrière lui il se lève à demi et regarde. Quatre officiers supérieurs russes étudiaient le terrain, s’entretenant d’un plan projeté... Son mouvement brusque révéla sa présence, les officiers se retournèrent... le capitaine déguisé en paysan feignit de dormir.

Celui qui paraissait être le chef l’aperçut :

— Ah! ab! fit-il en français, on nous écoutait, je vais lui boucher les oreilles.

Et armant un pistolet il abaissa le canon de l’arme sur le malheureux. Un des officiers releva le bras du chef. Si indifférent qu’un soldat en guerre soit à la mort d’un homme, il existe des soldats qui hésitent à tuer les enfants, les prêtres ou ceux qui ne se défendent pas.

— Il dort... un coup de feu donnera l’éveil... peut-être au reste n’a-t-il rien entendu... il n’a pas bougé...

— Qu'importe, reprit le premier, voici qui ne fera pas de bruit...

Et glissant son pistolet dans sa ceinture, il tira son épée et en dirigea la pointe sur le malheureux, le fer touchait la poitrine... Grégoire de Braux ne bronchait pas.

— Attendez, fit l’officier qui déjà avait relevé l’arme.

Et mettant genou en terre il glissa avec préraution sa main sous la veste du capitaine.

— Oh ! il dort, allez... le cœur bat régulièrement.

— Pas de sang inutile, fit alors le chef avec indifférence, en remettant son arme au fourreau.

Et les officiers partirent. Quelques minutes après, le capitaine ouvrait un œil, puis deux, se relevait, regardait autour de lui, respirait bruyamment... et courait au camp, raconter au général ce qu’il avait entendu.

— Tiens ! fit le général C ... en l’écoutant, il neige donc, vous avez les cheveux blancs?

C’était à la suite de ce fait qu’il avait été nommé officier de laLégion-d’Honneur. Blessé quelque temps après, il revint en France, donna sa démission et se maria.

De ce mariage naquit — dix mois après — mademoiselle Rose-Amélie de Braux.

Le capitaine de Braux devint veuf quatre ans après son mariage. Adorant sa femme et cependant trèsgêné dans ses habitudes par elle, il s’était promis, en

raison de cette adoration et de son peu d’aptitude à l’esclavage du mariage, de ne jamais se remarier; il avait tenu sa promesse.

Devant sa fille, le capitaine ne jurait jamais; mais dès qu’on était « entre hommes » c’était un feu roulant de jurements mêlés de gaillardises. A cheval sur le le point d’honneur, furieux d’avoir eu une tUle, il la veillait incessamment, se promettant bien de ne la donner qu’à un gaillard sérieux, qui porterait son nom assez crânement pour l’obliger à mêler ses armes aux siennes.

Le capitaine avait conservé dans la vie civile ses habitudes militaires, il se levait à sept heures du matin, été comme hiver. A cette heure, la bonne devait avoir déposé, sur la table d’un cabinet spécial, du cœur haché, du chenevis, des feuilles de choux hachées, du millet et des échaudés.

Il faut dire que le capitaine de Braux avait une passion, les oiseaux; tout le mur du rez-de-chaussée du côté du jardin, était enveloppé par une volière dans laquelle étaient vingt espèces d’oiseaux, tous oiseaux de France : il n’aimait que ceux-là. C’était le capitaine lui-même qui leur faisait et leur donnait la nourriture. A sept heures du matin il faisait la pâtée et la distribuait; à sept heures et demie, droit comme un I, vêtu d’un pantalon à la hussarde, retenu par des bretelles, en bras de chemise, le cou bouclé dan son col de crin, il entrait dans ses cages en sifflant une marche.

Tous les oiseaux voletaient autour de lui; il sacrait alors deux ou trois jurons bien sentis : c’était sa façon de se rincer la bouche.

Souvent le capitaine racontait une embuscade africaine dans laquelle il avait tué trois ou quatre Bédouins :

— Le premier, nom d’un tonnerre., ma balle lui casse le crâne; sacré n..., le second avance sa boule de cirage, ma balle lui fracasse la mâchoire et sort par l’œil; quelle affaire, sacré b..., je n’ai que le temps de prendre le fusil des mains de mon ordonnance, un troisième montre son nez large comme un coup-de-poing, tonnerre 1 v’ian, entre les deux yeux...

Et il était joyeux comme tout ; si, à cette heure, un individu était venu se flatter d'avoir tué une fauvette ou un pinson, il l’aurait traité de la belle façon; son raisonnement était simple, il disait :

— Lâche!... moi, c’est aux hommes que je m’attaque...

Le capitaine se levait matin, à dix heures, il criait dans l’escalier de la chambre de sa fille :

— Rose, on a sonné la soupe.

Mademoiselle Rose descendait tendant à son père ses joues fraîches sur lesquelles le capitaine faisait retentir deux baisers sonores comme un coup de clairon, et on déjeunait; le déjeuner se prolongeait jusqu’à une heure... le capitaine montait se mettre en terme et la canne à la main, après avoir embrassé

sa fille, il descendait vers Nouzon, au café de la Petite-Place...

Le capilaine criait en entrant :

— Garçon, un gloria, ma pipe et mon journal...

Le journal du capitaine de Braux c’était le Journal

officiel, il ne consentait jamais à lire que deux choses, les promotions et le sommaire de l’Assemblée... Dès qu’il voyait : « Le ministre de la guerre prend la parole... Discussion sur l’armée » il lisait la séance. Quand il voyait : « Loi sur les sucres, projet de loi sur le traité avec l’ÂDgleterre » il haussait les épaules eu disaut :

— En ont-ils du temps à perdre... faut bien qu’ils s’occupent...

Si un habitué disait :

— Mais que voulez-vous donc qu’ils fassent, capitaine.

— Comment? ce que je veux qu’ils fassent, nom d’un tonneau! rien qu’une bonne loi là!... « Tout le monde obéira au gouvernement! » v’ian! voilà l’organisation civile... et mettez-moi à la tête un lapin qui commande. Après çà, une bonne loi sur l’armée • « Tout le monde est soldat et doit marcher, » v’ian ! et avant quinze jours tout le monde serait là-bas et çà irait... qu’est-ce que çà me f... à moi leur discussion de drapeaux, j’en connais qu’un, celui de la

France... Nom d avec leur gouvernement et leurs

partis... il n’y en a qu’un, la nation... Voilà ma politique à moi... prenez tous les journalistes, fourrez-

les dans un pétrin et pilez-moi là-dessus... et dans quinze jours nous serons tranquilles...

Benoît... du feu et un besigue... maintenant, monsieur, je suis à vos ordres, vous me devez ma revanche d'hier...

Et deux minutes après, le capitaine jouait avec un habitué songloria en trois mille liés au besigue.

A cinq heures moins un quart, il se levait, gai, s’il avait gagné, maugréant, s’il avait perdu, il regagnait sa demeure... il arrivait vers cinq heures... il allait donner de l’eau aux oiseaux... et venait prendre son absinthe en fumant sa pipe à la fenêtre pendant qu’on mettait le couvert.

Le capitaine disait qu’il ne prenait jamais d’absinthe au café pour ne pas donner de mauvais exemples à la jeunesse...

— A un vieux troupier, çà se pardonne... Et puis nous sommes des anciens, nous. . . du temps où on les faisait solides. Avec la génération d’aujourd’hui, ils en mourraient en un mois.

On dînait à six heures et demie, on se levait de table à huit heures; à huit heures dix, un ancien compagnon d’armes du capitaine arrivait, et l’on faisait des parties de piquet à vingt-cinq centimes. . . Tous les jours, les deux amis se disputaient.. . jamais ils ne se fâchaient.

Le soir où nous avons présenté le capitaine au lecteur, il revenait du café. Quand il fut assis devantson jeune hôte, le capitaine lui dit :

— Monsieur Jean, je n’y vais pas par quatre chemins avec vous. . . Voici la chose : tous les jours à la même heure, vous passez ici. . . Nous nous sommes connus en soirée à Charleville, c’est très-bien ... Si vous veniez me rendre visite, ce serait tout naturel... Mais c’est ma Rose à laquelle vous venez dire un petit bonjour. . .

Le jeune homme regardait le parquet sans oser lever les yeux.

Le capitaine continua :

— Je sais le manège que vous faites depuis qu’il a commencé ; j’aurais pu le faire cesser si j’avais craint quelque chose, mais je sais qui vous êtes et j’ai laissé faire, sachant bien que le comte d’Aumoy ne pouvait avoir l’intention de mal agir vis-à-vis du comte de Braux ... Je vous le répète, monsieur Jean, je n'y vais pas par quatre chemins, moi. . . Quelles sont vos intentions?

Lejeune comte se leva, mis à l’aise par la rude ' franchise du vieux soldat, et dit d’une voix claire :

— Mes intentions, capitaine, sont telles que vous les avez jugées, dignes du gentilhomme auquel je m’adresse et dignes de celui que vous voulez bien recevoir chez vous. . . Monsieur le capitaine de Braux, j’aime M lle Rose de Braux, et je l’aime comme elle mérite d’être aimée. . . Je serais heureux et fier si son père m’accordait sa main.

— Très-bien. . . la main. . . fit le capitaine, se levant en mordant sa moustache pour cacher son émo-

tion et en tendant sa main loyale au jeune comte d’Aumoy. C’est entendu !.. Maintenant, vous savez, je vous retiens à dîner. . . et pas un mot de cette affaire. On n’en reparlera que lorsque j’aurai vuM nw la comtesse. . . Vous savez, la famille, c’est la chancellerie de l’amour... Rose! enlève le vin et donnenous deux verres et de l’absiuthe. . . M. Jean dîne avec nous.

La jeune fille rouge, confuse, n’avait pas osé lever les yeux en entendant la brusque mise en demeure de son père, c’est seulement lorsque le jeune homme lui avait répondu qu’elle l’avait remercié par le plus doux sourire qu’on pût voir.

Le jeune homme voulut alléguer que, n’ayant prévenu personne chez lui, on l'attendrait et qu’il risquait d’inquiéter sa famille. Mais M. de Braux lui dit :

— Allons donc! allons doncl on n’inquiète pas sa famille pour si peu, vous n’êtes pas une jeune fille... et ce n’est pas la première fois que vous ou- , bliez l’heure de l’appel.

Jean répondit doucement :

— Monsieur de Braux, vous vous trompez, jamais ma mère ne m’a attendu... Il y a eu dans notre famille une grande douleur... depuis ce malheur ma mère est inquiète à la moindre minute de retard... je le sais, et je me fais un devoir de ne jamais lui donner ce supplice...

Le capitaine regardait le jeune homme dans le

blanc des yeux pendant qu'il parlait; lorsqu'il eut fini, il lui tendit la main en disant joyeusement :

--Très-bien! jeune homme... très-bien! Nous vivons à une époque où ces sentiments-là ne courent pas les rues... aujourd'hui, la jeunesse trouve drôle de rire des parents; leurs craintes, leurs tourments passent pour des infirmités... C'est bien, monsieur le comte, et la plus grande preuve d’amour qu’on puisse donner à sa mère est de lui obéir... et je vous en aime mieux... Seulement je suis obstiné, moi... et vous dînerez avec nous...

— Comment cela?

— Vous allez écrire, là, un mot à votre maman, que vous me faites l’honneur de dîner avec rnoi... et que si au dessert elle veut venir prendre le ca...

Le capitaine s’arrêta en voyant les signes que sa fille lui faisait pour le rappeler aux convenances.

— Eh! tonnerre de... Au diable... faut excuser çà, des habitudes de troupier, vous savez, pas de cérémonie. ..Voilà...

Le jeune comte, obéissant et heureux surtout de l’idée du capitaine qui conciliait son désir de rester avec la volonté qu’il avait de ne pas faire de mal à sa mère aimée, écrivit aussitôt à d’Aumoy.

Le jardinier porta la lettre.

Le capitaine n’était pas riche, mais il jouissait d’une petite aisance qui lui permettait d’avoir pour la maison la vieille Catherine et pour le jardin et le gros ouvrage un jeune gars d’une quinzaine

d’années... C’est ce dernier qui partit chez d’Aumoy.

Le capitaine fit l’absinthe. Oh ! c’est que pour lui c’était toute une affaire et une grave affaire. . . il ne parlait pas, et sa main s’étendait pour demander le silence à ceux qui devaient trinquer avec lui...

Il versait d’abord goutte à goutte l’eau froide sur la terrible liqueur et lorsque se formait dans le verre les gros nuages cotonneux, il sondait si la purée était faite. . . Alors, après dix secondes d’attente, il passait à l’opalé, c’est le remplissage du verre, qu’il faisait selon le degré où il voulait prendre son perroquet...

Après, posant la carafe, faisant claquer son pouce sur le médium pour accompagner la première mesure d’une marche qu’il sifflait, il regardait les verres à travers du jour... et s’écriait :

— Maintenant, vous allez me goûter çà. . . c’est la vraie absinthe. . . l’absinthe apéritive bien faite, c’est bon et sain. . . gâchée et tripotée par tous vos blancbecs, c’est un vrai poison ... et, vous le savez, pour la faire comme çà, il faut être amateur. . . On ne l’apprend pas... Tenez, mon cher comte, goûtezmoi çà . . .

Maintenant, mon cher ami, permettez-moi une chose, je vais vous parler franchement. . . je sais qui vous êtes, je n’ai donc rien à vous demander. . . Il n’en est pas de même de moi qui vis comme un ours. . .

Le jeune homme faisait des signes de dénégation...

— Permettez, cher monsieur Jean, à çà près de deux ou trois écarts chez de vieux amis de la famille • que je fais à cause de l’enfant, je suis un ours. . . qui aime ses Ardennes pour leur côté sauvage, parce que je suis sauvage, moi; mais... de vous c’est différent; tout le monde dit : c’est le plus charmant garçon, le plus distingué, le plus instruit. . . Je vous aurais peut-être mieux aimé, plus. . . plus... enfin je me comprends. . . Mais j’ai su une histoire de chasse où, avec vos petits airs saint-nytouche, vous vous êtes conduit très-bien... Tant qu’à madame votre maman, lorsqu’elle sort tout le monde se découvre. . . On dit d’elle : la femme de bien', quand on veut citer une bonne action faite par quelqu’un, on dit : 11 s’est conduit comme M m ® d’Aumoy. . . donc, rien à dire. . . Mais sur moi, c’est autre chose, vous ne me connaissez pas. . .

— Mais, capitaine, je vous promets que . . .

— Ne vous inquiétez pas, je ne dirai pas de mal de moi, et je vais plus loin : à plus juste titre que Jean- Jacques Rousseau, je commencerai en disant : « Si un homme fut meilleur que moi, qu’il le dise s’il l’ose. »

— Capitaine, ce n’est pas ce motif qui me faisait agir.

— Je le sais fichtre bien 1 . . . Mais voici la chose : j’ai une petite situation, la vôtre est supérieure, il faut bien l’établir. . . je ne suis pas des gens qui font d’un mariage une affaire; cependant je ne veux pas non

plus que le lendemain de la noce les mariés soient comme des petits saints Jean ; ce serait très-laid, et je ne le souffrirais pas. . .

Etlecapitaineeutun franc éclat de rire, llcontinua:

— Pour ce qui est de la fortune, j’ai quinze mille francs de rente; j’en mange juste la moitié, le reste est à celte enfant-là. Voilà quatorze ans qu’il en est ainsi, comptez ce qu’elle a de dot. . . Non, je ne dis pas tout : elle a, vu ce que la maman lui a laissé, deux cent beaux mille francs. . . Voilà l’affaire... Maintenant, arrivons à la famille : M Ue Rose-Armandine de Braux a quelque prétention à descendre de Charles de Gonzague. S’il vous prenait envie de vous en assurer, il y a dans un coin des papiers roussis sur lesquels on lit sa signature, qui ressemble à une croix, et la date « 1641 »... Tout cela n’est rien, mais je m’honore, moi, de noblesse plus récente.

Le capitaine but une longue gorgée d’absinthe.

La vieille Catherine rentrait avec les provisions. Le capitaine lui jeta un terrible coup d’œil ; et la jeune fille saisit l’occasion pour aller préparer le salon où l’on devait recevoir M. le comte Jean à dîner, et puis pour éviter un récit qu’elle connaissait trop.

— Voici donc en deux mots ce que je suis...

Le vieux soldat se leva, ôta sa calotte et dit :

— Je suis le fils du colonel de Braux... le colonel de Braux, monsieur, que Victor Hugo a oublié dans son récit de la grande bataille, la glorieuse défaite de Waterloo, monsieur...

Le jeune comte Jean regarda le capitaine. Il était -* superbe à voir, et le jeune homme au cœur français se serait bien gardé de l’interrompre, sachant qu’il allait trouver dans son histoire un peu plusd’amour... et plus de haine pour l’avenir.

— Il y a des heures, jeune homme, où je crois que j’assistais à la bataille. Mon père me l’a tant contée.... et là-bas, sur le champ même, il me menait, enfant, à l’endroit où il était tombé... D'abord, à chaque anniversaire, le père me conduisait là... Voyez-vous, nous prenions la diligence; en deux jours, nous étions à Hougomont... Vous ne comprenez pas çà, vous autres, jeunes gens ; on ne vous a pas bercé de ces mots : o Aime ta patrie l » Au contraire, on vous a fourré le nez dans les idées de principes : monarchie légitime, monarchie constitutionnelle, république... Nous autres — eux autres, je veux dire — rien de tout çà... ils n’avaient qu’une devise : Patrie!... Je vois mon père quand nous arrivions à Hougomont, le soir du 18 juin ; nous avions laissé notre carriole à Braine-l’Alleud, et à pied nous gagnions le petit village; nous nous arrêtions devant une ferme qui était abandonnée, presque en ruines alors... Mon père se découvrait. L’œil fixe, l’oreille tendue, je l’écoutais âvec émotion lorsqu’il disait :

a C’est ici, Grégoire... souviens-toi ! »

Alors, il continuait : ,

« C’est celte nuit, lorsque la dernière heure du 18 juin sonnera, que la ferme d’Hougomont va s’emplir

de cris et de râles... Les gens du pays disent, mon fils, que la nuit de l’anniversaire, les ombres des combattants viennent combattre encore... Mon fils Grégoire, ne l’oublie pas : il y a vingt ans jour pour jour que la France, vaincue et épuisée, revint chancelante cacher dans la terre natale ses aigles bossuées. Pauvre drapeau de Valmy !... sa hampe était hachée, sa flamme bâillonnée ; il était sale... mais de poudre seulement! »

El mon vieux père pleurait, monsieur! il pleurait comme un enfant... comme je pleure en ce moment, sacré nom de nom !...

Grégoire se pocha les yeux avec sa manche.

Le jeune comte, vivement ému, n’osait parler; il écoutait, heureux d’être témoin de cetle grande passion si française : l’amour du pays.

Le capitaine de Braux était lancé, il poursuivit :

— Voyez-vous, monsieur Jean, on ne connaît vraiment ce dernier effort de nos armes vaincues que par ceux qui étaient là... Vos historiens...

Le capitaine haussa les épaules...

— Vous ne savez pas ce que fut Waterloo... Napoléon avait dit : « Soldats, pour tout Français qui a du cœur, le moment est venu de vaincre ou de périr, » elle iS juin, avec 130,000 hommes et 330 pièces de canon, il avait franchi la Sambre ; il comptait surprendre l’ennemi, mais il fut prévenu par quelques traîtres, et Blücher, que les soldats appelaient le maréchal En-Avant, averti du péril, eut le

temps de concentrer ses troupes à Ligny. Un combat terrible s’engagea le 16 juin, Ligny fut deux fois pris et repris ; le général Gérard s’y maintînt pourtant et l’ennemi se mit en retraite. Ceux-là, rejetés sur Namur, il fallait songer aux Anglais. Le il juin, Napoléon, ayant détaché le maréchal Grouchy avec deux corps de cavalerie et deux d’infanterie pour suivre Blücher, se rendit aux Quatre-Bras avec le restant des troupes qui avaient combattu à Ligny... Wellington s’était mis en retraite, couvert par une simple arrière-garde. Vers sept heures du soir les cuirassiers de Millaud, envoyés en reconnaissance, firent connaître que l’armée anglaise était en position sur les hauteurs du mont Saint-Jean...

Le capitaine avait pris un morceau de craie et, à mesure qu’il parlait, il traçait le plan... et la marche des corps; le jeune comte, plein de cette flamme que nous avons si grande en ces jours, suivait, attentif. Ce studieux auditeur, animait le capitaine qui sentait revivre en lui son glorieux père. Il continua :

— Vous voyez bien l’affaire, monsieur Jean... il était trop tard pour engager la bataille : Napoléon fit camper son armée là... en avant de Rosemond, près la route de Nivelle, en disant :

— A demain.

Il pleuvait, les vieux grognards roulés dans leur manteau, s’endormaient dans les seigles, les jeunes se chauffaient autour des feux allumés dans le camp, les grands-gardes veillaient. Lui, insouciant de la

pluie qui fouettait dru, un peu penché son cheval blanc, dont la housse à N et à couronne d’or se perdait dans la nuit, suivi de Bertrand et de" deux aidesde-camp, montait la hauteur de Rosemond. L’uniforme vert à revers blanc, la plaque, la croix, le grand-cordon rouge, tout cela était caché par la redingote grise, dont le col relevé cachait à demi le visage, le petit chapeau dégouttait de pluie. Arrivé au sommet, sur le plateau, il arrêta son cheval et regarda au plus loin.

Longtemps il resta ainsi, perçant de son regard d’aigle la nuit pluvieuse, et il redescendit souriant, disant à mi-voix :

— A demain, messieurs les Anglais.

Napoléon regagna alors son quartier-général, le sarment pétillait dans la grande cheminée de la chambre de la ferme, on déroula la carte sur la table — comme nous faisons, monsieur Jean — j’entends encore mon brave père : L’Empereur retira sa redingote mouillée, il était en uniforme des chasseurs de la garde; tête nue, les mains sur le dos, silencieux, il regarda; puis, s’étant fait dire les noms des routes et des chemins, ayant noté les placements des corps, il s’accouda sur la table et de son ongle fit un V dont la pointe aboutissait ici, le Mont-Saint- Jean et les deux ailes là et là, près Genappe et Nivelles... Alors Napoléon se redressant, gagna la cheminée, se chauffa en lui tournant le dos, puis gai, souriant, il dit aux officiers qui l’entouraient :

— Belle journée demain, messieurs, ce petit Anglais a besoin d’une leçon. . .

Toute la nuit il fut debout, plaisantant avec tout le monde, jamais on ne l’avait vu si gai... Entre quatre et cinq heures des renseignements arrivèrent. Une brigade de cavalerie anglaise allait prendre sa position de combat au village d’Ohain. L’armée anglaise était prête pour la bataille. . .

— Tant mieux, s’écria Napoléon, j’aime mieux les culbuter que les refouler. . .

Il regarda la carte étendue sur la table, puis se tournant, il dit :

— Il me faudrait un homme! intelligent et brave, pour relever une position . . .

Un colonel s’avança qui dit :

— Je suis aux ordres de Votre Majesté!

— Ah! fit l’Empereur, vous, de Braux... vous êtes justement l’homme qu’il me fallait. . . il faut réussir ou mourir, et je vous connais!

— Mon père ayant reçu les ordres de l’Empereur, partit aussitôt. . . Deux heures après il revenait, le bras traversé par une balle ; avant de se laisser panser, il venait rendre compte de sa mission . . .

— Vous êtes blessé? fit l’Empereur. . .

— Ce n’est rien Sire. . . ma mission terminée, je me ferai panser.

Et le colonel de Braux, la main dans les boulons de son uniforme pour soutenir son bras, raconta ce qu’il avait vu . . .

— Très-bien ! fit l’Empereur, qu’on panse le colonel ici.

Le pansement ne fut pas long ; pendant ce temps l’Empereur dictait des ordres. . . en se retournant, voyant encore le colonel près de lui, il dit :

— Colonel, il faut vous rendre à l’ambulance et vous reposer. . .

— Sire, fit mon père, je ne serai blessé que ce soir !

— C’est bien, colonel... alors à table. .. et hâtons-nous, messieurs. . .

Sur la petite table de la ferme, six couverts étaient dressés; l'Empereur, les maréchaux et mon père, sur un signe de l’Empereur, y prirent place.

Le déjeuner ne fut pas long... Vous savez qu’il ne flânait pas à table, lui, tant pis pour ceux qui avaient encore faim... A huit heures un quart, il dictait l’ordre de bataille; à neuf heures, l’armée s’ébranlait au bruit des clairons, des fanfares, des tambours... Tonnerre 1 mais le malheur, c’est que Jes convois étaient en retard, les soldats avaient le ventre creux, ils avaient à peine dormi et ils étaient mouillés ; il fallut attendre qu’un rayon de soleil séchât un peu le terrain, pour permettre aux équipages de manœuvrer sans s’embourber. A onze heures, le soleil paraît et la bataille commence.

En disant ces mots, le capitaine se courba sur la table, l’œil en feu, indiquant fébrilement du doigt les points qu’il désignait...

— Ici on attaque le château d’Hougomont où s’appuie la droite des Anglais ; le but est d’attirer de ce côté les forces de l’ennemi. . . Si l’ennemi dégarnit son centre, nous coupons les Anglais que nous rejetons vers les Flandres, loin des Prussiens. . . C’est alors une vraie bataille qui dure quatre heures. . . Mais les Anglais gardent leurs positions. . . Pendant ce temps-là Ney lance son corps sur la Haie-Sainte et soixante-douze canons mitraillent le plateau du Mont- Saint-Jean. . . Nom de nom... cette fois, monsieur Jean, çà y était. .. Le désordre commença à se mettre dans les rangs ennemis... Ney veut profiter du mouvement de retraite qu’il voit dans les lignes anglaises; il veut faire porter une partie de son artillerie sur les positions mêmes de l’ennemi. . . Mais, voilà que le feu cessant, les Anglais raffermissent leurs lignes et les pièces de douze engagées dans les terrains défoncés par les pluies ne peuvent avancer. . . Wellington lance deux régiments à fond de train. . . Ces brigands-là coupent les traits, tirent les chevaux, sabrent les artilleurs... une boucherie!... Mais, tonnerre, arrive ici la cavalerie française qui charge à son tour et nous délivre... Le malheur, c’est que nous perdions-là une grande partie de nos pièces de position... Çà ne fait rien, en avant, bon Dieu 1 Ney s’empare de la Haie-Sainte, et voilà une seconde fois les Anglais culbutés et leurs fuyards portent, jusqu’à Bruxelles, la nouvelle de la défaite de Wellington . . . C’est à ce moment qu’eût lieu la fameuse charge.

Ah ! si vous aviez entendu le colonel de Braux raconter çà... çà fait frémir !... Vous êtes jeune, vous avez lu la charge des cuirassiers, de Victor Hugo? — Le chemin creux d’Ohain comblé de cadavres... c’était comme uu pont... Le chemin comblé, les cuirassiers passèrent et hachèrent la cavalerie envoyée pour massacrer nos mourants... Mais cette cavalerie, en se repliant, démasqua soixante pièces de canon qui vomirent la mitraille sur nos rangs... Nom d’un tonnerre, le colonel de Braux était là, monsieur Jean . . . hommes, chevaux tombaient éventrés... Le combat continuait toujours... Onze fois, monsieur le comte, nos cavaliers, renforcés de volonlai res, officiers mêlés aux soldats, chargèrent les lignes anglaises... Les carrés ennemis se rompaient et se reformaient. Eh! bon Dieu ! si notre infanterie avait été libre, disait le colonel, c’en était fait de l’armée anglaise. C'est que c’étaient des hommes, les Anglais, allez ! A sept heures, nos cavaliers étaient rejetés du plateau; à huit heures, l’Empereur ordonne l’attaque générale... nos soldats s’élancent, jeune et vieille garde, en avant!...

Et le capitaine de Braux criait comme s’il était au feu, à ce point que dans l'interstice de la porte entrouverte, parurent les têtes inquiètes de M ,u Rose et de la vieille Catherine.

— Les carrés anglais sont entamés... V’ian! pan! pan ! anéantis. 11 paraît, racontait mon père, qu’on demanda à Wellington, calme au milieu d’un feu épouvantable :

JT

« — Qu’ordonnez-vous?

— Rien! répondit-il.

— Vous pouvez être tué... que celui qui vous remplacera connaisse votre pensée...

— Ma pensée... c’est de tenir ici jusqu’à mon dernier homme... »

— Çà y était, monsieur Jean, nous les écrasions encore, il l’avouait, l’Anglais... Ses soldats vaincus fuyaient en pleine déroute... Patatra! une vive canonnade éclate à l’extrême gauche de l’armée.

— Enfin, c’est Grouchy ! s’écria Napoléon.

Sang Dieu ! nom d’un tonnerre !... c'était Blücher à la tête de 30,000 Prussiens. Nos soldats se disent : Mais nous sommes trahis !... Un traître pousse le cri : Sauve qui peut !... et la déroute commence. . . La vieille garde forme six carrés : cinq sont détruits, un seul reste debout, celui de Cambronne, qui refuse de mettre bas les armes et qui répond aux sommations des habits rouges par le mot que vous savez . . .

Et le fils du colonel de Braux, se dressant crânement, s’écria :

— Sang Dieu ! monsieur d’Aumoy, on est aussi fier d’une semblable défaite que d’une victoire... Ces 72,000 hommes des nôtres avaient vaincu deux fois dans une journée 130,000 ennemis. . .

Monsieur le comte d'Aumoy, M Ue Amélie-Armandine-Rose de Braux est la petite-fille du colonel comte César de Braux, qu'on retrouva le lendemain portant en écharpe le drapeau de son régiment (l’aigle avait

servi de mitraille dans nos derniers coups de canon); il était au milieu des morts du sixième carré de la garde... il avait dix-sept blessures... Mais nous sommes des hommes de fer, à cette preuve que dix ou douze ans plus tard il fit celui qui vous parle, en laissant à sa race une mission. . . Vous m'avez compris, monsieur le comte ?. . . Les venger !

Et nerveux, le vieux capitaine frappa d'un vigoureux coup de poing la table sur laquelle il avait dessiné la bataille de Waterloo.

Le jeune comte d’Aumoy, vivement impressionné, lui serra la main, comme pour accepter la mission du vieux patriote.

Mademoiselle Rose dit alors:

— Messieurs, le dîner est servi.

Le couvert avait été dressé dans la salle à manger d'été, c’est-à-dire dans une petite pièce donnant sur le jardin, par une grande porte vitrée et deux fenêtres ; les murs étaient couverts de ce papier gai qui représente un treillage dans lequel courent des capucines et des volubilis, un papier à la mode créé par le décorateur artiste de Paris, Charles Salagnad, celui qui est arrivé à faire de vrais tableaux avec le papier peint, et dont la vitrine de la rue Royale est presqu’un musée.

L’ameublement était de bambou... La table dressée au milieu de la salle était couverte d’une grande nappe blanche sur laquelle M c “« Rose avait brodé en rouge les chiffres et la couronne des de Braux... On

avait tiré de l’armoire les verres à pied... en cristal, taillés aux chiffres de la famille, la porcelaine, portant toujours les initiales et la couronne; l’argenterie neuve était sortie de ses écrins; les carafes étaient pleines du vin rosé ardennais, mais à côté se dressaient la bouteille ventrue bourguignonne et la bouteille au long col du Bordelais... toutes deux couvertes de l’irréparable outrage des ans...

Le vieux capitaine sourit en voyant son couvert bien dressé... en voyant son vieux vin miroiter à travers le col des bouteilles dans les reflets du soleil couchant... Il désigna un siège à sa droite pour le comte d’Aumoy, celui de gauche à sa fille...

Assis, il frappa sur l’épaule du jeune homme en lui disant sans façon :

— Ah ! vous m’allez, vous, monsieur Jean.

Le jeune homme radieux, lui répondit :

— Si vous saviez, comme je suis heureux d’être estimé par un Français tel que vous.

— Un Français, un bon Français, allez, répéta tristement le vieux capitaine... et qui souffre bien de vivre aujourd’hui... Enfin, ne parlons plus de çà.

Le dîner fut gai pour tous, pour les deux jeunes gens, heureux de se trouver ensemble et d’avoir consacré ce droit de ce jour... gai pour le vieux soldat, qui avait trouvé ce qu’il rêvait, un gendre digne de son enfant; et surtout parce qu’enfin il avait à peu près terminé une affaire qui l’embarrassait chaque fois qu’il y pensait.

Après dîner, lorsque le compagnon du capitaine vînt faire sa partie, les deux jeunes gens causèrent. Vous vous dites que cette causerie devait être douce à entendre, point; ils avaient tant de choses intéressantes à se dire qu’ils ne parlèrent que de banalités; tout ce que dirent les lèvres fut nul. Mais quelle éloquence dans ce que dirent les yeux.

Vers dix heures, le jeune homme montait à cheval pour retourner chez lui. Oh ! que la nature lui sembla belle à celte heure, la Meuse coulait plus douce, le ciel était plus clair, les étoiles plus brillantes, et le vert des bois et des champs embaumait. Lorsqu’il arriva au petit château, sa mère l’attendait.

Elle le reçut avec un bon sourire, et le jeune comte, après l’avoir embrassée, lui dit :

— Mère, lu ne m’en veux pas?

— Et de quoi? mon ami.

— De l’avoir abandonnée ce soir.

— Non, mon Jean, je sais ce que ton âge exige, mon enfant... Je dois désormais m’habituer à te voir négliger un peu la maison...

— Que voulez-vous dire? demandale jeune homme surpris.

— Je ne te ferai qu’une prière, Cadet a son neveu qui t’a connu enfant, lorsqu’il l’était lui-même, il t’est tout dévoué, je voudrais que tu sois toujours accompagné par lui...

— Mais je suis très-prudent, mère, ne crois pas

que je veuille m'habituer à oublier l’beure des repas. A quoi me servirait-il, au reste.

— Mon enfant, tu n’as pas souffert !...

— Mais, mère chérie, ce pauvre Cadet n’éviterait rien, hélas! . . . Lorsque mon pauvre père succomba, il élait accompagné de son garde fidèle. . .

La comtesse d’Aumoy devint livide. . . elle répondit d’une voix sourde :

— C’est vrai !... va seul. . . seul. . . toujours seul, mon fils . . .

Le jeune homme vit le changement qui s’était soudainement opéré, il embrassa sa mère en lui disant :

— Oh ! mère chérie, je t’ai fait de la peine en ne rentrant pas ce soir. . . et ton mal terrible te revient, tu as eu peur. . . si tu savais, mère, pour quelle raison j’ai consenti à te quitter ce soir.

Orphise releva la tête et regarda son fils.

— Mère, va te reposer. . . va te reposer. . . je ne te quitterai plus. . . ce soir je ne veux rien te dire. . . mais demain.. . oh ! demain tu seras bien heureuse.

La mère regardait son fils, cherchant vainement à comprendre ce qu’il voulait dire. Celui-ci l’embrassa encore à pleine bouche et dit joyeusement :

— Bonsoir, mère. . . bonsoir 1 Oh 1 demain tu seras bien heureuse. . .

Et le jeune homme sortit du salon pour gagner sa chambre. Orphise seule, sombre, pensait. . .

— Dieu est juste. . . et c’est là qu’est le châtiment.

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