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N° 3. CABINET DU SOUS-CHEF

Sûreté.

La porte ouverte, il verra devant son bureau M. ..., mettons Jeandry.

M. Jeandry était un homme de quarante à quarante-cinq ans, petit et maigre, mais maigre à voir le jour au travers. Sa tête semblait vissée dans le

corps tant le cou était long ; on pouvait compter les vertèbres de la naissance de l’épine du dos. Atteint de calvitie, sa mine allongée lui faisait une tête d’oiseau. Ses yeux noirs et petits, enfoncés sous l’arcade sourcillière, avaient la somnolence des yeux du chat; le nez était droit, les oreilles immenses, la bouche fine : comme il lui manquait deux dents, il portait constamment, en parlant, son mouchoir sur sa bouche.

A l’heure où nous entrons dans le cabinet du souschef de la sûreté, une de nos connaissances. Misère, est devant lui.

— Ainsi, résume M. Jeandry, vous êtes convaincu

que tous les contrebandiers de ces départements forment une bande, et que cet homme est à leur tête

que le crime du bois de Sugny, celui de la route d’Autry, sont l’œuvre de cet homme et de ses gens...

— Oui, monsieur.

— Vous êtes d’avis qu’il ne le faut pas arrêter, mais le surveiller, afin de connaître ses complices.

— Oui, car nous n’avons pas de preuves, et chez ces gens les preuves abondent.

— Bien... Maintenant, dites-vous, il existe une femme qui sait beaucoup de choses. . .

— Oui, monsieur Jeandry, Lison dite Fraîchotte.

— C’est bien cela, Fraîchotte ; elle résidait à Sedan et est disparue. . . Cette femme sait. . . et il faudrait trouver cette Fraîchotte... les femmes, c’est notre force.

— C’est absolument mon avis.

— Mais pourquoi ne voulez-vous pas accepter cette tâche?

— Je ne refuse pas, monsieur Jeandry.

— Alors que venez -vous me demander?

— - Voici en deux mots : Je vous demande de me laisser cette affaire entre les mains, certain qu’avec les renseignements que j’ai déjà... que j’arriverai bientôt à pincer du même coup tout le monde... Je vous ai dit ce qui était... On m’a refusé un jour de l’argent, j’ai cherché à en gagner avec eux... Ce Caulot m’a trompé, il m’a joué comme un enfant, je reviens à vous, mais je suis connu d’eux tous... je suis suspect... Je viens donc vous demander de me donner un homme sûr qui pourrait m’aider... Je le garderai et bientôt nous aurons atteint notre but.

— Je vous comprends... mais vous connaissez les gens que j’ai amené pour cette affaire, vous connaissez tous les hommes de ma brigade... choisissez...

— Ce n’est pas cela !

— Que voulez-vous donc.

— Je voudrais un homme à part, inconnu aux gens de votre brigade, et connu dans le pays... et surtout connaissant le pays.

— C’est très-difficile ce que vous me demandez là, ce n’est guère parmi les Ardennais que nous recrutons nos agents.

— Je le sais, c’est difficile, mais c’est ce qu’il faudrait cependant.

M. Jeandry réfléchit quelques minutes et dit :

— J’ai bien là une lettre d’un individu, d’un pays environnant qui me demande un entretien pour des révélations et me faire découvrir une bande de coquins en protégeant une famille honnête... Vous savez l’importance de ce genre de renseignements, c’est la plupart du temps un lâche qui veut se venger par des calomnies d’un homme duquel il a peur... et puis on ne s’improvise pas l’homme que vous demandez.

— C’est vrai... et ce n’est pas cela qu’il me faut.

— Voulez -vous le voir à tout hasard.

— Oh! mon Dieu! je veux bien.

— Je suis obligé de sortir... cet homme doit venir aujourd'hui... attendez-le.

Le sous-chef chercha dans sa correspondance, trouvant la lettre qu’il cherchait, il la lut et dit :

— Il sera ici à trois heures.

Et regardant sa montre, il ajouta :

— C’est-à-dire dans dix minutes,

— J’ai peu d’espoir... enfin je verrai toujours...

— En tout cas, il n’est pas inutile de le voir, peut-être cet homme est-il envoyé vers nous pour nous dépister.

— Ce serait bien maladroit... c’est un peureux et un niais.

— Enfin voyez, je vous laisse, faites ce que vous voudrez.

— Comptez sur moi.

M. Jeandry mit ses papiers en ordre, ferma soigneusement ses tiroirs, ce qui fit sourire Misère, et sortit.

Resté seul, ce dernier prit la place du sous-chef et, accoudé, la tête dans ses mains, il pensa.

Il était ainsi depuis une demi-heure environ, lorsqu'on frappa discrètement à la porte.

— Entrez ! fit-il.

Celui qui entra, nos lecteurs le connaissent : c'était un assez beau garçon de vingt- cinq à trente ans, au nez fort, aux yeux gris-bruns, à la bouche souriante. Il portait par-dessus son paletot une blouse bleue.

Embarrassé devant le regard de Misère, qui ne le quittait pas, il tournait et retournait sa casquette dans ses mains, attendant qu’on l’interrogeât.

— Que désirez-vous ?

— Monsieur, je viens chercher la réponse à une lettre que j’ai adressée au chef de police arrivé de Paris pour organiser une ligne d’agents bourgeois sur la frontière.

— Oui, je sais. . . Comment vous nommez-vous?

— Jean-Baptiste Aumoy.

— Que faites-vous ?

— Je suis propriétaire-cultivateur à côté d’Autry.

Misère, étonné, dit :

— Votre demande est étrange dans votre position, et pour vous écouter et attacher un prix à vos déclarations, il nous faudrait savoir les motifs qui vous les font faire.

— Je vais vous les dire en deux mots, monsieur : c’est mon amour. . . et ma haine.

Misère, étourdi, regarda celui qui parlait, pour s’assurer qu’il n’avait pas affaire à un fou.

— Que me dites-vous là?

— La vérité, monsieur.

— Expliquez-vous.

— Mon Dieu, monsieur, c’est bien simple, j’aime une femme qui a failli être assassinée par un coquin qui vit dans noire pays, un misérable qui a organisé une bande avec laquelle il se livre à la fraude.

— Tiens, tiens, flt Misère.

— Je hais cet homme ! et vous concevez ce que je voulais dire, je sers ainsi mon amour et ma haine.

Misère observa quelques minutes l’individu qu’il avait devant lui et reprit :

— Votre lettre dit que vous voulez nous offrir vos services.

— Oui, monsieur.

— Que vous avez de curieuses révélations à faire... C’est sur cet homme?

— Oui, monsieur.

— Parlez, je vous écoule.

— L’homme dont je vous parle, monsieur, passe pour un homme d’affaires, il réside à Balan, près Sedan.

— Tiens l fit Misère en dressant l’oreille.

— Vous allez chez lui et vous voyez le cabinet d’un juif, qui vend et qui achète de tout, qui soi-disant se

ciiarge de transport pour la France et l’étranger. La vérité, c’est que cet homme a une bande à sa solde, qui a nom les Loups. Cette bande, très-habilement dirigée, exploite notre pays; lorsque les douaniers sont sur le qui-vive et qu’ils ne peuvent se livrer à la contrebande, ils volent sur les routes ou dévalisent les maisons.

Misère, en entendant Jean-Baptiste, avait réprimé le mouvement de surprise et de joie que cette révélation lui faisait. Il trouvait justement l’homme qu’il lui fallait dans l’individu qui se présentait, c’est-àdire un homme connaissant le misérable qu’il voulait prendre en flagrant délit. Il dit avec calme :

— Cet homme, dites-vous, est chef de bande, ila organisé la contrebande... et le brigandage dans les Ardennes.

— C'est cela 1

— Cette révélation est grave, mais il faut le prendre sur le fait.

— Oh! ce n’est pas tout... Je dis-là ce que je sais, mais la personne dont je vous parlais...

— La personne?

— Oui... Celle que j’aime... en sait long sur lui, et de très, très-graves choses...

— Alors, que voulez-vous?

— Mon Dieu, monsieur, voici la chose... La personne que j’aime a à se plaindre de cet homme, je vous l’ai dit, elle en a peur... et je viens vous révéler ce qu’il est, je viens le dénoncer pour que nous puis-

sions vivre tranquilles sans avoir à le redouter, d’autant plus que nous rendons ainsi un véritable service au pays...

— Vous avez bien fait.

— Monsieur, ce gaillard-là a assassiné déjà un homme qui était son maître alors, il a ensuite fait disparaître, sans qu'on ait su ce qu'elle était devenue, une femme qu’il avait épousé... J’avais élé chez lui lui porter des papiers pour une affaire, il a gardé mes papiers et il fait mes affaires à son profil.

— Vous pouviez l’en empêcher.

— Non, monsieur, je le voudrais bien, car sur des conseils j'avais» renoncé à celte affaire, parce qu’elle jetait le malbei r dans une famille ; par une fatalité étrange, je me suis adressé justement à cet homme, le seul qui avait un intérêt à savoir ce que je lui disais.

— Quel est cet homme? demanda Misère, pour faire les choses suivant l’usage, car il savait bien de qui il était question.

— Cet homme porte le nom de Claude Martial, mais son véritable nom est Martial Caulot.

— Claude Martial... Claude Martial... fit Misère, cherchant dans ses papiers, il me semble que cet homme nous est déjà signalé.

— Tant mieux, alors... tant mieux... Vous le connaissez, eh bien, monsieur, c’est la plus grande canaille...

— Vous avez sur lui des renseignements précis?

— Oli! tant que vous voudrez... surtout elle...

— Qui, elle?

— Elle... dont je vous parlais... celle que j’aime.

— Ah 1 oui... mais qu’est celle que vous aimez?

— Monsieur, elle se nomme Lison, dite Fraîchotte.

— Fraîchotte, fit Misère sursautant.

— Qu’avez -vous?

Se remettant aussitôt, Misère ditavec le plus grand calme. -

— Le nom est singulier! Vous nous dites que cette personne a des renseignements très-précis à nous donner.

— Oui, monsieur, très-circonstanciés... des choses incroyables...

— Il faudrait que nous puissions la voir immédiatement.

— Mais, monsieur, cela est très-facile.

— Elle est ici ?

— Oui, monsieur.

— Vous l’avez amenée avec vous?

— Oui, monsieur.

— Très-bien.

— Et, pour vous le prouver, je vais immédiatement à l’auberge où nous sommes descendus, la chercher.

— Non! non! fit vivement Misère, c’est inutile... U ne faut pas brusquer les choses... Vous êtes avec nous...

— Corps et âme !

— Eh bien ! revenez demain à pareille heure.

— Demain...

— Oui ; je suis le secrétaire du chef qui dirige ici, et d’après vos déclarations, ce que vous avez à dire est des .plus graves, il faut donc que vous vous adressiez directement au chef.

— AhI bien, je comprends... Je viendrai demain avec elle.

— Oui, avec elle... ou plutôt qu’elle vienne seule.

Misère était connu de Fraîcbolte, il ne pouvait la

recevoir et se trouvait obligé de faire continuer l’enquête par M. Jeandry.

Misère continua son enquête intime et après avoir tiré de Jean-Baptiste tout ce qu’il savait, il lui fit promettre de revenir le lendemain avec Fraîchotte. Aumoy se retira plus tranquille; on allait enfin le débarrasser du misérable envers lequel il avait été trop confiant. Quand il revint à l’auberge, Fraîchotte l’attendait.

— Eh bien ! demanda-t-elle, avez -vous vu quelqu’un?

— Oui, oui, j’ai vu l’homme qu’il nous faut, j’ai tout dit, et demain on vous attend à votre tour pour dire ce que vous savez.

— Bien! Qu’allez-vous faire?

— Lison, je vous ai dit que je suivrais vos conseils jusqu’au bout.

— Alors, vous allez partir?

— Oui, je serai de retour demain soir.

— Avez vous tout dit?

— Non, nous avions convenu que je ne parlerais du testament qu’après avoir entendu la comtesse. . . .

— Eh bien, allez.

— Vous voyez que je fais tout ce que vous voulez.

— Oui . . . Vous êtes un bon et brave garçon . . .

— Et sans vous. . . vous savez, oh ! ma foi . . . c’est à vous que je dois de rester ce que j’étais. . . Au revoir, mademoiselle Lison. . . à demain; car je rentrerai tard et vous serez couchée.

— Au revoir.

Et Jean-Baptiste se rendit au chemin de fer; quelques heures après il était à Nouzon; il se dirigeait vers le petit château de M me d'Aumoy. Lorsqu’il arriva, il fut reçu par Cadet, qui lui dit qu’il était impossible de voir la comtesse ce jour-là.

— Ce matin, nous avions du monde, ajouta-t-il, et Madame a eu sa crise, les invités ont dû partir, et M. lecomte estrestéquelque temps près de sa mère, maintenant elle va mieux, mais elle repose, il est impossible de la voir. Revenez demain. Je ne vous offre pas de voir M. le comte, il est sorti pour aller donner des nouvelles aux personnes qui étaient là le matin.

C’est bien ! fit Jean-Baptiste, je reviendrai demain. . .

Et il gagna l’auberge où il devait passer la nuit

Eu effet, après le départ de Martial, la comtesse avait eu une crise terrible; on avait dû la porter dans sa chambre; quand le capitaine était revenu avec sa

fille et le comte Jean, elle avait attribué son indisposition à l’émotion.

Le capitaine etM lle Rose s’étaient retirés en faisant bien promettre à M. Jean de donner des nouvelles dans la soirée.

Ce dernier était resté au chevet de sa mère. Mais au bout d’une heure, Orphise déclara qu’elle était beaucoup mieux, qu’elle n’avait plus besoin que de . silence et de repos. . .

Et sur son insistance, son fils s’était retiré ; il avait fait seller un cheval, et par le grand tour s’était dirigé vers les bois de la Havetière.

Seule, la comtesse s’était accoudée sur son oreiller et elle avait songé aux événements du matin.

Martial vivait, la cause de tout, celui qui l’avait perdue, qui l’avait rendue criminelle, celui qui l’avait faite veuve. . . il vivait. . . Et lorsqu’elle croyait qu’il n’y avait plus de témoin entre Dieu et elle, elle voyait surgir son complice menaçant... Les suppositions du misérable étaient fausses, mais elles pouvaient se produire et faire un scandale auquel elle ne survivrait pas. . .

Sa personne était peu, mais son fils!... mais cette union arrêtée du malin même. . . Que faire?... Traiter avec le misérable? Orphise n'y voulait pas seulement songer. . . Tl ne lui restait que cette ressource extrême des faibles : le suicide ! Mais Orphise était mère, et sa mort ne protégeait pas son fils des manœuvres criminelles du coquin, au contraire, elle

n’était plus là pour démentir formellement ses déclarations. . . Que faire?

Et l’œil fixe, accoudée, la main crispée 'dans les cheveux, la comtesse pensait:

— Mais d’où vient ce testament? comment l'a-t-il eu? Peut-être est-il apocryphe?

En pensant ainsi, Orphise cherchait à se tromper elle-même. Elle se souvenait des derniers jours de son mari. Le ménage allait mal, et un jour il avait, menacé de préparer l’avenir. C’est à ce moment sans doute que fut fait ce testament. Mais dans le dernier mois le calme était revenu; on avait décidé le renvoi du garde. A cette époque les deux époux vivaient dans la plus parfaite intelligence. Pourquoi le comte n’avait-il pas détruit le testament à cette époque?

La comtesse crut avoir trouvé l’explication : le crime avait été commis par Martial pour voler ce testament. Depuis cette époque il le gardait, et ne se présentait qu’à l’heure où les com pies allaient être rendus au mineur. 11 n’avait pas l’intention de plaider. Il voulait vendre le testament.

Tout le reste de la journée, toute la nuit, la malheureuse chercha le moyen de sortir de cette affreuse situation. Au malin, elle était résolue à faire acheter le testament ; elle ne voulait plus revoir le misérable. Là était une autre difficulté; par qui? à qui pouvait-elle confier un pareil secret?

Son fils était venu prendre de ses nouvelles le malin; elle était tout-à-fait remise, et venait de se lever.

lorsque sa femme do chambre vint lui dire qu’on voulait lui parler.

Elle s’enferma craignant que ce ne fut encore Martial. Apprenant que c'était un parent, elle donna ordre de l’introduire au salon.

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